P.1.Î0 Allégories
i3i.ti<2 Vigny écrira dans Les Oracles (1862) :
Toute démocratie est un désert de sable...
Cf. Journal, Le Désert, infra.
— « Ce n'est que poussière, disait Benjamiji Constant, et quand arrive l'orage, cette poussière devient de la boue... »
l'iiLl.i Is'ous avons montré dans la Revue germanique (mars-avril 1012^ que \'iguy a emprunté ce mouvement assez curieux au Faust de Gœlne. Les mots dont nous trouvons ici un souvenir lointain, mais indéniable, sortent de la bouche de Méphistophélès, dans la scèiic de sabbat au Brocken,
« Cela se serre, cela pousse, cela saule, cela glapit, cela siffle et se remue, cela marche et babille, cela reluit, étincelle, pue et brûle I C'est un véritable élément de sorcières... » (Trad. G. de Nerval.)
80 LIVHE MODERNE
Œuvre, ouvriers, tout brûle ; au feu tout se féconde : 155
Salamandres partout 1 Enfer, Eden du monde !
Paris 1 principe et fin ! Paris ! Ombre et flambeau !
— Je ne sais si c'est mal, tout cela ! mais c'est beau I
Mais c'est grand 1 Mais on sent jusqu'au fond de son âme
Qu'un monde tout nouveau se forgea cette flamme. 460
Ou soleil, ou comète, on sent bien qu'il sera ;
Quil brûle ou qu'il éclaire, on sent qu'il tournera,
Qu'il surgira brillant à travers la fumée,
Qu'il vêtira pour tous quelque forme animée.
Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi, 165
Qui sera pour chacun le signe d'une foi,
Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile,
Ou de son avenir sera comme l'étoile.
Et. dans des flots d'amour et d'union, enfin
Guidera la famille humaine vers sa fin ; 170
Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive
Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d'Eve,
Il ira labourant le globe comme un champ.
Et semant la douleur du levant au couchant ;
Rasant l'œuvre de l'homme et des temps comme l'herbe 175
Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,
En laissant le Désert, qui suit son large cours
Comme un géant vainqueur, s'étendre pour toujours.
Peut-être que, partout où se verra sa flamme,
Dans tout corps s'éteindra le cœur, dans tout cœur l'âme, 180
Que Rois et Nations, se jetant à genoux,
Aux rochers ébranlés crîront : (( Ecrasez-nous !
1-'*^ Salamandres : on attribuait jadis à ces animaux la propriété de vivre dans le feu. — Noter les antithèses.
158 15'J j«Je dirait-on point des vers de Victor Hugo ?
1(50 170 Le poëte semble s'abandonner aux rêveries utopiques des saint-simonicns, auxquels il emprunte leurs expressions. — Cf. Le Mont des Oliviers, v. 44.
i7i i7-2 Cf Genèse, in, 24. [L-; Seigneur Dieu] mit des chérubins devant le jardin de délices, qui faisaient étinceler une épée de feu... »
i«» Cf. LeZ>e%e, v 138.
^Si i82 piixs d'une fois les rois et les nations jetèrent l'anathènie contre Paris, ce foj'cr du libéralisme où se fomentaient les révolutions. Cf. Pi'éface des Feuilles d'automne (20 uov. 1831) : « Les révo-
PAKIS 81
« Car voilà que Paris encore nous envoie (( Une perdition qui brise notre voie ! »
— Que fais-tu donc, Paris, dans ton ardent foyer ? 485 Que jetteras-tu donc dans ton moule d'acier ?
Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore
Sous la main ouvrière et le marteau sonore ;
Il s'étend, se resserre, et s'engloutit souvent
Dans le jeu des ressorts et du travail savant, 190
Et voilà que déjà l'impatient esclave
Se meut dans la Fournaise, et, sous les flots de lave,
Il nous montre une tête énorme, et des regards
Portant l'ombre et le jour dans leurs rayons hagards. ))
Je cessai de parler, car, dans le grand silence, 195
Le sourd mugissement du centre de la France Monta jusqu'à la tour où nous étions placés, Apporté par le vent des nuages glacés.
— Comme l'illusion de la raison se joue I
Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue. 200
Et le feu du brasier qui montait vers les cieux M'éblouit tellement; que je fermai les yeux.
— Ah ! dit le Voyageur, la hauteur où nous sommes De corps et d'âme est trop pour la force des hommes.
La tête a ses faux pas comme le pied les siens ; 205
Vous m'avez soutenu, c'est moi qui vous soutiens, Et je chancelle encor, n'osant plus sur la terre Contempler votre ville et son double mystère. Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là, 210
lutions, encore enfouies dans la sape, eu poussant sous tous les royaumes de l'Europe leurs galeries souterraines, ramifications de la grande révolution centrale dont le cratère est Paris. »
^^^ La main ouvrière : archaïsme très heureux.
''•^' L'impatient esclave. .. expression énigmatique que le contexte n'explique pas suffisamment.
-'0 Cf. Les Orientales, L'eu du Ciel :
La voyez-vous passer la nuée au flanc noir ?
Vigny lui-même écrira plus tard dans Les Oracles ;
Le passant au passant montre au ciel tout point noir. Nous-niême en mon désert nous lisions dans la nue, Quatre ans avant l'éclair fatal
DK VIGNY 6
Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre
Les feux dont l'horizon ne cesse de se teindre ;
Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux
Qu'annoncèrent jadis les prophètes Hébreux.
Lorsqu'une meule énorme, ont-ils dit .. — Il me semble 215,
La voir — ... apparaîtra sur la cité... — Je tremble
Que ce ne soit Paris — ... dont les enfants auront
Effacé Jésus-Christ du cœur comme du front... —
Vous l'avez fait — alors que la ville, enivrée
D'elle-même, aux plaisirs du sang sera livrée... — 220
Qu'en pensez-vous ? — ... alors l'Ange la ragera
Du monde, et le rocher du ciel V écrasera. ))
Je souris tristement. « Il se peut bien, lui dis-je,
Que cela nous arrive avec ou sans prodige ;
Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors 225
Qu'ailleurs, pour l'avenir, il fût d'autres trésors,
Et je n'en connais pas. Si la force divine
Est en ceux dont l'esprit sent, prévoit et devine,
Elle est ici. Le ciel la révère. Et sur nous
L'ange exterminateur frapperait à genoux, 230
Et sa main, à la fois flamboyante et timide,
Tremblerait de commettre un second déicide.
Mais abaissons nos yeux, et n'allons pas chercher
Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.
Descendons et quittons cette imposante cime 235
D'où l'esprit voit un rêve et le corps un abîme.
Je ne sais d'assurés, dans le chaos du sort.
Que deux points seulement, la souffranck et la mort.
'■n'\jîi'2 Vignjs d'une nianière qui rappelle celle de Bossuet dans ses Sermons et ses Oraisons funèbres, cite et paraphrase tour à tour l'Apocalypse de S. Jean, xvii et xviir, 3 et 21 : a Alors un ange fort leva en haut une pierre semblable à une grande meule de moulin, et la jeta dans la mer, en disant : C'est ainsi que Babvlone, cette grande ville, sera précipitée avec impétuosité, de sorte qu'on ne la trouvera plus. » — Cf. 5. Matthieu, xi, 20-24, malédiction lancée sur des villes coupables.
■2-27.-2-i'j C'est déjà le thème de VEsprît pur. (Cf. Journal, VElixir, infra.)
•2:!7-iO Le pessimisme de Vignj' admet déjà comme consolation la foi aux idées.
Tous les hommes y vont avec toutes les villes. Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles. 2^0
Si celles de Paris un jour sur ton chemin Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main, Et, voyant à la place une rase campagne, Dis : « Le volcan a fait éclater sa montagne ! )) Pense au triple labeur que je t'ai révélé, 245
Et songe qu'au-dessus de ceux dont j'ai parlé Il en fut de meilleurs et de plus purs encore, Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore, Que la foule admirait et blâmait à moitié, Des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié, 250
Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie. Dont le pouvoir ou l'or ne fut jamais l'envie. Et qui, par dévouement, sans détourner les yeux, Burent jusqu'à la lie un calice odieux...
— Ensuite, Voyageur, tu quitteras l'enceinte, 255
Tu jetteras au vent cette poussière éteinte, Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit, Tu crîras ; Pour longtemps le monde est dans la nuit 1 »
Ecrit le 16 janvier 1831, à Paris.
^''•'' Triple labeur, personnifié dans La Mennais, B. Constant, les saint-slmonicns.
"'« Est-il besoin de nommer les poètes, que le futur auteur de Stello phice bien au-dessus des hommes poHtiques ?
POÈMES PPIILOSOPHIQUES.
Ce poëme allégorique, d'une beauté grave et simple, rappelle les mythes d'Homère ou d'Hésiode, de Virgile ou de Dante. Ces déités fatales s'abattant sur les hommes, puis remontant vers Jéhovah, pour redescendre de nouveau vers l'homme, sont représentées en un triptyque magistral.
Dans le chapitre De la philosophie {De l'Allemagne, III, i), M'"^ de Staël posait la question de savoir « si la fatalité ou le libre arbitre décide des résolutions des hommes ».
« Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux ; chez les modernes on l'attribue au cours des choses. La fatalité, chez les anciens, faisait ressortir le libre arbitre ; car la volonté de l'homme luttait contre l'événement, et la résistance morale était invincible. Le fatalisme des modernes, au contraire, détruit nécessairement la croyance au libre arbitre... La fatalité qui descendait du ciel remplissait l'âme d'une sainte terreur, tandis que celle qui nous lie à la terre ne fait que nous dégrader... Car qu'y a-t-il de plus important pour l'homme, que de savoir s'il a vraiment la responsabilité de ses actions..., etc.. ? »
Vigny avait médité longuement sur cette page, comme aussi sur plus d'un livre d'inspiration janséniste conservé dans la bibliothèque familiale. Le dogme de la grâce, la prédestination avaient tourmenté son âme. C'est toutefois chez un contempteur des dieux, chez Byron, qu'il saisit le germe de son poëme. Exécutrices des ordres funestes d'Arimanes, les trois Destinées, compagnes de Némésis, célèbrent leurs méfaits au sommet du mont Jungfrau. Elles volent ensuite au palais du dieu lui rendre compte de leur mission malfaisante. {Manfred, II.)
Autrement profonds que l'épisode du poëte anglais, les vers symboliques de Vigny posent le redoutable problème de la fatalité et du libre arbitre. Le monde païen avait vécu dans la terreur qu'inspirait le Destin implacable, inéluctable. La venue du Christ, l'ère de la grâce ont-elles rendu l'homme plus libre ? Au Destin succède la prédestination. Dans « cette contre-partie de l'Eglogue à PoUion », Vigny « referme le ciel ». (Sainte- Beuve.)
Avec le retour rituel des rimes, les tercets à l'italienne {tcr:{a
rima) conviennent admirablement à ce pocmc fatidique, que Vigny tint à placer eu tête de son recueil posthume, avec l'épigraphe :
« C'était écrit. »
Depuis le premier jour delà création,
Les pieds lourds et puissants de chaque destinée
Pesaient sur chaque tête et sur toute action .
Chaque front se courhait et traçait sa journée.
Comme le front d'un bœuf creuse un sillon profond 5
Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.
Ces froides déités liaient le joug de plomb
Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves,
Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;
Levant avec effort leurs pieds chargés d'entraves, 10
Suivant le doigt d'airain dans le cercle fatal, Le doigt des Volontés inflexibles et graves,
Tristes divinités du monde oriental,
Femmes au voile blanc, immuables statues,
Elles nous écrasaient de leur poids colossal. i5
Comme un vol de vautours sur le sol abattues,
^ Ne pas prendre «■ le premier jour » au sens littéral de la Genèse.
'■^ Noter la lourdeur voulue des vers qui suivent. — Cf. Byron, Manfred (II, 4) : « Gloire au graud Arimanes, chante une Destinée ; nous fléchissons le genou devant lui, nous qui foulons aux pieds les têtes des hommes. » D'après la fable, le Destin, ou la Destinée, symbolisant cette fatale nécessité suivant laquelle tout arrivait dans le monde, avait sous ses pieds le globe de la terre.
•'' Journée : espace de terre qu'on peut labourer en un jour. La métaphore se suit.
"^ Delille écrivait moins bien dans La Pitié (sur les prisons) :
Là, la nécessité, dans sa fatale main
Tenant son joug de 1er et ses chaînes d'airain...
^ Cf. Manfred, II, 3 : « Nos mains contiennent les cœurs des hommes ; leurs tombeaux nous servent de marchepieds. Nous ne donnons la vie à nos esclaves que pour la reprendre. »
^'■^ Telles les Destinées de Byron. Voir plus bas, v. 122. L'Orient est le pays du fatalisme.
^•' Cf. La Maison du Berger , v. 4.
""' Vignj»^ fait de ces Destinées des sœurs des harpies ou des monstres de VEnfer du Dante. (Ch. XIII.) Chacune d'elles semble le mauvais ange d'un être humain.
Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal Aux têtes des mortels sur la terre épandues,
Elles avaient posé leur ongle sans pitié
Sur les cheveux dressés des races éperdues, 20
Traînant la femme en pleurs et l'homme humilié.
Un soir, il arriva que l'antique planète Secoua sa poussière. — Il se fit un grand cri : « Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète ;
« Il a le front sanglant et le côté meurtri, 25
Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète,
La Croix monte et s'étend sur nous comme un abri ! »
Avant l'heure où, jadis, ces choses arrivèrent.
Tout homme était courbé, le front pâle et flétri ;
Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent. 30
Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort,
Toutes les Nations à la fois s'écrièrent :
« O Seigneur, est-il vrai ? Le Destin est-il mort ? »
Et l'on vit remonter vers le ciel, par volées,
Les filles du Destin, ouvrant avec effort 35
Leurs ongles qui pressaient nos races désolées ;
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain, Leur main inexorable et leur face inflexible ; Montant avec lenteur en innombrable essaim.
D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible, 40
Comme apparaît au soir, vers l'horizon lointain, D'un nuage orageux l'ascension paisible.
— Un soupir de bonheur sortit du cœur humain ;
^^ Epandues, p. répandues.
^'> Cf. Le Mont des Oliviers, v. 127-128. — Hugo {Odes. II. 6, La Liber lé) parle de « V ongle flétrissant des harpies ». ^'- Dans Rolla, Musset écrivait déjà :
La terre est aussi vieille, aussi dégénérée.
Elle branle une tête aussi désespérée
Que lorsque Jean parut sur le sable des mers...
■^Inaperçu : imperceptible.
LES DESTINKES 87
La terre frissonna dans son orbite immense,
Comme un cheval frémit délivré de son frein. 45
Tous les astres émus restèrent en silence, Attendant avec 1 Homme, en la même stupeur , Le suprême décret de la Toute-Puissance,
Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur,
Comme ayant retrouvé leurs régions natales, 50
Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur.
D'un mouvement pareil levant leurs mains fatales, Puis chantant d'une voix leur hymne de douleur, Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :
« Nous venons demander la Loi de l'avenir, 55
Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées Dont l'antique pouvoir ne devait point faillir.
« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années :
Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir,
Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ? 60
« Vous détruisez d'un coup le grand piège du Sort Où tombaient tour à tour les races consternées. Faut-il combler la fosse et briser le ressort ?
« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne. Ces hommes d'un moment, ces condamnés à mort, 05
Jusqu'au bout du chemin dont nous posions la borne?
^'"' Ton.'; les astres émus... ^'igny admet ici que la terre est le centre du monde, et que tous les astres s intéressent au sort de la planète. Il se place au point de vue de l'antiquité.
''*•'* Décret : ci', les décrets de Dieu, les décrets de la Providence.
^^ (^'es filles du Ciel : il nous paraît étrange que le poète d'Eloa appelle ainsi les Destinées terribles qu'il évoquait, quelques tercets plus haut.
^' Dans Manfred, Némésis s'adresse ainsi à Arimanes : « Roi des rois, nous sonunes tes sujets, et tous les êtres qui ont vie sont les nôtres. Augmenter notre pouvoir, c'est augmenter le tien ; nous n'épargnons rien pour y parvenir... « (II, 4.)
'•■' Ces hommes d'un moment... <« Créature d'un jour », disait Musset dans la Lettre à Lamartine. — Ces condamnés à mort : les éternelles Destinées méprisent ces êtres qui doivent périr.
<( Le moule de la vie était creusé par nous : Toutes les passions y répandaient leur lave, Et les événements venaient s'y fondre tous.
« Sur les tables d'airain oiî notre loi se grave, 70
Vous efifacez le nom de la fatalité.
Vous déliez les pieds de l'homme notre esclave.
« Qui va porter le poids dont s'est épouvanté Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée. Dont le nom est en bas : responsabilité. 75
Il se fit un silence, et la terre affaissée S'arrêta comme fait la barque sans rameurs Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.
Une voix descendit, venant de ces hauteurs
Où s'engendrent, sans fin, les mondes dans l'espace ; 80
Cette voix, de la terre emplit les profondeurs ;
« Retournez en mon nom. Reines, je suis la Grâce. L'homme sera toujours un nageur incertain Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.
« Vous toucherez son front, ô filles du Destin I 85
Son bras ouvrira l'eau, qu'elle soit haute ou basse. Voulant trouver sa place et deviner sa fin.
Usera plus heureux, se croyant maître et libre
En luttant contre vous dans un combat mauvais,
Où moi seule, d'en haut, je tiendrai l'équilibre. 90
« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : Faire ce que je veux pour venir ou je sais. »
73.75 Qui assumera la Responsabilité des actions humaines, dans l'ordre nouveau ?
"«-" £f /a /erre abaissée... (Cf. V. 22 et 44.)
^^ La poétiqvie cosmogonie d'Eloa s'accorde avec l'hypothèse scientifique des nébuleuses.
^'^ La Grâce renvoie les Destinées et « les autorise de nouveau >».
^' Voir une comparaison analogue dans La Flûte, v. 91-92.
^ La Grâce tiendra la balance égale entre la Destinée et le « caractère » de l'homme qui lutte contre elle.
^"^ Définition de la prédestination.
Et le chœur descendit vers sa proie éternelle
Afin d'y ressaisir sa domination 95
Sur la race timide, incomplète et rebelle.
On entendit venir la sombre Légion
Et retomber les pieds des femmes inflexbles,
Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.
Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles ; 100 Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel, Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles.
Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. La volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre front éclairé par un rayon du ciel. 105
Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes.
Leur doigt rude et fatal se pose devant nous,
Et, d'un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes.
Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous I
Vous avez élargi le collier qui nous lie, 110
Mais qui donc tient la chaîne? — Ah! Dieu juste, est-ce vous?
Arbitre libre et fier des actes de sa vie,
Si notre cœur s'entr'ouvre au parfum des vertus,
S'il s'embrase à l'amour, s'il s'élève au génie,
Que l'ombre des Destins, Seigneur, n'oppose plus 115
A nos belles ardeurs une immuable entrave, A nos efforts sans fin des coups inattendus !
^' Légion : le mot s'emploie volontiers en parlant des démons.
■•0^ La volonté : Vigny appelle ailleurs cette force « le caractère ». Cf. Avant-propos de La Maréchale d'Ancre : « La Destinée, contre laquelle nous luttons toujours, mais qui l'emporte sur nous dès que le Caractère s'affaiblit ou s'altère... »
'*^ Sur nos caps... Vigny songe au Génie des Tempêtes des Lusiades du Canioens. {Dict. de la Fable.)
'1* Mais qui donc tient la chaîne... — Cf. Voltaire, Poëme sur le désastre de Lisbonne :
Dieu tient en main la chaîne, et n'est point enchaîné ;
Par son choix bienfaisant tout est déterminé :
Il est libre, il est juste, il n'est point implacable...
^^'■^ Arbitre libre : ^'^igny paraphrase pour l'expliquer rexpression philosophique : libre arbitre.
O sujet d'épouvante à troubler le plus brave !
Question sans réponse où vos saints se sont tus I
O mystère ! ô tourment de lame forte et grave ! 120
Notre mot éternel est-il : c'était écrit ? Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave; Et l'Occident répond : sur le livre du Christ.
Ecrit au Maine-Giraud (Charente), 27 août 1849.