‹ Œuvres choisiesChapitre 52 sur 135 · Vallées où coulent les gaves de Pau et d'Azun · texte numérisé non relu

Vallées où coulent les gaves de Pau et d'Azun

Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, 55

Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ; Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. Par monsieur saint Denis, certes, ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes. 60

« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du cor. — L'Empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.

« Entendez-vous ? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs 65 Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée. »>

Et l'Empereur poursuit ; mais son front soucieux

Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. 70

Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,

Le Cor éclate et meurt;, renaît et se prolonge.

Malheur ! C'est mon neveu ! malheur ! car, si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arrière, chevaliers, repassons la montagne ! 75

Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne ! ))

Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ; L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux

•'"'' Palefroi : cheval de marche ; destrier : cheval de bataille.

■''• Turpiii, un des douze Pairs, type de l'évèque militaire dans les chansons de geste. Dans la Chanson de Roland, il meurt aux côtés de Roland, après avoir béni les preux. — Cf. La Neige, v. 67.

''9 Monsieur : messire (style troubadour). — Noter des reflets ossianesques dans ce quatrain.

*J0 Roland et ses compagnons seraient-ils déjà morts ? On relèverait une conti'adiction avec les derniers vers.

''^ Obéron : génie de l'air dans la mythologie septcnlrionale.

Des feux mourants du jour ù peine se colore.

A l'horizon lointain fuit l'étendard du More. so

« Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ?

— J'y vois deux chevaliers ; 1 un mort, l'autre expirant.

Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;

Le plus fort, dans sa main élève un Cor d'ivoire.

Son âme en s'exhalant nous appela deux fois. » 85

Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois.

Écrit à Pau, en 1825.

ou LA PLAINTE DU CAPITAINE

POEME

Le recueil donné par Vigny, en 182g, se fermait sur ce pocmc, qui semble vouloir rivaliser avec telle Ode, avec telle Orientale de V. Hugo : Les deux iles^ Navarin ou Canaris.

De la plage de Dieppe, le poëte avait pu suivre les évolutions de quelque vaisseau, voiles éployées. Les belles stances de Byron, auxquelles renvoie M. E. Dupuy, durent chanter dans sa mémoire. « Celui qui a parcouru la route azurée des tlots a pu voir quelquefois un brillant spectacle : lorsque le souffle d'une brise fraîche arrondit les blanches voiles de la frégate aux formes gracieuses... » [Childe-Harold, II, xvii-xxii.) Et qui sait ? peut-être lisait-il le Pilote de Cooper, traduit depuis peu et illustré par Tony Johannot. Le critique du Globe comparait l'amour de Tom le Long pour son lougre avec la tendresse et l'orgueil de paternité que le capitaine de la Sérieuse ressentait pour son vaisseau,

''•^ La nature et l'heure sont en harmonie avec la scène l'unesle évoquée par le poëte.

,fe« Cf. Hugo :

J'aime le cor profond dans le bois solitaire.

et Baudelaire :

Un appel de chasseur perdu dans les grands bois.

— Faut-il rappeler quec'est en 1837 seulement que Fr. Michel publia pour la première l'ois en français la Chanson de Roland ou de Roficevaux ''

La bataille d'Aboukir, que le peintre Bellangé avait représentée dans un tableau du salon de 1824, — on pouvait le voir au Louvre — semblait une défaite triomphante. L'héroïsme de Du Chayla, de Du Petit-Thouars, d'Emeriau, le dévouement filial du jeune Casablanca (Lebrun et M.-J. Chénier l'avaient célébré), restaient de glorieux souvenirs. Vigny, qui les rappelle dans La Canne de jonc^ choisit un épisode moins connu : la résistance du capitaine Martin sur la Sérieuse. — Les défauts de ce poëme apparaissent sans qu'on les souligne ; on y désirerait un peu de la virtuosité et de la maîtrise de Hugo, mais on y sent un sincère amour de la mer et de la vaillance.

Qu'elle était belle ma Frégate

Lorsqu'elle voguait dans le vent 1

Elle avait, au soleil levant,

Toutes les couleurs de l'agate ;

Ses voiles luisaient le matin 5

Comme des ballons de satin ;

Sa quille mince, longue et plate,

Portait deux bandes d'écarlate

Sur vingt-quatre canons cachés ;

Dix fois plus vite qu'un pirate, 10

En cent jours du Havre à Surate

Elle nous emporta souvent.

2 1er texte. Sous lèvent.

^ L'agate : aux couleurs jaspées et chaugeaiites.

''-'' Dans une note de sou Archéologie navale, l'crudit A. Jal chicane Vigny sur ces vers, non sans raison. « On conçoit qu'une quille soit mince, longue et plate, bien qu'une frégate, si légère qu'on le suppose, fût très mal établie sur une pareille base de construction ; mais on ne comprend guère le caprice du capitaine qui fit mettre deux bandes de peinture écarlate sur une quille que personne ne pouvait voir, enfoncée qu'elle devait être dans l'eau, de 16 pieds environ... Ce qui est moins intelligible encore que ces deux bandes d'écarlate, c'est la quille placée sur vingt-quatre canons cachés... Ce qu'il a voulu dire, sans doute, c'est que la frégate la Sérieuse était longue, fine, délicate, et que ses flancs peu renflés étalent peints d'une double raie rouge passant sur les sabords qui cachaient une batterie de vingtquatre canons. » (Tome I, 112 )

^0 le' texte : vive.

LA fiu:gati!: la skrieuse gi

— Quelle était belle ma Frégate Lorsqu'elle voguait dans le vent.

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