POEMES A FAIRE
Selon le mot d'André Chénier, nous pénétrons dans « l'atelier du fondeur ».
Les Pères. — Les Pères de la pensée valent bien les Pères de l'Eglise. Ceux-lù seuls doivent être honorés. N'aj'ez pas, ô jeune homme, une bibliothèque innombrable, ne rassemblez que les Pères, ceux que les autres pillent et imitent. Ils sont en petit nombre dans votre patrie. Sur ce, voyez et comptez.
RoMLLUs. — Jeune homme, marche dans la vie comme le beau Romains de David-
Ses reins sont renversés, sa main tient un dard levé sur son ennemi, son pied jeté en avant attend à peine l'autre, qui déjà est parti pour le remplacer. Son beau profil se dessine hardiment en brun sur l'azur du ciel. Son front est droit, son œil
regarde en face, ses lèvres forment une sorte de moue farouche comme celle que devait avoir le nourrisson de la Louve.
0 jeunesse ! entre ainsi dans la vie, légèrement et gaiement.
Les Monuments. — Henri II et Louis XII ont de beaux monuments à Saint-Denis. — L'art a fait la gloire des sculpteurs, cependant, plus que la leur. — Et vous, Washington % vous n'avez qu'un tertre de gazon.
Soyons assez grands pour que notre tombe, sans art, soit honorée, et si ce n'est qu'une pierre, blanche ou noire, que le monde y vienne comme à la Mecque en pèlerinage et y pose ses deux genoux.
Le Voyage. — Voyager, dites-vous ? Que signifie le voyage ?
Quand même je serais transporté tout à coup à l'île Hong- Kong ou à Grenade, que ferais-je ? Un coup d'œil me révélerait tout le pays, un coup de crayon m'en conserverait l'aspect. Puis, ce moment passé, je reprendrais mes rêves de philosophie, mes extases de poésie, mes songes métaphysiques.
Quelle terre serait assez nouvelle à ma pensée pour l'étonner ? Quel pays existe dont elle ne puisse faire d'avance la peinture ?
Quelle contrée attirerait mes regards au point de les détourner du ciel, et le ciel n'est-il pas partout ?
Assieds-toi donc, lève la tête au ciel, regarde et pense -.
Le Compas ou la prière de Descartes. — La pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne, quoi- . que sa seconde branche décrive un cercle éloigné. L'homme succombe sous son travail et est percé par le compas ; mais la ligne que l'autre branche a décrite reste gravée à jamais pour le bien des races futures.
— Vous nous avez laissés dans l'incertitude, Seigneur. Votre fils en vain vous supplia sur le mont des Oliviers^. — Pardonnez-nous donc d'avoir pris le compas.
Développement. — Une jeune fille joue avec le compas. Descartes lui dit : (( Enfant n'y touche pas.
1 Un des héros de prédilection de Vignj^
- Ton d'iiii stoïcien. « Ah 1 quand reverrai-je Athènes ? — Quoi ! pcux-tu rien voir de pkis beau que le ciel..., etc. » (Epictète.)
^ Cf. Le Mont des Oliviers.
« L'une de ces branches est appuyée au centre, mais elle le perce et le détruit, tandis que l'autre trace un cercle mystérieux.
Moi, j'ai servi de centre à ce poignard savant.
« Il m'a tué. )) Et il regarde la mer et les vertes îles de Stockholm K
Le jugement dernier. — Ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de l'innocence, etc.
En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le Créateur, sera jugé par les générations rendues à la vie '-.
Implora page. — Quelle paix implores-tu ? — Est-ce la paix du tombeau ? L'ardent républicain aux longs cheveux blonds ne l'implorait pas ; mais il disait et signait du nom terrible de Saint-Just, que le révolutionnaire ne trouve la paix que dans la tombe.
L'as-tu trouvée du moins ? — Si tu ne l'avais pas ? si le tombeau était bruyant comme la vie, si tu entendais là, jusqu'à la dissolution de tout ton corps, le bruit des monstres qui te dévorent ? Si ton âme entendait pour l'éternité le bruit des gémissements de la nature ?
Pauvre femme ! pauvre femme I qu'avais-tu souffert pour parler ainsi,, et quelle main a écrit sur ta tombe le cri de ta vie ?
Et moi, pourquoi me suis-je souvenu de ces mots depuis que je les ai lus dans les lettres du voyageur divin qui a rencontre ta tombe ^?
* En fait, ce n'est pas la pensée qui tua Descartes, maisîle climat de la Suède. Il y mourut après un an de séjour, le 11 février 1650.
2 Ce sont de telles pensées qui expriment « l'antithéisme » de Vigny.
^ Byron écrivait de Bologne, le 6 juin 1817 : « J'ai trouvé aussi une bien jolie épitaphe dans le cimetière de la Chartreuse, ou plutôt deux : l'une, c'était : « Martini Luigi | Implora pace ; | l'autre, <t Lucrezia Picini | implora éterna quiele. » | C'était tout ; mais il me paraît que ces deux ou trois mots comprennent et condensent tout ce qu'on peut dire sur le sujet, etc. » (Cf. Estève, Byron, p. 398.)
C'est que j'entends mon cœur qui, enfermé dans ma poitrine comme dans une tombe, implore la paix comme toi.
Beethoven. — Beethoven, sourd, errait dans la campagne. Un soir, désolé, il écoutait les accords intérieurs que son oreille ne devait jamais entendre. — Tout à coup la voix d'un pâtre vint à son oreille et y entra. Il entendit. Il tomba à genoux, croyant que l'ouïe lui était rendue, mais il se releva sourd.
Une Divinité implacable se rit de nous.
Peut-être aussi les forces de conception n'eussent pas été si grandes en lui, s'il eût été distrait par la sensation.
Le Cygne. — Si un serpent s'attache à un cygne, le c\'gne s'envole et emporte son ennemi roulé à son col et sous son aile.
Le reptile boit son sang, le mord et lui darde son venin dans les veines.
Il est soutenu dans l'air par le cygne, et, de loin, à ses écailles vertes, à ses faux reflets d'or, on le prendrait pour un brillant collier.
Non, il n'est rien que fiel et destruction, et il ramperait sur terre ou sous terre, il se noierait dans les bourbiers, s'il n'était soutenu dans les hautes régions par l'oiseau pur et divin qu'il dévore.
Ainsi l'impuissant Zoïle est porté dans l'azur du ciel et dans la lumière par le poëte créateur, qu'il déchire en s'attachant à ses flancs pour laisser, fût-ce en lettres de sang, son nom empreint sur le cœur du pur immortel \
Le Désert. — Lorsque des voyageurs traversent les sables de Libye, ils voient, du haut du chameau qui les porte, un espace immense, à l'horizon un lac que l'on n'atteint jamais: c'est le mirage. Il semble réfléchir des maisons habitées, on croit y voir des grandes villes, et c'est la mort.
Cependant le voyageur s'avance, il a soif, il espère. Le vent
^ Dans la préface de Catilina, VoUaire essaie de rivaliser avec le tableau de la lutte de l'aigle et du serpent, dans le poënie de Cicéron sur Marins. — Comparez daui; YEnéidc une image semblable (XI, 750). Mais Vigny, qui abhoi'rait la critique, prête un sens symbolique au tableau et substitue le cygne à l'aigle. — Voir L'aigle^ d'Ernest Fouiuct, dans VAlmanach des Muses, 1831, p. 106.
du désert souffle avec violence ; il est contraint de s'arrêter et de fermer ses yeux, que la poussière de feu aveugle.
Lorsqu'il ouvre ses paupières brûlées, où ses larmes mêmes sont desséchées par le soleil dévorant, il s'étonne, il s'arrête, il ne reconnaît plus sa route ; devant lui était une vallée, il y voit une montagne de sable ; à l'Orient, s'étendait une longue colline aux pentes insensibles, il y voit se prolonger une plaine jaune et sans terme ; la route tracée par les squelettes des chameaux abandonnés est engloutie, et rien ne s'élève au-dessus du niveau, sinon les trombes de sable qui montent au ciel un moment aussi haut que les pyramides, s'avancent, font trois pas vers le ciel, et retombent en poussière.
Le désert, hélas ! c'est toi, démocratie égalitaire, c'est toi, qui as tout enseveli et pâli sous tes petits grains de sable amoncelés.
Ton ennuyeux niveau a tout enseveli et tout rasé.
Les seigneuries sont d'abord tombées ; puis, après, les hauts barons, les chevaliers bardés de fer qui étaient posés sur la terre comme des tours protectrices levant les bannières de la France au soleil. La route était encore tracée au loin de distance en distance par les squelettes abandonnés des dynasties abattues ; mais les sables éternellement roulés les ont ensevelis sous leur cendre volante. Eternellement la vallée et la colline se déplacent, et seulement on voit de temps à autre un homme courageux ; il s'élève comme la trombe et fait ses dix pas vers le soleil, puis il retombe en poudre, et l'on n'aperçoit plus au loin que le sinistre niveau de sable.
La Terre. — L'homme se défend sans cesse de la terre et de l'air qui l'attaquent.
Pauvre naufragé, il cherche à réunir les débris de son navire brisé parle déluge. — Il fait passer sa parole sous les eaux, et glisse sur les vagues ennemies. 11 tire de la terre brisée les vapeurs empoisonnées et les force à le servir.
Comme un fruit énorme lancé dans l'espace, la terre roule, et le feu qui l'emplit ne cesse de brûler ses entrailles. Le feu s'échappe par les volcans et fume sans cesse.
Sur la frêle écorce rampe seulement Thomme infatigable cherchant sa vie dans le travail, et repoussé par l'atmosphère qui le renverse et par le sol qui l'empoisonne.
Mais il tourne en vie ces germes de mort ' .
BissoN. — Bisson se faisant sauter avec les pirates qui ont pris son vaisseau pendant la nuit et le sommeil ^.
Il veillait et travaillait dans son cabinet flottant. Il se demandait comment la vapeur allait vaincre la distance et le temps, le vent et la mer, et rendre inutile l'homme de mer expérimenté dans l'art de tromper le vent par la voile et les mâts. Il s'endort.
Mais il entend des cris et des pas sur le pont.
Il s'éveille, il combat ; puis se fait sauter, et se rendort sous les flots pour toujours.
Telle est la vie... C'est un accident sombre.
Entre deux sommeils infinis ?...
Tel est l'homme moderne en France. L'honneur est sa foi, la conscience sa morale, le devoir sa loi ; il est actif et savant. Sa science première est celle de son état ; il ne veut plus permettre à son imagination d'errer dans les champs de la théologie et de la superstition ; il combat et sert la patrie et l'espèce humaine dans les temps présents, sans vouloir préjuger de l'éternité. Il désire que Dieu soit et qu'il reçoive le juste dans sa paix ; mais il ne croit pas toujours et n'affirme plus. Quelle est l'idée qui soutient son courage ? Il ne le dit même pas.
Gassandre ou un Dieu. — Cassandre, fille des rois, est aimée d'Apollon ^.
Elle le déteste, lui et sa tranquille et trop paisible immortalité. Son égoïsme, sa bravoure invulnérable dont elle se moque.
* Vigny admire ici le génie humain, les merveilles de l'industrie et de la science qu'il avait maudites dans la Maison du Berger.
'^ Hippolyte Bisson, né en 1796 à Guéméné-sui'-Scorfi, mort héroïquement en rade de Stampalie, à bord du brick le Panayoti, le 5 novembre 1827. Cet enseigne de vaisseau mit le feu aux poudres de son navire envahi par des pirates. (Cf. Revue universitaire, 1913, p. 82.)
^ Fille de Priam et d'Hécube. Apollon, amoureux de cette princesse, lui ayant permis de lui demander tout ce qu'elle voudrait, elle le
f)ria de lui accorder le don de prophétie. Parce qu'elle lui résistait, e dieu la fit passer pour folle. La nuit de la prise de Troie, elle fut outragée par Ajax, fils d'Oïlée. Agamemnon, à qui elle était échue en partage, l'emmena en Grèce, où elle devait périr sous la hache de Clytemnestre. (Cf. Eschjde, Agamemnon.) Combien ce plan de poëme est plus riche de pensée que le fragment de la Légende des siècles intitulé Cassandre !
« Tu avais bien du mérite à braver Achille, n'est-ce pas ? Hector en a plus que toi. »
Apollon s'humilie, se désespère, se courbe devant elle, jure qu'il voudrait pouvoir souffrir et mourir, se roule à ses pieds en pleurant.
Mais, en ouvrant ses yeux divins sur le monde, il revient à elle et voit le cœur de Cassandre endormie.
Quel magnifique monologue à faire !
Il voit l'univers, les planètes, les terres et les mondes qui se forment et vieillissent. — Il a laissé le soleil :« Le soleil est mon ombre, je la laisse errer seule, etc., moi dieu, je pense et je vois.
<( Mon regard va de Funivers à la terre, de la terre à la race humaine, et, au milieu d'elle, le cœur de Cassandre.
<( L'univers est immense, ce cœur est aussi grand. »
Il jette un cri, il voit qu'elle aime un homme, un mortel. « Le tuerai-je ? Non, je la tuerais, je ne le peux pas.
(( Il faut la punir par oii je souffre ! Tu auras ma torture, tu sauras l'avenir, tu souffriras autant qu'un dieu ^ 1
Cassandre voit l'avenir, elle devient pâle comme un cadavre. Le dieu l'emporte ; mais il n'y gagne rien, elle le hait plus que jamais et ne peut obtenir la wort de lui. Il la laisse vivre jusqu'à ce qu'enfin Troie soit prise, et Agamemnon l'emmène.
Enfin, je suis esclave et serai bientôt morte !
Elleavait résisté à son amour pour le jeune homme, mais elle sait qu'il va mourir :
« Oh! viens, dit-elle, viens! tout mon cœur est à toi! »
La Bombe. — Regarde la bombe dans laquelle brûlent et roulent un feu éternel et des eaux inconnues qui se heurtent, et dont la fumée sort par les volcans. — Pense à la petitesse de cette fourmilière qui rampe sur la bombe, et ne te laisse pas enivrer par les prétendues beautés que l'homme-fourmi rêve,
* Cf. M"»^ de Staël, De l Allemagne, II, xni : «Cassandre [de Schiller] se promène triste et sombre dans les bois d'Apollon, et se plaint de connaître l'avenir qui trouble toutes les jouissances. On voit dans cette ode le mal que fait éprouver à un être mortel la prescience d'un dieu, etc. »
écrit, calcule et chante. — Tout cela n'est beau que pour la fourmilière, ainsi que ses mythologies proportionnées à sa faiblesse. — Après une nuit, tu t'endormiras dans le mépris divin et consolateur.
Les trois Forçats *. — A Brest, aux galères, près tous trois d'être libérés, ils se font serment mutuel de ne plus commettre aucun crime.
Cherchant de l'ouvrage, sont repoussés de tous les coins et se réunissent pour allumer du charlîon et s'asphj^xier.
— Nous n'avons plus de foi chrétienne, nous aimons nos l'rères parce que le cœur nous le dit ; nous n'avons jamais tué.
— Moi, j'ai fait de la fausse monnaie.
— Moi, j'ai fait de faux billets.
— Moi, j'ai aidé à l'enlèvement d'une jeune fille.
— Allons chercher du travail.
Chaque bourgeois leur dit : « Qui êtes-vous ?
— Nous ne sommes pas des criminels sanglants, nous voulons vivre en paix avec la sociéié, nous n'avons jamais frappé ni l'homme ni la femme.
— Qui êtes-vous ?
— Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous avons heurté la société dans ses lois, mais jamais nous n'avons fait mourir le citoyen. Nous avons blessé les mœurs et les lois, mais non les vivants.
— Etrangers, nous vous demandons qui vous êtes, et vous nous répondez ce que vous n'êtes pas.
— Nous sommes forçats libérés.
— Retirez-vous et mourez de faim.
— Mourons donc et allumons le charbon. ))
Stances. — Etant né gentilhomme, j'ai fait l'oraison funèbre de la noblesse écrasée
Entre les rois ingrats et les bourgeois jaloux -.
' La pensée de Vigny rejoint celle de raufeiir des Misérables. (Cf. Journal, p. 281. Une fable.)
2 Cf. Stella : « Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne soyez pas né dans cette caste de Parias, jadis J^rahmes, que l'on nommait noblesse, et que l'on a flétrie d'autres
JOURNAL D'UN POETK 291)-
Etant pocle, j ai montré l'ombrage qu'a du poëte t(mt plaideur d'affaires publiques et le vulgaire des salons et du peuple.
Ofilcier, j'ai peint ce que j'ai vu : ]e (jladiuleiir, sacrifié aux. fantaisies politiques du peuple ou du souverain '.
J'ai dit ce que je sais et ce que j'ai soufifert.