‹ Œuvres choisiesChapitre 56 sur 135 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

Ainsi près d'Aboukir reposait ma Frégate ; 175

A l'ancre dans la rade, en avant des vaisseaux. On voyait de bien loin son corset d'écarlate Se mirer dans les eaux.

Victoires et conquêtes. Il avait trouvé la Tour d'Abou-Mandour sur la carte insérée, p. 85, t. IX.

"'• Dans Héléna (Chant II), Vigny comparaît des navires à des cygnes :

Les navires penchés volaient sur l'eau dorée, Comme de cygnes blancs une troupe égarée Qui cherche 1 air natal et le lac paternel...

La description, artistement poussée, atteint ici la perfection.

^^'^ Quelque préciosité.

^'^ Aboukir, à 9 lieues E. d'Alexandrie, rade ouverte.

Ses canots Tentouraient, à leur place assignée. Pas une voile ouverte, on était sans dangers. IgO

Ses cordages semblaient des filets d'araignée, Tant ils étaient légers.

Nous étions tous marins. Plus de soldats timides Qui chancellent à bord ainsi que des enfants ; Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides, 185 Montant des éléphants.

Il faisait beau. — La mer, de sable environnée, Brillait comme un bassin d'argent entouré d'or ; Un vaste soleil rouge annonça la journée

Du quinze thermidor. 190

La Sérieuse alors s'ébranla sur sa quille : Quand venait un combat, c'était toujours ainsi ; Je le reconnus bien, et je lui dis : « Ma fille. Je te comprends, merci ! »

J'avais une lunette exercée aux étoiles ; 195

Je la pris, et la tins ferme sur l'horizon. — Une, deux, trois, — je vis treize et quatorze voiles ; Enfin, c'était Nelson.

^^ Sans danger..., si bien que la Sérieuse avait envoyé 150 hommes de son équipage sur le Tonnant. La flotte, mal embossée, s'offrait comme une proie à l'audace de Nelson.

1*^ Cf. Le Pilote. Les loups de mer expriment à toute occasion leur mépris pour les soldats de marine qui « ne savent ranger leurs bras et leurs jambes que lorsqu'ils font l'exercice... » Chacun d'eux tient autant de place que deux matelots. « S'ils étaient ici, notre pont serait encombré comme d'autant de têtes de bétail, au lieu que nous avons la place libre pour nos manœuvres. •

i*^-" Le corps expéditionnaire avait débarqué le l^r juillet ; le 21, il remportait la victoire des Pyramides.

^*' Un vaste soleil rouge : superstitieux, marins et soldats croj^aient volontiers aux présages. (Cf. L'enlèvement de la redoute, de Mérimée, i

1'^ La bataille d'Aboukir eut Heu le l*"" août 1798, 14 Thermidor an VL (Quatorze n'entrerait pas dans ce vers.) « J'aimais les beaux noms de fructidor, thermidor et messidor », écrit Vignj^ dans son Journal, en se rappelant le temps où sa mère lui apprenait les mois de la République. (27 décembre 1837.)

198 Nelson, prononcé à la française, comme Washington dans La Sauvage, v. IIG. L'amiral anglais conduisait une flotte de 13 vaisseaux, une frégate et un brick.

LA FRKGATE LA SEIUEUSE 69

Il courait contre nous en avant de la brise ; La Sérieuse à l'ancre, immobile s'offrant, 200

Reçut le rude abord sans en être surprise, Comme un roc un torrent.

Tous passèrent près d'elle en lâchant leur bordée ; Fière, elle répondit aussi quatorze fois. Et par tous les vaisseaux elle fut débordée, 205

Mais il en resta trois.

Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate ! Est-ce l'art d'un marin ? le trait d'un amiral ? Un écumeur de mer, un forban, un pirate.

N'eût pas agi si mal t 210

N'importe ! Elle bondit, dans son repos troublée. Elle tourna trois fois jetant vingt- quatre éclairs, Et rendit tous les coups dont elle était criblée. Feux pour feux, fers pour fers.

Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes, 215 Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron, S'enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands ormes Le coin du bûcheron.

Un brouillard de fumée où la flamme étincelle L'entourait ; mais, le corps brûlé, noir, écharpé, 22<)

Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle, Comme un serpent coupé.

Le soleil s'éclipsa dans 1 air plein de bitume. Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ; Et, lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume 225

On ne vit pas la nuit.

Nous étions enfermés comme dans un orage : Des deux flottes au loin le canon s'y mêlait ;

201 Abord, comme bordée, débordée : termes nautiques.

207 En réalité, VOrioii « envoya quelques bordées de tribord à la Sérieuse, qui avait fait t'eu sur lui, et la coula ». Victoires. — Cf. v. 245 (note).

'-215 Ses boulets enchaînés. On employait dans les combats de mer, pour faucher les mâts et agrès des bâtiments, des boulets formés de deux demi-sphères de métal réunies par une chaîne.

On tirait en aveugle à travers le nuage :

Toute la mer brûlait. 230

Mais quand le jour revint, chacun connut son œuvre. Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las, Qu'ils n'avaient plus de force assez pour la manœuvre ; Mais ma Frégate, hélas !

Elle ne voulait plus obéir à son maître : 235

Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ; Sans gouvernail, sans mâts, on n'eût pu reconnaître La merveille de l'art !

Engloutie à demi, son large pont à peine, S'affaissant par degrés, se montrait sur les flots; 240

Et là ne restaient plus, avec moi capitaine, Que douze matelots.

Je les fis mettre en mer abord d'une chaloupe, Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ; Et je revins tout seul me coucher sur la poupe 245

Au pied du pavillon.

J'aperçus des Anglais les figures livides,

Faisant pour s'approcher un inutile effort

Sur leurs vaisseaux flottants comme des tonneaux vides.

Vaincus par notre mort. 250

La Sérieuse alors semblait à l'agonie ;

L'eau dans ses cavités bouillonnait sourdement ;

229 (( Bientôt la nuit couvrit la baie, et le combat continua dans l'obscurité avec une ardeur extraordinaire. » {Victoires, etc.)

245 En parlant de Tom le Long, les matelots assuraient qu'il avait dit bien des fois « que jamais il n'abandonnerait son vaisseau s'il venait à échouer, et qu'il ne cherchait même pas [au moment du naufrage de l'Ariel] à conserver ses jours en se mettant à la nage ». {Le Pilote.) L,e brave contremaître unit son sort au sort de son shooner et finit avec lui. — « Comme il y avait peu de fond, la frégate ne fut pas entièrement submergée, l'arrière resta au-dessus de l'eau ,' c'est sur cette partie du navire que le capitaine Martin, ses officiers et le peu de marins qui lui restait... se réfugièrent et demeurèrent pendant le combat. Le brave capitaine Martin capitula ensuite avec l'ennemi ; il obtint que ses officiers et matelots fussent mis à terre, et qu'on le retint seul prisonnier de guerre. » {Victoires.)

'■^''■'^ Comparaison familière aux marins ; — on la trouve encore dans Le Pilote.

Elle, comme voyant sa carrière finie, Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige, 255

Un mouvement honteux ; mais bientôt l'étouffant : «< Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ; Adieu donc, mon enfant ! »

Elle plonge d'abord sa poupe, et puis sa proue ; Mon payillon noyé se montrait en dessous ; 2G0

Puis elle s'enfonça, tournant comme une roue, Et la mer vint sur nous.

Hélas ! deux mousses d'Angleterre

Me sauvèrent alors, dit-on,

Et me voici sur un ponton ; — 2G5

J'aimerais presque autant la terre !

Cependant je respire ici

L'odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins, Dieu merci !

Nous causons de combats, de prises ; 270

Nous fumons, et nous prenons l'air

Qui vient aux sabords de la mer.

Votre voix m'anime et me flatte,

Aussi je vous dirai souvent :

« Qu'elle était belle, ma Frégate, 275

Lorsqu'elle voguait dans le vent ! ))

Dieppe, 1828.

259 1" texte '.plongea. (Légère cacophonie.) -•'^ Cf. Hugo, Canaris. {Les Orientales.)

Lorsqu'un vaisseau vaincu dérive en pleine mer... Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit Tourne ainsi qu'une roue...

265 Ponton : vieux navire rasé qui servait de prison. 27.'i 27() 1er lexte : sous le vent. — Cette reprise des vers du début a tout le charme mélaucoliquc d'un regret.

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