‹ Œuvres choisiesChapitre 57 sur 135 · ELEVATION · texte numérisé non relu

ELEVATION

« J'ai nommé ces poëmes Élévations, parce que tous doivent partir de la peinture d'une image toute terrestre pour s'élever à des vues d'une nature plus divine et laisser (autant que je puis le faire) l'âme qui me suivra dans des régions supérieures, la prendre sur terre et la déposer aux pieds de Dieu. » C'est ainsi que Vigny, se faisant aimablement l'exégète de sa propre pensée, dans ses lettres à M"e Camilla Maunoir {Revue de Paris, 1897, t. IV), définissait le sous-titre donné aux Amants de Montmo- 7'ency (27 avril i83o) et à Paris (16 janvier i83i).

L'idée de ce poëme vint sans doute à Vigny dans une occasion semblable à celle qu'il note dans son Journal (i835).

« L'autre jour, je montai à Montmartre,

« Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paris quand on le contemple d'en haut. Cette grande ville, cette immense cité, ne fait donc aucun bruit, et que de choses s'y disent ! que de cris s'y poussent ! que de plaintes au ciel ! Et l'amas de pierres semble muet.

« Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait cette terre ? Que sommes-nous pour Dieu. »

Un article du 4 mai i83i, publié dans V Avenir^ le journal de Montalembert, et intitulé : Paris^ Elévation par M. le Comte Alfred de Vigny — article qui est d'Emile Deschamps — nous indique les visées du poëte. « Hâtons-nous d'éloigner l'idée du moindre rapport entre ce poëme et un des plus beaux chapitres de Notre-Dame de Paris. » Dans l'Élévation on trouvera Paris actuel « considéré sous le point de vue métaphysique et philosophique... Tout est symbolique et figuré. » Aucun rapport entre la résurrection curieuse de Paris au xv^ siècle, vu des tours de Notre-Dame, et cette méditation inquiète et enthousiaste sur le Paris de i83i, fournaise infernale ou divine, où bouillonne tumultueusement la lave des idées, au lendemain du cataclysme de juillet i83o.

— Paris avait paru in-8", chez Ch. Gosselin, avec cette préface : « Ce poëme, sorte de rêve sj'mbolique, est détaché d'un recueil, incomplet encore, intitulé : Élévations. Le temps emporte si vite les événements, les impressions, les pressentiments qu'ils font naître, qu'il peut être bon de donner sa date à la moindre chose, quoique cette feuille soit du nombre de celles que le vent emporte sans qu'on les ait vues passer. »

« Prends mamaiu, Voyageur, et montons sur la tour.

Regarde tout en bas, et regarde à l'entour.

Regarde jusqu'au bout de l'horizon, regarde

Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde,

Qu'il s'attache avec feu, comme l'œil du serpent 5

Qui pompe du regard ce qu'il suit en rampant.

Tourne sur le donjon qu'un parapet prolonge,

D'où la vue à loisir sur tous les points se plonge

Et règne, du zénith, sur un monde mouvant,

Comme^'éclair, l'oiseau, le nuage et lèvent. dO

Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l'espace,

Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?

— Je vois un cercle noir, si large et si profond

Que je n'en aperçois ni le bout ni le fond.

Des collines, au loin, me semblent sa ceinture, 15

Et pourtant je ne vois nulle part la nature.

Mais partout la main d'homme et l'angle que sa main

Impose à la matière en tout travail humain.

Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l'ombre,

L'un sur l'autre entassés, et sans ordre et sans nombre, 20

Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.

Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux.

Brillant sur cet abîme où l'air pénètre à peine

Comme des diamants incrustés dans l'ébène.

Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours 25

Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours,

Des ombres de palais, de dômes et d'aiguilles,

De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,

^ « C'est du haut d'une tour, à Montmartre, que le poète regarde Paris et déroule sa méditation. » (E. Dupuy.)

^' Expression contournée et énigmatique, à la manière « descriptive »,

1G 18 (j L'Angleterre a cela de bon qu'on y sent partout la main de l'homme. Tant mieux. Partout ailleurs, la nature stupide nous insulte assez. » (Journal, 1835.)

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