‹ Œuvres choisiesChapitre 62 sur 135 · A ÉVA · texte numérisé non relu

A ÉVA

Ce « prologue du volume des Poèmes philosophiques » parut le i5 juillet 1844, dans la Revue des Deux Alondes. Persuadé que « tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être traités sous forme de vers » {Journal inédit, 1843), Vigny traite, dans cette Lettre à Eva, de l'attitude du poète à l'égard de la Civilisation, de la Poésie, de la Femme et de la Nature, en trois méditations d'une rare élévation de pensée.

Le symbole de la petite maison « errante et solitaire » que roule le berger lui a paru convenir à la destinée du poëte penseur et conducteur idéal des peuples. La symbolique Maison du Berger fait l'unité des trois parties de cette méditation.

La première nous montre quels doivent être la conduite et le rôle du poëte dans la société moderne ; — la seconde examine ce qu'est la poésie, comment elle fut méconnue par sa propre faute, comment le poëte devait être prophète et guide : tel Orphée, tel Moïse ; — la troisième, opposant la nature impassible, fatale, et la femme, créature de spontanéité, d'intuition, de rêverie, d'enthousiasme, garde notre amour et notre pitié de

^^9 Question sans réponse : c'est encore le silence que Vigny reproche à Dieu le Père d'avoir gardé, à l'heure où agonisait le Fils de l'Honinie. (Cf. Le Mont des Oliviers.) — On lit dans le Journal d'un poëte (1838) ces lignes sur saint Augustin : « Il défendait la grâce contre Pelage, mais il avoua qu'il sentait en lui un libre arbitre. C'est que les deux sont en nous ; nous gémissons du poids de la destinée qui nous oijprime ; mais savons-nous si Dieu ne gémit pas de notre continuelle action et n'en souffre pas ? ))

'^'^ Les philosophes tentent encore aujourd'hui de résoudre le problème de la liberté et du déterminisme, après Fouillée, chez nous, MM. Boutroux et Bergson.

^-■^ « Quand la perte d'un mortel est écrite dans le livre fatal de la destinée, quoi qu'il fasse, il n'échappera jamais à son funeste avenir... » (Epigraphe de la XIII' des Orientales^ Le Derviche.)

s'égarer sur ce qui demeure, et les concentre sur l'être d'un jour, qui passe et qui souffre.

Poème riche de pensées et de sentiments, obscurci par un passage continuel du sens concret au sens symbolique et par des chasse^-croisc:^ d'images et de symboles, œuvre d'un penseur solitaire plus maître de son original système d'idées que de sa langue, La Maison dit Berger reste encore d'une interprétation malaisée, malgré la pieuse exégèse des fervents de Vigny.

— Le poète avait dû plus d'une fois rêver, comme des Grieux, dans Manon Lescaut, d'un « système de vie paisible et solitaire » et sentir « que pour n'avoir rien à désirer dans la charmante solitude, il fallait y être avec Manon ». Il avait songé à s'évader de la prison sociale, en compagnie de la femme aimée. Mais ce rêve de tout romantique s'était précisé encore à la lecture de Chateaubriand.

« Au bord du ruisseau, disait Velléda, au pied de l'arbre, le long de cette haie, de ces sillons, où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil... Tu croyais peut-être que, dans mes songes de félicité, je désirais des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! mes vœux étaient plus modestes, et ils n'ont point été exaucés ! Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les Druides m'ont conté l'histoire, nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. » {Les Martyrs, X.)

Toute une génération avait lu, avait su par cœur le touchant épisode des Martyrs, il n'y a qu'une Maison du Berger, et c'est dans ce poème, dont le germe était emprunté à Chateaubriand, que se lisent quelques-uns des plus beaux vers de la langue française.

Si ton cœur gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé,

^ Le poënie commence par un cri de douleur et de dégoût, par [\& désaveu de la réalité sociale qui obsède et opprime l'esprit.

'^ Cf. Eloa (la mort de l'aigle) Saiiite-Hcuve parle du « cri d'aigle blessé » de Pascal ; et Musset écrit dans Namouna :

Et puisque le désir se sent cloué à terre,

Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,

L'aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil ?

Portant comme le mien, sur son aile asservie

Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;

S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, 5

S^il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle,

Eclairer pour lui seul l'horizon effacé ;

Si ton âme enchaînée, ainsi que Test mon âme,

Lasse de son boulet et de son pain amer,

Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame, 10

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,

Et, cherchant dans les flots une route inconnue,

Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue,

La lettre sociale écrite avec le fer ;

Si ton corps, frémissant des passions secrètes, 45

S'indigne des regards, timide et palpitant ;

S'il cherche à sa beauté de profondes retraites

Pour la mieux dérober au profane insultant ;

Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges.

Si ton beau front rougit de passer dans les songes 20

D'un impur inconnu qui te voit et t'entend.

Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin.

3 Aile asservie : ce qui blesse l'aigle s3'nabolique, c'est la servitude fatale. — « L'indépendance fut toujours mon désir, et la dépendance ma destinée. » {Journal, 1835.)

5 Lucrèce parlait déjà de « l'éternelle blessure d'amour... »

^ Le poëte compare la triste condition de son àme à celle d'un forçat, d'un galérien

1^ La lettre sociale : la marque infamante appliquée au fer rouge par la société sur l'épaule du condamné.

1^ Peut-être ces vers renferment-ils une allusion au sort de la femme de théâtre souffrant d'être regardée indiscrètement par le public ? Ces vers avaient-ils été composés avant la rupture avec Mme Dorval ? On ne saurait l'affirmer. Aussi bien la pau\re Kitty Bell, au comptoir de sa pâtisserie, exhale de semblables plaintes, dans Chatterton.

"■^^ Aux villes, séjours de servitude, le poëte oppose la libre nature, — Dans Jean Sbogar, Nodier écrivait déjà : (( Il y a un grand obstacle à l'affranchissement des villes : ce sont les villes. — Montrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous montrerai l'esclavage ; le lion et l'aigle seuls sont rois, parce qu ils sont solitaires..., etc. » — Cf. Musset, La coupe et les lèvres, Dédicace.

Du haut de nos pensers vois les cités serviles

Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. 25

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,

Libres comme la mer autour des sombres îles.

Marche à travers les champs une fleur à la main.

La Nature t'attend dans un silence austère ;

L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, 30

Et le soupir d'adieu du soleil à la terre

Balance les beaux lis comme des encensoirs.

La forêt a voilé ses colonnes profondes,

La montagne se cache, et sur les pâles ondes

Le saule a suspendu ses chastes reposoirs. 35

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée,

Sur rherbe d'émeraude et sur l'or du gazon,

Sous les timides joncs de la source isolée

Et sous le bois rêveur qui tremble à 1 horizon, ,

Se balance en fuyant, dans les grappes sauvages, 40

Jette son manteau gris sur le bord des rivages.

Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger.

23 Vigny se souvient sans doute ici et ailleurs encore de l'ode passionnée de Lamartine A Némésis (juillet 1831) où le poëtc dit de sa muse :

Non, non : je l'ai conduite au fond des solitudes Comme un amant jaloux d'une chaste beauté ; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ; J'ai couronné son front d'étoiles immortelles...

^'' Serviles. (Cf. La Mort du Loup, v. 69-70.)

'^- !«'• texte : lys.

35 Reposoirs : cf. La Sauvage, v. 20. — « La Nature est un temple... » reprendra tel poëte après Vigny.

3iî La Fable personniBait le Crépuscule sous les traits d'un jeune homme ailé. — Le crépuscule ami : Vigny j^rél^irait les heures grises et noires à l'aube et à la lumière crue du soleil.

^''^ Les belles-de-nuit, fleurs qui s'épanouissent le soir.

''3 Dans une lettre (8 août 1848) à la vicomtesse du Plessis, Vigny cite ces vers avec quelques variantes :

Il est sur ma monla2;ne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur aiment à se plonger... Viens y cacher ta, vie et ta divine faute.

Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière, 45

Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens-y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues, 50

Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux ;

La couleur du corail et celle de tes joues

Teignent le char nocturne et ses muets essieux.

Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre,

Et, là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre 55

Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,

Ceux oii l'astre amoureux dévore et resplendit,

Ceux que heurtent les vents, ceux que la mer assiège,

Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit. GO

Nous suivrons du hasard la course vagabonde.

Que m'importe le jour? que m'importe le monde ?

Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante

Sur le fer des chemins qui traversent les monts, 65

''''^ L'amour... divine faute : conception romantique. (Lamarline, Hugo, Musset, G. Sand) — Dans la Prison (1821), Vigny faisait dire au Masque de fer :

J'ai mes di-oits à lamour et ma part au soleil ;

Laissez-nous fuir ensemble

allez, dites au roi...

Que je serai content si, près de ma compagne.

Je puis errer longtemps de montagne en montagne.

Sans jamais arrêter nos loisirs voyageurs I

02 fi3 Dans ses Odes (V, 19) V. Hugo adressait ces vers. Le Yoyagey

à sa femme :

Qu'importe les bois verts, la maison, la colline.

Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline,

Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas ?

Que me font ces châteaux, ruines féodales,

Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles

Tes pas légers courir à côté de mes pas ?

^'^ Vign}"- ne lance pas seulement ici l'anathème contre le « colossal wagon » ou le « coche humanitaire » — ainsi que le faisait Musset en 1838 dans Dupont et Durand. Comme l'a bien montré M. Charles

Qu'un Ange soit debout sur sa forge bruyante,

Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts,

Et de ses dents de feu dévorant ses chaudières.

Transperce les cités et saute les rivières.

Plus vite que le cerf dans l ardeur de ses bonds ! 70

Oui, si l'Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route.

Et le glaive à la main ne plane et la défend,

S'il n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute

Chaque tour de la roue en son cours triomphant,

S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise, 75

Pour jeter en éclats la magique fournaise,

Il suffira toujours du caillou d'un enfant.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle, L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor Quels orages en lui porte ce rude aveugle, 80

Et le gai voyageur lui livre son trésor ;

Lesans (Notes sur deux poèmes de Vigny, R. H. L. F., 1911, n" 4) ces strophes nous donnent le jugement du poëte sur les cheniius de fer, après la catastrophe de la ligne de Versailles (8 mai 1842) et font écho aux débats qui avaient passionné la Chambre et le pays tout entier, aux plaidoiries des avocats, aux dépositions des témoins dans le grand procès qui s'en était suivi.

^^ On avait d'abord attribué l'accident, qui avait fait 57 morts (parmi lesquels Dumont d'Urville) et 107 blessés, à un éclatement de chaudière. (Cf. v. 76.)

''^ L'Ange : ainsi Vigny personniGe la Vigilance ; au lieu de la lampe que la F'able mettait à la main de cette divinité, il lui prête le glaive biblique.

'' Le dimanche de la Pentecôte, jour de grandes eaux, un convoi partit de Versailles à cinq heures et demie . dix-sept voitures étaient remorquées par deux locomotives. L'essieu antérieur de la première se rompit à Bellevue, d'où le terx'ible déraillement.

"'^ Victor Hugo comparait le remorqueur — nom donné à la locomotive — à un cheval de fer qui souille, se lamente, jappe en route : « Il sue, il tremble, il hennit, il se ralentit, il s'enqDorte... » — : Vigny pense aux taureaux d'airain que Jason mit sous le joug. Ces taureaux, présent de Vulcain, avaient les pieds et les cornes d'airain, et vomissaient des tourbillons de feu et de tlamme. — Hai'nionie imitative par allitération.

'*>' L homme a monté trop tôt. Moins confiant que Lamartine dans les destinées des chemins de fer, Vigny, connue Sophocle dans un chœur célèbre (VAntigone, comme Horace, dans l'Ode au vaisseau qui portait Virgile, s'étonne de l'audace humaine. (Cf. v. 91.)

^^ Le gai voyageur : l'accident avait eu lieu au retour d'une fête.

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage, Qui les rejette en cendre aux pieds du dieu de l'or.

Mais il faut triompher du temps et de l'espace, 85

Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux.

L'or pleut sous les charbons de la vapeur qui passe.

Le moment et le but sont l'univers pour nous.

Tous se sont dit : « Allons ! » — Mais aucun n'est le maître

Du dragon mugissant qu'un savant a fait naître ; 90

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Eh bien! que tout circule et que les grandes causes

Sur des ailes de feu lancent les actions,

Pourvu qu'ouverts toujours aux généreuses choses.

Les chemins du vendeur servent les passions, 95

Béni soit le Commerce au hardi caducée,

SiTAmour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux grandes nations I

Mais, à moins qu'un ami menacé dans sa vie

Ne jette, en appelant, le cri du désespoir, 100

Ou qu'avec son clairon la France nous convie

Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir ;

^^ Son vieux père et ses fils. « Quel père de fanaille serait assez hardi pour confier sa personne, celle de ses enfants, aux hasards homicides que chaque wagon porterait dans son sein ? » disait un avocat plaidant contre la compagnie imprudente et trop soucieuse d'accroître les bénéfices de ce jour de fête. (M. Lesans.)

^ Taureau de Carthage : il ne s'agit point ici du taureau imaginé par le tyran sicilien Phalaris, mais du taureau d'airain dans lequel les Carthaginois, pour apaiser un dieu atroce, jetaient des enfants, qu'une fournaise dévorait. — Carthage, c'est la cité du commerce et du gain. (Cf. Chateaubriand, Essai sur les révolutions.)

^^ Lieu commun de l'éloquence d'alors. « C'est la conquête du monde, des distances, des espaces, des temps... » (Lamartine.) « Le temps a triomphé de l'espace. » (Le duc de Nemours.) — Cf. v. 120.

^0 George Stephenson (1781-1848), inventeur de la locomotive.

^^ Vendeur : le mot porte une nuance de mépris ; se rappeler la scène de l'Evangile où le Christ chasse les vendeurs du temple. — Passions : sentiments.

^•^'^ Aux fêtes du combat : le soldat, las jadis d'être resté trop longtemps l'arme au pied, se réveille.

LA MAISON DU HEIUiKK 97

A moins qu'au lit de mort une mère éploi ce

Ne veuille encor poser sur sa race adorée

Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir, 10r>

Invitons ces chemins. — Leur voj^age est sans grâces

Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer,

Que la flèche lancée à travers les espaces

Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air.

Ainsi jetée au loin, l'humaine créature ilO

Ne respire et ne voit, dans toute la nature,

Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.

On n'entendra jamais piaffer sur une route

Le pied vif du cheval sur les pavés en feu :

Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. il5

Le rire du passant, les retards de l'essieu,

105 Vers écrits par le poëte avec ses larmes de fils.

^^^' Ainsi faisait Vigny quand il se rendait de Paris au Maine- Giraud. 11 prenait la diligence, sans souci des lentes étapes. — Depuis J.-J. Rousseau, l'éloge des voyages à pied n'était plus à faire. Dans une page charmante sur l'Utilité de la poésie, Théophile Gautier écrivait, en 1842 ; « Je consens néanmoins à ce que messieurs les commis-voyageurs commerciaux ou littéraires, dont le temps est si précieux, s'engrènent dans les rails des chemins de fer, et transportent leiu'S échantillons et leur stupidité d'un endroit à un autre avec la plus grande vitesse possible ; mais, pour Dieu, qu'il soit permis de s'en aller à petits pas en suivant la pente de sa rêverie, le long des rivières, à travers les bois et les prairies, s'arrêtant pour cueillir une marguerite emperlée de rosée, ou écouter siffler un merle ; quittant la grande route pour les petits sentiers, et Ji'en prenant qu'à son aise... »

^^'■^ La vitesse des premiers trains, tant dépassée depuis, paraissait excessive aux voyageurs.

^^•^ Charmantes impressions de voyages en diligence. Les Mémoires inédits racontent la jiremière visite que fit le poëte au « vieux manoir de ses pères maternels ». Parti d'Angoulème, dit-il, « je traversai avec assez de peine des chemins creusés dans les rocs et pleins de cailloux roulants, encombrés de branches d'arbres et de chênes rompus. Je me souviens qu'il y avait, entre autres obstacles, au milieu de ce sentier, dans la forêt de Claix, un gros rocher bleuâtre qui empêchait le passage de toute voiture. On fut obligé de dételer les chevaux de poste et de passer à bras le léger cabriolet qui m'cnmienait, pardessus cette barrière naturelle. Les routes sont plus commodes assurément, mais je ne sais pourquoi je regrette celte sauvagerie. Elle était plus en harmonie avec les vieux Maines du paj's. » (Ë. Dupuv. A. de V., III, 394.) — Dans ses Causeries de voyage de Paris à Vienne, V. Duruy soutenait encore la supériorité de la diligence sur les chemins de fer (Paris, 18G4, p. 6).

Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées.

L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science 120

Trace autour de la terre un chemin triste et droit.

Le Monde est rétréci par notre expérience,

Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit.

Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne

Immobile au seul rang que le départ assigne, 125

Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible

N'y verra sans horreur son pied blanc attaché ;

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible

Versent un long regard, comme un fleuve épanché, 130

Qu elle interroge tout avec inquiétude,

Et, des secrets divins se faisant une étude,

Marche, s'arrête et marche avec le col penché.

Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée î *

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer, 135

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée D'amasser les couleurs qui doivent te former.

i'2\.m Cf. Dupont et Durand.

^-' Cette rêverie, c'est la Muse du poëte. Cette Maison du Berger, isolée, dans la nature libératrice de toute servitude, qui va sans itinéraire, guidée par la fantaisie, sj'mbolise l'existence idéale du poëte. Que les hommes ordinaires montent dans le wagon qui les mènera vite et directement au but précis que leur activité a hâte d'atteindre, le poëte penseur se contentera de son ermitage errant.

^•''' La poésie est une condensation de la pensée, elle a de la perle la dureté, l'éclat et le prix. Vigny revient plusieurs fois sur cette comparaison : « Chaque vague de l'Océan ajoute un voile blanchâtre aux beautés d'une perle ; chaque flot travaille lentement à la rendre plus parfaite ; chaque flocon d'écume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son cœur. »

io."i i37 ijier^ former, rime normaiide.

Mais, sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle.

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire effrayé commence à blasphémer, U(è

Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids. Pourquoi le fuir ? — La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois : C'est le Soleil du ciel, c'est l'Amour, c'est la Vie ; Uô

Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie ? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.

La Muse a mérité les insolents sourires

Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect.

Dès que son œil chercha le regard des sat3'res, iSQ

Sa parole trembla, son serment fut suspect,

Il lui fut interdit d'enseigner la sagesse.

Au passant du chemin elle criait : (( Largesse ! »

Le passant lui donna sans crainte et sans respect.

Ah ! fille sans pudeur, fille de saint Orphée, 155

Que n'as-tu conservé ta belle gravité !

^''0 Le vulgaire, y compris les hommes politiques, selon le poêle. « Ils ont, en général, des capacités de notaire et de clerc d'avoué, et s'en larguent comme de choses rares qui leur donnent droit de dédaigner les poètes et les philosophes. » (Journal, 18-44.)

i'kî Paraphrase d'une pensée de M*"* de Staël : « L'homme a maudit le soleil, l'amour et la vie ; il a souffert, il s'est senti consumé par ces flambeaux de la nature ; mais voudrait-il pour cela les éteindre ? » (De l'Allemagne, III, i.) — Cf. L. Dorison, A. de V., poète philosophe.

^''^ La Muse, pour Vigny, c'est l'Art.

1'»^'' Si digne et si fier, Vigny rougit en pensant aux défaillances morales de certains poètes.

^•" Ce cri de douleur passionnée vibre comme l'écho puissant d'une pièce des ïambes de Barbier, Melpomène, dédiée à Alfred de Vio-ny, en 183L — Cl'. Revue uniuersitaire, 15 juin 1910, nos A'^ofes siir là Maison du Berger :

O fille d'Euripide, ô belle fille antique,

O Muse ! qu'as-tu fait de ta blanche tunique? etc..

Ce rapprochement fait ressortir la rare vigueur de l'apostrophe de Vigny. — Orphée, le chanlre légendaire de Thrace, dont la voix et la lyre faisaient merveille, charmant les animaux féroces, civilisant les hommes, faisant « danser les pierres avec le psaltérion » (Stella), est à dessein « canonisé » ici par le poëte.

Tu n'irais pas airsi, d'une voix étouffée,

Chanter aux carrefours impurs de la cité ;

Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche

Le coquet madrigal, piquant comme une mouche, 160

Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.

Tu tombas dès l'enfance, et, dans la folle Grèce,

Un vieillard, t'enivrant de son baiser jaloux,

Releva le premier ta robe de prêtresse.

Et, parmi les garçons, t'assit sur ses genoux. 165

De ce baiser mordant ton front porte la trace ;

Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace

Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.

Vestale aux feux éteints ! les hommes les plus graves

Ne posent qu'à demi ta couronne à leur front ; no

Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves,

Et n'être que poète est pour eux un affront.

Us jettent leurs pensers aux vents de la tribune,

Et ces vents, aveuglés comme l'est la Fortune

Les rouleront comme elle et les emporteront. 175

Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude. Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains. Leurs discours passagers flattent avec étude La foule qui les presse et qui leur bat des mains ;

i()0 Figure allégorique de la poésie de cour au xviii« siècle. (Cf. v. 168.)

"^'^ Anacréon, qui a prêté son nom au genre badin et épicurien. Si Vigny se montre aussi sévère pour ce poète charmant, comme pour Horace et Voltaire, c'est qu'il se fait une idée extraordiuairement noble et élevée de la poésie « perle de la pensée ».

i"^'-^ Dans l'Art poétique (406-407), Horace proclamait fièrement qu'on n'avait pas à rougir de la poésie.

i'5 Bien que Vigny ne désigne personne clairement, on a des raisons de croire qu il songe à Lamartine, qu'il admirait tant comme poète, mais auquel il en voulait de s'être lancé dans la vie politique. Dans son discours à l'Académie (3 juin 1841), Hugo avait traité de questions politiques. Agir de la sorte, aux yeux du poète des Destinées, c'était déi'oger. — Dans le Théétète, Platon opposait de même la vie contemplative et les affaires, le soi-disant homme d'action et celui qui fait partie du chœur des philosophes. Vigny insista sans mesure sur cette opposition dans son discours de réception à l'Académie.

LA MAISON DU HERCiER 101

Toujours renouvelé sous ses étroits portiques 180

Ce parterre ne jette aux acteurs politiques

Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.

Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;

La chambre oîi ces élus donnent leurs faux combats

Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle ; 185

Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats,

Mais il regarde encor le jeu des assemblées

De l'œil dont ses enfants et ses femmes troublées

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.

L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle, 100

Et que pour le scrutin on quitte le labour.

Cependant le dédain de la chose immortelle

Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.

Lui qui doute de Tâme, il croit à ses paroles.

Poésie, il se rit de tes graves symboles, 195

O toi des vrais penseurs impérissable amour !

Comment se garderaient les profondes pensées Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur,

181 Parterre..., acteurs..., salle de spectacle : comparaison satirique. Le poète répond au dédain par la satire.

'^'' Dans lenr horizon borné, les honnnes politiques, selon Vigny, tentent vainement de lire l'avenir ; seul le poëte peut prophétiser. Dans la pièce intitulée Les Oracles, l'auteur se félicite d'avoir prévu les événements, et reprend le vers 177 :

Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds.

^^'' Dans la Navigation, Esniénard parle du « commerce aux cent bras ».

^^ Dans la Divine épopée, Alexandre Soumet, en 1840, invectivait contre « l'âge de lindustrie, avare et dur cyclope », cause de convulsions économiques et sociales :

Chacun de ses leviers paralyse cent bra>.

Vigny se fait-il l'écho des plaintes des éleveurs, voyant dcgà la traction animale abandonnée pour la traction mécanique ?

''•^- Le poëte oppose sans ménagement la poésie impérissable à l'action éphémère de quelque obscur représentant.

^'•'•' L'art des « graves symboles », définition de la poésie.

^'" Sainte-Beuve cite dans Chateaubriand et son groupe, I, 59, une belle page de Daunou sur ce thème.

ly» Dans les Oracles (1862). Vigny revenait sur cette comparaison :

Le Diamant I c est l'art des choses idéales,

Et ses rayons d'argent, d'or, de pourpre et d'azur,

Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?

Ce fin miroir solide, ctincelant et dur, 200

Reste des nations mortes, durable pierre

Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière

On cherche les cités sans en voir un seul mur.

Diamant sans rival, que tes feux illuminent

Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison ! 205

Il faut, pour voir de loin les peuples qui cheminent,

Que le Berger t'enchâsse au toit de sa Maison.

Le jour n'est pas levé. — Nous en sommes encore

Au premier raj'on blanc qui précède l'aurore

Et dessine la terre aux bords de l'horizon. 210

Les peuples tout enfants à peine se découvrent

Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,

Et leur main, à travers les ronces qu'ils entr'ouvrent.

Met aux coups mutuels le premier appareil.

La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaine. 215

Ne cessent de lancer les deux lueurs égales

Des pensers les plus beaux, de l'amour le plus pur.

Il porte du génie et transmet les empreintes.

Oui, de ce qui survit aux nations éteintes.

C'est lui le plus brillant trésor et le plus dur.

^'^ Miroir : nom donné à divex-s niinéraixx brillants. 203 Cf. Hugo. Stella :

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit, O nations, je suis la poésie ardente.

206 Les poètes, ce sont les voyants que dédaigne le pouvoir, « aveugle Pharaon ».

"^07 II j^'y ç^ \^^ comme souvent chez Vigny, qu'un lien subtil entre des idées diverses. Au toit de sa symbolique < maison errante et solitaire », le poëte enchâsse ce diamant st/;jj6o//gue, non sans quelque préciosité.

208 Vigny salue l'aube des temps nouveaux, il évoque la Tei-re Promise où la postérité entrera plus tard, sans lui.

2^'^ Les nations commencent à peine à s'éveiller à une vie commune. Elles se sont toujours ignorées, séparées par des barrières, cachées les unes aux autres par le foisonnement touffu des préjugés nationaux. Les peuples ont échangé des coups meurtriers, voici que sur ces blessures qui ont saigné longtemps, durant leur lourd sommeil, ils appliquent mutuellement le premier appareil guérisseur. — Lamartine parlait, en 1838 (Epître à M. Adolphe Dumas), de Réveiller l'homme enfant emmaillotté de songes.

^i'"» La fatalité du passé oppose à ce bel élan de fraternité une « immuable entrave ». Nous sommes rivés à notre passé ; l'ornière de

LA MAISON DU BEKGlilU 103

Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne, Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde :

Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts.

L'invisible est réel. Les âmes ont leur monde £20

Où sont accumulés d'impalpables trésors.

Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,

Son Verbe est le séjour de nos intelligences,

Comme ici bas l'espace est celui de nos corps.

Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ? 225

Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature,

marbre de rhistoire est trop profonde. La figure du dieu Terme symbolise le supplice de 1 homme énergique qui ne peut réaliser le rêve con(;u par son esprit. La raison décrète la fraternité, découvre la solidarité : il n'eu résulte aucun effet, caria pratique n'est pas libre. — Stella se représente « la guerre éternelle que se font la Propriété et la Capacité : l'une pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine. ne pouvant bouger... » Cf. Une lettre de Viguy, 10 novembre 1830 : « Moi qui suis comme le Dieu Terme, les pieds dans la terre, enfoncés jusqu'aux genoux, mais la tête ailleurs, je l'avoue, très près du ciel quelquefois... »

218 ]\lais si le corps, la matière sont soumis à un déterminisme fatal, l'esprit pur, dégagé de cette naatière, ne serait-il pas libre, puissant, créateur, se demande le poète, confiant quand même en la force des idées? C'est par les idées seulement qu'on peut agir sur le monde. (Cf. L'Esprit pur, La Bouteille à la mer)

">2:!-i-24 <( Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps», écrivait Malebranche dans la Recherche de la Vérité, IIL — Affirmation idéaliste.

'J.io Vigny montre comment il conçoit la mission et le rôle de la femme, et nous fait part de sa philosophie de l'amour.

--" La Rochefoucauld a dit : « Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît un Dieu de sou amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes les actions do sa vie. » (Maxime jirise dans une lettre à M'"*^ de Sablé.) La paraphrase de Vigu}' porte toutefois sa marque personnelle. C'est l'expression, la mise vn formule, plus que la jjensée qu'il doit au moraliste du xvn* siècle. (Cf. M. .louglard. Sur une source de la Maison du Berger, H. H. L. F., 1911, p. 441.) — Dans Namouna, Musset montre Lovelace

amoureux de lui-même Et pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime.

— Dans les Pensées d'une solitaire, M™« Ackcrmann dit de Lamar-

D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir. Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même En tout temps, ù tout âge, il fit son bien suprême Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir ?

Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme ! Compagne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ? C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi : 235

— L'enthousiasme pur dans une voix suave. C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques ;

Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, 240

Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques

Ton regard redoutable à l'égal de la mort ;

Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides...

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort. 245

tine : « Les femmes n'ont été pour lui que des miroirs où il s'est regardé ; il n'y est même trouvé très beau »

"■^-^ L'arbre du savoir (Genèse, ir, 17).

-^'' L'homme reprend confiance en soi-même et goût à la vie, en se voyant aimé. L'âme de la l'emme est le miroir quil interroge anxieusement. ~ Eva semlile la compagne nécessaire du poète homme d'action — la seule action efïicace restant pour lui la pensée. (Cf. Stello.)

230 Moins raisonneuse que l'homme, la femme a plus de spontanéité, plus d'enthousiasme. — Une voix suave : comment l'auteur de Chatterton pourrait-il oublier celle qui avait incarné si parfaitement sa pensée dans le rôle de Kitty Bell ? « l'interprète la plus instinctive, la plus passionnée, la plus éloquente du génie romantique au théâtre. » (J. Autran.)

•i:!8 Qf Qenèse, in, 16. « Dieu dit aussi à la femme : ... Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

-'•^ Souvenirs du Cantique des Cantiques, vi, 9 : « Quelle est celleci qui s'avance comme l'aurore lorsqu'elle se lève... et qui est terrible comme une armée rangée en bataille ? » vin, 6 : « Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras : parce que l'amour est fort comme la mort... »

-^'' ' Cf. M-ae Necker de Saussure (1765-1841), Etude de la vie des fenimes, I, iv : « Le principe passif et sensitif, au moyen duquel nous recevons involontairement les impressions, l'emporte, chez la femme, sur le principe aclif qui nous sert à diriger notre attention et nos pensées. Il suit de là que dans tout ce qui demande des efforts puis-

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles.

Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui.

Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes,

Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ;

Parfois sur les hauts lieux d'un seul élan posée, 250

Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée

Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences,

Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé,

Comme dans une église aux austères silences 255

L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Tes paroles de feu meuvent les multitudes,

Tes pleurs lavent 1 injure et les ingratitudes,

Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes 2G0

Que l'humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes,

L'air des cités l'étoufife à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,

S'unissant au-dessus du charbon noir des villes, 2G5

Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

sanls et continus, les femmes ont évidemment du désavantage : leur organisation est trop moljile pour que la sensibilité ne prenne pas souvent les devants sur la volonté... Mais quoi de plus rapide, de plus iin que les aperçus de la femme ? Elle a plus de pénétriitiou que l'homme. »

"^'''^ « Les femmes ont des mouvements inspirés on ne sait d'où. » {Stello.^ — Pensée : allégorie pseudo-classique.

'25.3-25» <, Il n'j' a pas une si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton cœur chaleureux .. » dit le quaker à Kitty Bell dans Chatterton (I, 1). — Les élans de la pitié féminine vont droit au faible, à l'opprimé, au peuple esclave qui secoue le joug, en dépit des a lâches prudences )) de la politique ou de la diplomatie.

!i.")5 Austères silences, cf. v. 29.

"^^'^ Combien d'héroïnes enflammèrent les peuples, aux sombres jours de l'histoire !

-"•' Charbon noir : cette fumée de houille sj'mbolise l'âge sombre de l'industrie. — Cf. La Sanva(je, v. G4. — Lire Lazare (1837) d'Auguste Barbier.

■im A force d'avoir vécu avec sa pensée, le poète ne voit plus ce qu'elle peut garder d'énigmalique pour le lecteur. Le mol est sans douie Fraternité. (Cf. Le Mont des Oliviers, v. 46), peut-être /jifie ?

Viens donc ! Le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole,

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent, 270

Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées.

Je les contemplerai dans ton regard rêveur S75

Qui partout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure.

Ne me laisse jamais seul avec la Nature,

2G7 Vigny écrivait le 7 septembre 1856 à une amie qui voj'ageait alors et dont il enviait le bonheur :

« Je n'ai pas pu voir la nature que j'aurais aimé à contempler, et pour ne pas en avoir de regrets, j'ai l'ait des vers contre elle que je vous envoie, chère petite sœur bien-aimée. Je me suis persuadé, en maudissant la terre, ses bois et ses montagnes, que je la détestais, que je ne croyais plus ni à l air, ni à la kimière, ni aux grands horizons, et que tout cela n'est, après tout, qu une toile de fond, bonne à servir de cadre à la beauté que Von aime, à la personne qui vous accompagne dans la vie et près de qui tout doit n'être rien. »

— Dans la douzième des Eludes de la nature (De l'Amour), Bernardin de Saint-Pierre avait écrit : (( C'est aussi dans l'Age d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur, la sincérité, la pudeur, la générosité, l'héroïsme, la foi sainte, la pitié, s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leurs âmes pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes, les routes corrompues de l'ambition, et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel champêtre, où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit reçoivent tour à tour leurs serments... Souvent., ils se prennent l'un l'autre pour une divinité. . L'herbe qu'ils foulent aux pieds, l'air qu'ils respirent, les ombrages où ils se reposent, leur paraissent consacrés par leur atmosphère. . . »

ï27;! Aux 3'eux de l'héroïne des Amants de Montmorency, « la riche vallée » semblait

Comme un large tapis à ses pieds étalée ; Beau tapis de velours chatoyant et changeant, Semé de clochers d'or et de maisons d'argent.

276 Cf. v. 312.

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur. 280

Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine 285

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, 290

J'ignore en les portant les noms des nations.

2^ Dans Novissima verba, Lamartine, disant adieu au monde fuyant, s'éci'iait :

Nous noua connaissons trop pour nous tromper encore t

Mais le sentiment de Vigny est autrement profond. C'est un frémissement d'horreur devant la nature « J'aime l'humanité. J'ai pitié d'elle. La nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente, et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnelte appelée l'homme. » {Journal, 1835.) « Pour moi, je ne lui pardonne [à la nature] son immobilité, son éternité imprudente, sa fraîcheur et ses rajeunissements annuels sur les tombes de ceux qu'on aime, qu'en faveur de son silence et de ses magnifiques horizons... » (Lettre du 30 août 1848.)

-'^' Cette prosopopée de la Nature supporte victorieusement la comparaison avec les beaux vers de Lucrèce au troisième chant de son poème (920-950). Vigny y exhale sa douleur eu présence du contraste entre l'éternité de hi nature et la vie éphémère de l'homme. Au second chant de Lara, Bju'on avait exprimé, en passant, une tristesse semblable : « Homme immortel ! admire les beautés de la nature, et dis dans la joie de ton cœur : « Tout est à moi ! » Admire-les pendant qu'il est permis à tes yeux charmés de les voir encore ; un jour vieiulra où elles ne t'appartiendront plus. Quels que soient les regrets

3ui s'exhalent sur la tombe muette, les cieux et la terre ne t'accoreronl pas une larme ; aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun zéphyr ne soupirera pour toi ; mais les vers rampants s'empareront de leur pâture et prépareront tes dépouilles à fertiliser la terre. » Lainartine, dans le Dernier chant du pèlerinage d'IIarold, s'en inspira avec un rare bonheur :

Triomphe, disait-il. immortelle Nature, T«ndis que devant toi ta frêle créature, Klevant se» ref^ards de ta Ijeauté ravis, Va passer et mourir I Triomphe, tu survis ! etc.

(Cf. E. Lauvrière, ouv. cité, p. 354.)

2*^'^ Toujours les périphrases clichées des pseudo-classiques !

2S7 Le ciel reste muet perpéluellemeiat. (Cf. Le Mont des Oliviers.)

On me dit une mère, et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, 295

J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers.

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,

Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l'espace où tout s'élance.

J'irai seule et sereine, en un chaste silence 300

Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. ))

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon cœur alors je la hais et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois. 305

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

(( Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

292 Uiig inère : depuis Rousseau et Chateaubriand, tous les romantiques avaient cherché dans la nature un refuge maternel. Xavier do Maistrc, au contraire, montre que la nature, « indifférente au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps et se pare de toute sa beauté autour du cimetière » où l'honnne repose. {Voyage autour de ma chambre, xxi.) Vignj'^ hait « l'abominable aurore », la nature éternelle pour son implacable et dédaigneuse sérénité, pour sa « verte immobilité », pour son silence.

'^'"^ L'axe harmonieux : déjà, en 1828, dans sa traduction du Marchand de Venise, Vignj'^ avait écrit ces vers doux et chantants :

Sur le dôme sans iin, vois la foule infinie

Des diamants du ciel dans 1 air même incrustés ;

De ces globes suivant leurs chemins veloutés,

Il n'en est pas un seul dont 1 invisible roue

Ne produise un concert qui se mêle et se joue

Parmi les chants divins des anges aux yeux bleus ;

Mais cet enchantement des sons miraculeux

Ne se peut révéler qu aux âmes délivrées

Des corps, et pour toujours de bonheur enivrées.

^01 Telle l'antique Cj'^bèle.

:wc, 5'jii maudit la Nature, c'est qu'il la trouve belle, et qu'elle attire jalousement à elle les effusions de tendresse du poëte et parfois du philosophe.

■^0"'^ Réplique à un sarcasme satanique de Rj'i'on : « Je te prends en pitié d'aimer ce qui doit périr ». dit Lucifer à Gain. — Dans son Histoire de France (IV, 1840), Michelet méditait ainsi sur l'individu. Chaque homme est « une personne, un être unique, irréparable, que rien ne remplacera. Rien de tel avant, rien après ; Dieu ne recom-

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et la tendresse,

Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ? 310

Qui naîtra comme toi portant une caresse

Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,

Dans les balancements de ta tête penchée.

Dans ta taille dolente et mollement couchée

Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ? 315

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi,

Vivez et dédaignez, si vous êtes déesse.

L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi ;

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines, 320

J'aime la majesté des souffrances humaines ;

Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule en y posant ton front ?

mencera point. Il en viendra d'autres sans doute ; le monde, qui no se lasse pas, amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peulêtre, mais semblables, jamais, jamais... » — Cet être qui passe, éphémère, unique, il faut l'aimer, dit le poêle.

aoit Piji- j;ij pitié et sa spontanéité, la femme s'oppose à la nature fatale et impassible. Créature délicate, frêle, souffrante, toujours menacée, et pour ainsi dire « mourante », Eva concentre en elle les caractères de l'humanité éphémère.

•'"^ Sur ces vers se sont appuj'és les critiques qui ont voulu voir, dans Eva, M™^ Dorval. M. Dupuy s'élève contre cette hj'polhèse. Il en propose plusieurs comme possibles. {A. de V., II, 362.) Eva était peut-être originairement M"'« Dorval, puis un fantôme idéal imaginé d'après elle. L'actrice, médiatrice entre le poète et le public, lui avait laissé l'idée de la mission providentielle de la femme. Combien Vigny ne transfigurait-il pas l'objet de sa passion ! Pour des vers composés avant leur rupture, il avait sans doute extrait de son expérience sentimentale tout ce qui était pure idée. La sj'mboliquc Eva, à laquelle il adresse cette « lettre », conserverait ainsi quelques traits de la créature de chair qu'il avait aimée jadis jusqu'à la maudire.

•^''' Indolente : !«'• texte.

•^'^ Qui dut (latinisme fréquent au xvn^ siècle) : qui aurait dû.

•^-l « Ce -sors est le sens de tous mes poèmes philosophiques. » (Journal, 1844.)

"'-■- « Tu n'es pas le Créateur, lu es le Destructeur ; tu as créé la Mort ; tu n'édities que le Néant... Tu reçois l'hommage de tout ce qui est : tu n'en recevras jamais de moi. » M. Lauvrière rapproche des vers de Vigny ces invectives adressées à Dieu par le Lucifer de Byron .

Viens du paisible seuil de la maison roulante 325

Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand, devant notre porte, Les grands pays muets longuement s'étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre 330

Sur cette terre ingrate oii les morts ont passé ;

Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre,

Oii tu te plais à suivre un chemin effacé,

A rêver, appuyée aux branches incertaines,

Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, 335

Ton amour taciturne et toujours menacé.

La Sauvage pavai, le i5 janvier 1843, dans la Revue des Deux Mondes. C'était le premier des Poèmes philosophiques dont le recueil devait faire suite aux Poèmes antiques et modernes, mais qui ne vit le jour qu'après la mort de l'auteur : les Destinées

Dans ses Nouveaux Lundis (VI), Sainte-Beuve considère ce poëme comme l'expression du « contraste de la vie errante primitive avec la colonisation la plus civilisée ;>, comme « l'éloge de la famille anglaise, du confort anglais, de la religion biblique anglicane ». S'il ajoute « l'idée est supérieure à l'exécution ; la

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