VI ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
soit, ne s'efface plus de ma vie. Tous les tableaux de ma plus petite enfance sont devant ma vue encore plus vifs et aussi colorés que lorsqu'ils m'apparurent.
« J'avais dix-huit mois, m'a-t-on dit, lorsqu'on m'apporta de Loches à Paris...
« Je dois vous dire, avant d'arriver au temps oîi mes yeux se sont ouverts, par quel hasard je suis né là et de quel sang je suis né. » [Journal.)
<( ... Deux sangs nobles, l'un de ma famille paternelle et toute française de la Beauce, et du centre même de nos vieilles Gaules, l'autre d'origine romaine et sarde [Baraudini], ces deux sangs se sont réunis dans mes veines pour y mourir ». {Mémoires inédits ^.)
Jusqu'au seuil de la mort, le poëte de l'Esprit pur remua et annota papiers d'aïeux, vieux titres, généalogies, parchemins, avec une complaisance d'imagination qui surprend chez lui. Il rêvait sa race plus ancienne et plus riche qu'elle ne l'était ; mais à bon droit la disait-il noble etbelle.
Tel Marc-Aurèle rendait grâces aux exemples et aux leçons par lesquels ses parents et ses maîtres l'avaient fait ce qu'il pouvait être : (( De mon aïeul Vérus : mœurs honnêtes, jamais de colère. De mon père... modestie et vigueur mâle. De ma mère : piété, bienfaisance. » Tel Vigny : « Je cherche inutilement à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples. M. de Baraudin, son fils, ma mère et ma tante. J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent. » Projet irréalisé, d'ailleurs ; — le poète fit mieux : il fut lui.
Noble famille, dirons-nous, que celle dont les principes et les traditions gardèrent le fils de forligner. Désolé de la ruine irrémédiable en sa conscience des croyances sucées avec le lait, il resta un « puritain de l'honneur ».
Son père ? C'était un vieil homme à cheveux blancs, ancien capitaine de la guerre de Sept ans, le corps courbé par de graves blessures. Léon-Pierre de Vigny, cadet de douze enfants, avait soixante ans à la naissance d'Alfred. Amélie de Baraudin, la mère du poëte, de vingt ans plus jeune que son époux, descendait d'une famille de soldats et de marins, où naturellement plus d'un enfant s'était mis d'Eglise. Quelle tendresse inquiète et menacée penchait sur le berceau de ce fils, au sortir de la
' Cf. E. Dupujs La Jeunesse des romantiques, p. 146.