LA NEIGE
Ballade dans le recueil intitulé Tablettes romantiques (1823), La Neige est appelée conte dans les Poëmes de 182g, puis poëme. La pièce elle-même demeurait, à quelques variantes près, telle qu'à son apparition. Dans une étude sur « Le genre troubadour )), M. Baldensperger rappelle que Millevoye avait déjà mis en vers l'aventure d'Emma et d'Eginhard. L'anecdote, souvent narrée, se retrouvait dans La Gaule poétique de Marchangy (i8i3- 1817), III, 43. Millevoye fut un précurseur, mais combien Vigny remporte sur lui par la réserve charmante de son poëme, — ses héros sont tout enfants — et par l'élément plastique et pittoresque ! Il n'est point jusqu'au refrain — peut-être inspiré de certaines ballades anglaises — qui ne contribue à l'impression d'ensemble. Le genre a pu vieillir et passer comme une mode, la petite pièce reste comme un charmant modèle de romantisme rêveur et langoureux.
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires. Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires.
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé ; Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s'élance. Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher L'immobile corbeau sur l'arbre se balance Comme la girouette au bout du long clocher !
' « Le début, dit M. Lauvrière, qui donne le Ion à l'ensemble, qui en est comme le leitmotiv sentimental, revient à la fin en refrain partiel ou modifié, en écho lointain d'un très grand charme. » — Vigny avait pratiqué Ossian, dont « c'est l'usage de répéter à la fin d'un épisode la phruse par laquelle il l'a commencé ». — Cf. Darthula : « Mais d'où vient ta tristesse, ô Nathos, lui dit Darthula... Mais d'où vienl ta tristesse, ô Nathos, répétait sans cesse la fille de Colla. »
' LA NEIGI-: .Vi
Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige. Derrière les vitraux dont l'azur le protège, M)
Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir, Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.
De cheveux longs et gris son front brun s'environne.
Et porte en se ridant le fer de la couronne ;
Sur l'habit dont la pourpre a peint l'ample velours 15
L'empereur a jeté la lourde peau d'un ours.
Avidement courbé, sur le sombre vitrage
Ses soupirs inquiets impriment un nuage.
Contre un marbre frappé d'un pied appesanti,
La sandale romaine a vingt fois retenti. 20
Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ? Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule? C'est le page Eginard, qu'à ses genoux le jour Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.
Doucement son bras droit étreiiitun cou d'ivoire, 25
Doucement son baiser suit une tresse noire,
Et la joue inclinée, et ce dos où les lis
De l'hermine entourés sont plus blancs que ses plis.
Il retient dans son cœur une craintive haleine,
Et de sa dame ainsi pense alléger la peine, 30
Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds
Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;
Lorsqu'arrêtée Emma vante sa marche sûre.
Lève un front caressant, sourit et le rassure,
D'un baiser mutuel implore le secours, 35
Puis repart, chancelante et traverse les cours.
^ « Il commence une de ses plus jolies pièces, dit Sainte-Beuve de Vigny, par ce vers corupliqué, obscur, gracieux pourtant sans qu'on sache trop pourquoi, et qui ue s'explique qu'ensuite... » Portraits conteinp., IL
^'' La couronne de fer des Lombards, qu'il ceignit à Monza.
'^(' 1829 : sa sandale. Le poète a supprimé la cacophonie.
^^ Le l*"" texte : les plis, laissait la phrase aussi embarrassée.
•^ l^r texte : chancelant.
Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes, Les hommes d'armes noirs en ont fermé les routes ; Eginard, échappant à ses jeunes liens, Descend des bras d'Emma, qui tombe dans les siens. 40
Un grand trône, ombragé des drapeaux d'Allemagne De son dossier de pourpre entoure Charlemagne. Les douze pairs, debout sur ses larges degrés, Y font luire l'orgueil des lourds manteaux dorés.
Tous posent un bras fort sur une longue épée, 45
Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ; Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus La gothique devise autour des rois vaincus.
Sous les triples piliers des colonnes moresques,
En cercle sont placés des soldats gigantesques, 50
Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs,
Laisse à peine entrevoiries yeux étincelants.
Tous deux, joignant les mains, à genoux sur la pierre, L'un pour l'autre en leur cœur cherchant une prière, Les beaux enfants tremblaient, en abaissant leur front, 55 Tantôt pâle de crainte ou rouge de l'affront.
D'un silence glacé régnait la paix profonde .
Bénissant en secret sa chevelure blonde,
Avec un lent effort, sous ce voile, Eginard
Tente vers sa maîtresse un timide regard. GO
-io.i'i ^ fies vers bien médiocres succèdent des vers dignes de la Légende des siècles. Combien supérieurs à ceux de Millevoye :
Mais Charlemagne est déjà de retour.
Des paladins, des barons de sa cour, A ses côtés paraît la noble élite.
^'''' Neuf fois : on sait les perpétuelles rébellions des Saxons et leur sanglante répression.
4'^ Moresques : épithète employée parfois abusivement à l'époque romantique. Exacte quand elle s'applique au château de Frédéric Barberousse à Gelnhausen, elle est erronée quand il s'agit du palais d'Aix-la-Chapelle. — Cf. E. Dupuy, A. deV., II, 398.
(!0 jor texte ; un oblique regard. Collection heureuse, qui efiface de la
Sous l'abri de ses mains Emma cache sa tête. Et, pleurant, elle attend l'orage qui s'apprête: Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux A travers ses beaux doigts un jour audacieux,
L'Empereur souriait en versant une larme, 05
Qui donnait à ses traits un ineffable charme ;
Il appela Turpin, l'évêque du palais,
Et d'une voix très douce il dit : « Bénissez-les. »
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires,
Des histoires du temps passe, 10
Quand les branches d'arbre sont noires,
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé.
POËME
Ballade en 1826, ce conte — ainsi s'intitule Le Cor dans les Poèmes de 1829 — fut écrit dans le style troubadour, aux pieds des Pyrénées, où Vigny tenait garnison comme capitaine au 55'' de ligne. Rien n'était plus connu que le sujet, surtout depuis les publications du comte de Tressan. Rouget de Lisle avait composé les paroles et la musique d'un Roland à Ronccvaiix, chant patriotique qui date de l'époque révolutionnaire. La Mort de Roland avait inspiré le peintre Michallon — son tableau figurait dans la galerie de la duchesse de Berry et avait été gravé par Lemaitre. — Vigny ne devait-il pas brûler lui-même, en i832, une tragédie, œuvre de jeunesse, dont Roland était le héros ? — Le mérite de ce poëme réside surtout en son caractère symphonique, avec le retour de certains motifs, et le charme évocateur du beau vers sur lequel il s'ouvre et se termine.
— Le compositeur Flégier a contribué à populariser Le Cor en le mettant en musique.
figure de cet enfant blond un trait fâcheux, comme un soupçon d'hypocrisie.
«2 1er texte : pleurante.
^8 Ou appréciera mieux l'art de Vigny en comparant ses vers à ceux du « fabliau » de Millcvoye, Emma et Eginhard :
L'heureux coupable et sa douce compagne Viennent baiser la main de Charlemagne, Non sans rougir ; et dès le même jour Le chaste hj-men consacra leur amour.
J'aime le son du Cor, le soir^ au fond des bois. Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou Fadieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, 5
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré 1 Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
0 montagnes d'azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, 10
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons.
Dont le front est de glace et le pied de gazons !
C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre 15
Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle. 20
Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte aux chants de la romance.
? Paladins : officiers du palais, puis héros chevaleresques.
^0 Réminiscence de Temora d'Ossiau ; — les harpes rendaient d'elles-mêmes un « son prophétique... avant la mort d'un personnage distingué », selon d'anciennes croyances. — Plus bas (v. 59) un souvenir d'Ossian.
0-i"i Vigny évoque par le charme des noms propres le pittoresque décor des Pj^rénées, qu'il décrira dans Cinq-MarSy et qu'il avait délicatement peint dans Le Déluge. — Les glaces du Marboré dominent le Cirque de Gavarnie .
1^ Vers descriptif à la Delille. — 1'^^' texte : les pieds.
''"'» Dans une jolie lettre écrite des Pyrénées, Bertin fait part à Parny de son enthonsiasme et de sa mélancolie devant ces sites admirables.
-'» 1«' texte : au chant.
Ames des Chevaliers, revenez-vous encor? 25
Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Roncevaux ! Roncevaux l dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée ?
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. 11 reste seul debout, Olivier près de lui ; 30
L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore. « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
« Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. )) Il rugit comme un tigre, et dit : (( Si je me rends, Afriî^ain, ce sera lorsque les Pyrénées 35
Sur Tonde avec leurs corps rouleront entraînées.
— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. »
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime. 40
« Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin. 5) Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main. Sur le roc affermi comme un géant s'élance, Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux 45
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées
De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; 50
Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
-^ Le poëte aborde ici le sujet de la mort de Roland.
^* L'Afrique : les Sarrasins.
^^ C'est déjà le ton de la Légende des siècles.