INTRODUCTION VII
tourmente révolutionnaire, ces parents en deuil ! Par prudence, on l'emporta, avant sa deuxième année, à Paris, loin de « l'ombre du château de Loches >', fatale, semhlait-il, à ses aînés.
« Paris fut donc presque ma patrie, quoique la Beauce fût la véritable pour moi. Mais Paris avec ses boues, ses pluies et sa poussière, Paris avec sa tristesse bruyante et son éternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurs et de rois... Paris, triste chaos, me donna de bonne heure la tristesse qu'il porte en lui-même et qui est celle d'une vieille ville, tête d'un vieux corps social... >>
« Pour moi, je me suis tout de bon attaché à ce Paris tel qu'il est. Je m'y suis fait des affections dans chaque rue. Il y a des coins de muraille qui me tiennent au cœur et que je ne verrais pas abattre sans peine. »
Au bruit d'une certaine pendule noire que M. de Vigny avait choisie lui-même et fait envoyer rue du Marché d'Aguesseau ^, où ils demeuraient jadis, le poète se rappelait le temps oii il s'asseyait sur un tabouret, aux pieds de son père, près du foyer : « Mon père.. . , un livre sur ses genoux..., racontait jusque bien avant dans la nuit des histoires de famille, de chasse et de guerre. C'était pour moi une si grande fête de l'entendre, qu'il m'arriva, plus tard, habillé pour le bal, de laisser là les danses et de m'asseoir encore près de lui pour l'écouter. » Ailleurs encore : « Mon bon père avait un esprit infini et une merveilleuse grâce à conter... « Le futur poëte vivait par l'imagination dans le xviiic siècle, qu'il se plaira souvent ù évoquer. En lui faisant baiser sa croix de Saint-Louis, M. Léon de Vigny (( plantait » dans le cœur du petit Alfred l'amour des Bourbons. Aussi l'enfant ne savait-il que penser du (( monde vivant )) qu'il observait ensuite et écoutait autour de lui. N'avait-il point déjà trop rêvé, pour s'acclimater, sans souffrir, à la réalité ?
« Jusqu à l'âge d'être écolier, j'eus à Paris toutes sortes de maîtres que ma mère choisit bien et dirigea mieux encore. Elle avait pour moi la grave sévérité d'un père, et l'a toujours conservée, tandis que mon père ne me montra jamais qu'uue maternelle tendresse... »
Sa précocité, sa mémoire exceptionnelles, à l'entendre, exci-
^ Les parents d'Alfred de Vigny habitèrent d'abord à l'Elysée- Bourbon, pendant cinq ou six ans.