‹ Œuvres choisiesChapitre 130 sur 135 · RÊVERIE · texte numérisé non relu

RÊVERIE

Silence des rochers, des vieux bois et des plaines. Calme majestueux des murs noirs et des tours. Vaste immobilité des ormes et des chênes, Lente uniformité de la nuit et des jours I Solennelle épaisseur des horizons sauvages, Roulis aérien des nuages de mer !...

19 Février 1839. — Décidément, le papier ne donne pas le bonheur, dit Stello. J'y ai mis tout ce qu'on y peut mettre en public, poèmes, livres, pièces de théâtre, et je n'en suis pas plus gai.

L'Homme d'Etat. — Livre à faire dans la forme du Prince de Machiavel.

Examiner les conditions nécessaires pour former l'homme d'Etat, et établir que la souplesse de la parole, l'art d'arguer et de pétrir des paradoxes ne forment pas l'homme d'Etat ; qu'il faut une fermeté de conscience et de probité à toute épreuve, garantie par une vie irréprochable.

1840. — La question jièligieuse. — Plus l'esprit est vigoureux, plus il se perd dans les catacombes de l'incertitude humaine. Pascal s'y est perdu pour avoir marché plus avant que les autres.

Toute religion n'a jamais été crue qu'à moitié et a eu ses athées et ses sceptiques. Mais les sages ont gardé leurs doutes dans leur cœur et ont respecté la fable sociale reçue généralement et adoptée du plus grand nombre.

Sur moi-même. — La partie d'échecs que j'ai jouée contre la destinée toute ma vie, je l'ai toujours gagnée jusqu'ici. Je lui ai arraché ma mère deux fois, elle devait mourir; je l'ai reprise et conservée cinq ans, jusqu'à ce que les forces vitales fussent éteintes eu elle entièrement. Avec un beau-père trois fois millionnaire, j'ai vécu honorablement sans lui rien demander jamais une fois pendant treize ans, et sans faire de dettes. Dans toutes les affaires de fortune, j'ai attendu mes droits sans daigner me plaindre, j'ai souffert en silence, j'ai travaillé sans dégrader ma pensée et je n'ai fait que des œuvres d'art. J'ai réussi à prouver que l'on peut être uniquement poëte ou homme de lettres et marcher de pair avec ce qu'il y a de plus haut dans la société, sans avoir une fortune considérable ou même ordinaire...

Des œuvres d'argumentation lt d'inspiration. — La faiblesse des œuvres de discussion, sur quelque sujet que ce soit, vient de ce qu'elles s'adressent à la logique, et que, la raison humaine étant sans base et toujours flottante, tous les grands écrivains sont tombés dans d'eiîroyables contradictions. Mais les œuvres d'imagination, qui ne parlent qu'au cœur par le sentiment, ont une éternelle vie et n'ont pas besoin d'une synthèse immuable pour vivre.

Aristote, Abélard, saint Bernard, Descartes, Leibnitz, Kaut et tous les philosophes se renversent les uns par les autres et les uns sur les autres. Mais Homère, Virgile, Horace, Shakspeare, Molière, La Fontaine, Calderon, Lope de Véga se soutiennent mutuellement et vivent dans une éternelle jeunesse pleine de grâces renaissantes et d'une fraîcheur toujours renouvelée.

CuPiDON, poc'me. — Michel-Ange, accablé de critiques et las d'entendre l'éloge des anciens, fait un CupidoUy l'enfouit et le fait découvrir dans une fouille.

Les savants s'assemblent.

Description de l'Amour grec de Michel-Ange. Mais il s'écrie : « Il est de moi ! j'en ai la terre glaise dans mon atelier. »

L'Idée. — Lorsqu une idée neuve, juste, poétique, est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'en arracher; elle y germe comme le grain dans une terre labourée sans cesse par l'imagination. En vain je parle, j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres choses ; je la sens pousser en moi; l'épi mûrit et s'élève, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autant que je puis, un pain salutaire.

Népomucène Lemercier. — Une épitaphe admirable qu'il voulut faire mettre sur sa tombe doit être présente ù la pensée de tout auteur : « Il fut homme de bien et cultiva les lettres. ))

1843. — Croyance ou religion. — Lorsque des hommes comme Descartes et Spinoza ont enfoncé leur tête dans leurs mains, ils devaient chercher en toute sincérité : lo comment la création leur apparaissait ; 2^ quelles étaient les causes et le but de la création, selon le calcul le plus probable et le plus vraisemblable.

C'était une croyance qu'ils cherchaient.

Lorsque des hommes comme saint Augustin, Bossuet et Fénelon pensent aux choses religieuses, je les trouve beaucoup plus humains et plus superficiels ; ils considèrent l'univers comme construit pour certaine petite peuplade, et Dieu luimême descendra sur une petite planète privilégiée pour lui donner une législation particulière.

C'était une religion qu'ils cherchaient.

La question, lorsqu'on s'enfonce dans ces choses, serait de savoir si l'on doit se placer au point de vue général de Timmensité où nage l'univers, et s'efforcer d'en tirer une sorte de perspective prise d'une planète comme Saturne ou Jupiter*, ou bien si l'on doit se placer au milieu de l'espèce humaine qui peuple la petite terre, et, de là, considérer la religion selon l'utilité qu'elle peut avoir comme point d'appui de la morale "-.

Le premier point de vue est visiblement le plus grand, le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que par un amour sacré de la vérité qui élève l'âme vers le Créateur tt le centre de la création.

* Ce que Rcnau appelle « le point de vue de Sirius ». '■^ N'est-ce point déjà le pragmatisme ?

Le second point de vue est le meilleur comme amélioration de la société humaine, on ne le peut contester, et, de ce point de vue, le christianisme est jusqu'ici le système dont la vérité serait plus désirable que celle de tous les autres systèmes. Mais on sent combien la recherche de cet intérêt est rétréci et misérable auprès de la recherche de la vérité.

Si les hom.mes avaient la force de se préparer à réfléchir aux choses divines par un premier acte de renonciation à leurs intérêts, à l'avenir de leur existence dans l'éternité et aux débats sur leur condition future, ils seraient dignes de se placer au premier point de vue et de chercher sincèrement une croyance.

Car cette perspective immense de la création dépasse les petits intérêts de la fourmilière humaine et doit être inutile à sa police correctionnelle, parce que le bien et le mal s'y perdent et s'y noient entièrement comme deux brins de paille.

Mais comme les hommes ne s'occupent que d'eux-mêmes et que les plus forts ne pensent qu'à régenter les autres en leur créant des codes au nom des divinités qu'ils font descendre, soit à côté de l'homme, soit dans l'homme ^..

La Herse, poëme. — L'homme voit l'inertie de Dieu refuser de lui faire connaître le mot de l'énigme de la création et de le défendre de la colère inconnue d'en haut qu'il sent planer sur sa tête. A côté de lui, une multitude méchante et aveugle le presse, le heurte, le blesse sans cesse.

Qui soutiendra ce roc contre les coups qui assiègent son pied et son front ?

Sa force même, son poids, son immobilité. Qu'il ne donne que peu de prise au vulgaire sur lui, qu'il aime la solitude, le silence, la fortune modérée, la bienfaisance cachée, l'intimité affectueuse.

Qu'il sache fermer les routes insensées à son imagination et que, devant les pas de cette foule, sa forte volonté fasse tomber une herse.

L'Elixir. — Il est un élixir qui se nomme poésie ; ceux qui ont en eux^ dans la vie privée, une seule goutte de cette liqueur divine ont pour leur paj'S plus de dévouement..., dans

^ Cf. Stelh et le Mont des Oliviers, v. 65.

leur vie plus de grandeur. Ceux qui ont deux gouttes dans les veines sont les maîtres du monde politique, ou régnent dans l'éloquence et dans les écrits de la grande prose. Mais ceux en qui le flacon entier est répandu avec la liqueur de la vie, ceuxlà sont les rois de la pensée dans le roi des langages.

* Vingt fois par heure je me dis : « Ceux que j'aime sont-ils contents ? » Je pense à celui-là, à celle-ci que j'aime, à telle personne qui pleure ; vingt fois par heure, je fuis le tour de mon cœur.

PoËME. — Les animaux lâches vont en troupes. — Le lion marche seul dans le désert *.

Qu'ainsi marche toujours le poëte.

L'Hyène, poëme philosophique. — Les bêtes fauves suivent le voyageur dans le désert. Tant qu'il marche et se tient debout,, elles se tiennent à distance et lèchent sa trace comme des chiens fidèles ; mais, s'il bronche, s'il tombe, elles se précipitent sur lui et le déchirent. Quand il est mort et déchiré par pièces, elles lèchent son sang sur le sable, ses os jusqu'à ce qu'il ne reste plus que son squelette, et, lors même qu'il ne reste plus que les longues côtes vides et arrondies comme la carène d'un vaisseau naufragé, Thyêne et le tigre dévorent son ombre. Ainsi fait la multitude sur l'homme célèbre et, moins que cela, sur tout homme éminent -.

Le Canon. — Le canon dit son histoire et comment il fut fondu par les chevaliers de Malte.

On ne le fait servir qu'aux fêtes ; mais prenez garde au boulet. Sa poudre résonne dans les échos, mais emplisse;: l'airain, elle renversera les murailles.

O poëte ! tu es pareil au canon. — Tu jettes ta poudre aux oiseaux de l'air ; mais, s'il le faut, tu ajouteras à tes chants une pensée politique et tu frapperas les murailles de Jéricho.

* Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes dans

* Cf. Manfred, III, 1 : '( Je dédaignais de faire partie d'un troupeau de loups, quand même c'eût été pour le guider. Le lion est seul dans la forêt qu'il habite ; je suis seul comme le lion. »

'^ Le poëte s'est servi de cette image, en l'atténuant, dans sa Lettre sur la propriété littéraire.

tous les temps et chez toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour : Pardon ! car les plus forts ont fait la loi *.

Au cours de ses visites de candidat à l'Académie, Vigny se présenta chez Baour-Lormian, poëte qui avait eu son heure de célébrité, et qu'il n'avait pas vu depuis une vingtaine d'années. (Cf. E. Dupuy, A. de F., I, 2i3.)

Aujourd'hui, je le retrouve logé dans un petit appartement des Batignolles, démeublé, froid et triste. Le pauvre homme est seul à présent; ...il est aveugle, il m'entrevoit à peine; cependant sa figure a de la sérénité, son sourire est plein de douceur et de cette naïveté enfantine qui n'appartient peut-être qu'aux poètes. On sent en lui encore un amour sincère et passionné des lettres. « Je fais, m'a-t-il dit, des poésies bibliques dans le genre de votre Fille de Jephté. » Sa mémoire est si bonne, qu'il se rappelle ce petit poëme et le Somnambule, que je récitai alors chez lui. Ou lui a peu à peu retranché les pensions de l'Empire ; il vit sur le souvenir de ses succès passés, parle d'Omasis, dont le succès fut européen, se souvient de son Ossian et de sa Jérusalem délivrée, son grand ouvrage, et sourit en songeant à leur immortalité.

Soit donc bénie la secrète félicité que donne la méditation poétique, si elle suffit à soutenir un vieillard pauvre, seul, aveugle; si elle est sa religion, et si la foi et l'espérance dans l'immortalité du nom lui donnent la même force que la foi et l'espérance dans l'immortalité de l'âme en donne aux fervents chrétiens I Mais qu'elle est triste et abandonnée, la vie de 1 homme de lettres qui n'a compté que sur elles pour les besoins de sa

vie

1847. — Une époque. — Un caractère. — La pitié, la tendre commisération que j'ai dans le cœur pour l'espèce humaine et pour ses misères me font souvent sentir la passion que l'on met à combattre une maladie dans une personne qui nous est chère, à la voir revenir à la vie.

Si je l'ai éprouvé près de ma mère, près de ma femme, cela

^ Souvenir de Beaumarchais. - — Cf. Le Mariage de Figaro, Vaudeville final ; le couplet de Suzanne se termine sur ces mots.

n'est point surprenant, ayant pour elles tant de tendresse ; mais cela m'a fait comprendre les secrètes et angcliques joies que pouvait goûter le chevalier hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem et son amour pour ses blesses et ses malades...

* Le monde de la poésie et du travail de la pensée a été pour moi un champ d'asile que je labourais, et où je m'endormais au milieu de mes fleurs et de mes fruits pour oublier les peines amères de ma vie, ses ennuis profonds, et surtout le mal intérieur que je ne cesse de me faire en retournant contre mon coeur le dard empoisonné de mou esprit pénétrant et toujours agité.

* J'aime qu'un homme de nos jours aitàla fois un caractère républicain, avec le langage et les manières polies de l'homme de cour. L'Alceste de Molière réunit ces deux points.

De la bonté. — Il me semble quelquefois que la bonté est une passion. En effet, il m'est arrivé de passer des jours et des nuits à me tourmenter extrêmement de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m'étaient nullement intimes et que je n'aimais pas particulièrement. — Mais un instinct involontaire me forçait à leur faire du bien sans le leur laisser connaître.

C'était l'enthousiasme de la pitié, la passion de la bonté que je sentais en mon cœur.

Page 1