Cf. le poënie L'Esprit pur : tous mes poëmes
329 « Voilà un vers à joindre au Pontum adspectabant fientes de Virgile, un vers presque égal lui-même à l'immensité », avait écrit Sainte-Beuve en marge de son exemplaire des Destinées. (Cf. R. H. L. F., 1907, p. 138, et Nouv. lundis, VI.)
335 Réminiscence d'un mot de Rosalinde à Orlando, dans Comme il vous plaira, de Shakespeare : « Je pleurerai pour rien, comme Diane dans la fontaine... », charmante comparaison à laquelle Vigny a fait un sort.
33i> Cette Eva ne serait-elle pas une « admirable idéalisation de la timide et toujours tremblante M^e de Vigny », maladive et fragile, jalouse de son époux, ne trnant qu'îi lui ? M. Dupuy aime à la penser. Des deuils cruels et de communs regrets avaient resserré leur union. « Ne serait-ce pas le vrai sens, le sens profond de cette strojjhe dernière, si pénétrante de mélancolie et de grave douceur ? » Cet amour dévoué, mêlé de piété conjugale, aurait inspiré au poëto quelques-uns de ses plus beaux vers. Dans la Revue Universitaire du 15 juin 1913, M. Pierre Marlino, étudiant La Maison du Berger, pi-ésente une hypothèse différente mais bien vraisemblable.
pièce paraît longue ». il allait plus loin dans son quant à soi. Son exemplaire des Destinées porte sur la Sauvage cette condamnation : « C'est ennuyeux. »
Malgré ses longueurs, ses gaucheries, son prosaïsme, et la curiosité excessive de certains symboles, ce poëme reste intéressant. Vigny ne cachait point sa prédilection pour lui et, dans une lettre adressée le 3i janvier 1843 à M"e C. Maunoir, il écrivait : « Je désire bien que la Sauvage vous occupe dans vos réHexions sérieuses. J'ai voulu prouver que la civilisation pouvait être chantée ainsi que la raison, et que les races sauvages étaient coupables envers la famille humaine de n'avoir pas su vénérer la Femme, la culture, l'hérédité, former une société durable, et qu'il était juste que l'Europe les forçât d'en recevoir une. Quoique j'aime Jean-Jacques Rousseau, ma conscience m'a forcé de prendre le thème contraire au sien. »
La couleur locale de La Sauvage ne vient pas seulement de Chateaubriand, comme nous l'avons montré dans la Revue universitaire du i5 juillet 1909 (Alfred de Vigny et Chateaubriand, La Sauvage), mais aussi de Fenimore Cooper, le romancier de La Prairie, des Pionniers, des Puritains d'Amérique, du Dernier des Mohicans. Lecteur et admirateur d'A. de Tocqueville, Vigny s'inspira de plus d'une page de son livre : De la démocratie en Amérique (i836-i839). Tel article de la Revue britannique (juin 1840) reposait devant l'auteur de Stella la question des races sauvages. (Cf. R. H. L. F., Jean Giraud, Poujours les sources de Vigny. I, La genèse de « LaSauvage », 1913.)
Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde, Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde A d'éternelles nuits que les brûlants soleils N'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils (Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore 5
Glisser obliquement au pied du sj^comore), Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès ? Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et frais ?
^ Cf. La Prairie de J. F. Coo^icr : « L'auteur a placé un Américain qui regrette la solitude, que Dieu, comme il le dit lui-même, a fait pour le désert. » (Préface du traducteur.)
'^-'' Lointain reflet de la fameuse description de la forêt de Marseille, dans la l'harsale de Lucain.
'* Dans les Pionniers, et dans la Prairie, il est souvent question de sycomores.
^ Ou retrouve dans Atala « les grandes forêts de pins..., les bois de cj'près et de sapins », et jusqu'aux soupirs de la nature : « Aucun
Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ?
De quels peuples éteints étiez-vous les patries ? 10
Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,
Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?
Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes
Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes?
Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus, 15
Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus ?
Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.
— Une peur inconnue accable la nature.
Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs, Et tous les animaux ferment leurs reposoirs 20
Sous l'écorce, ou la mousse, ou parmi les racines, Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.
— L'orage sonne au loin, le bois va se courber, De larges gouttes d'eau commencent à tomber ;
bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois ; on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert.... Mille soupirs sortaient des corridors et des voûtes du mobile édifice.. )) (Cf. v. 15.),
^"-''' Si Chateaubriand évoque tel « peuple maintenant inconnu » c'est de Tocqueville que se souvient ici Vigny : « Une tradition obscure, mais répandue chez la plupart des tribus indiennes des bords de l'Atlantique, nous enseigne que jadis la demeure de ces mêmes peuplades avait été placée à l'ouest du Mississipi . Le long des lives de l'Ohio et dans toute la vallée centrale, on trouve encore chaque jour des monticules élevés par la main de l'homme. Loi'squ'on creuse jusqu'au centre de ces monuments, on ne manque guère, dit-on, de rencontrer des ossements humains, des insti'uments étranges, des armes, des ustensiles de tous genres faits d'un métal, ou rappelant des usages ignorés des races actuelles.
« Les Indiens de nos jours ne peuvent donner aucun renseignement sur l'histoire de ce peuple inconnu... » (De la démocratie en Amérique.)
— Voir dans Atala un cimetière indien planté de « grands bois de sapins... Les troncs de ces arbres..., montant sans branches jusqu'à leurs cimes, ressemblaient à de hautes colonnes et formaient le péristyle de ce temple de la mort... »
^•^ Perdus : au sens latin, qui ont péri. De même taciturnes pour muets (v. 14).
'^0 Reposoirs : vieilli dans cette acception.
^^ Le décor est funèbre comme la scène à évoquer ; pour achever l'impression d'horreur, le poète appelle un orage. — Cf. Atala : « Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain, se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits
LA SAUVAGE ll.'i
Le combat se prépare et l'immense ravage 2r>
Entre la nue ardente et la forêt sauvage.
Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux ?
Une pauvre Indienne au visage fiévreux,
Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure.
Sur un sapin tombé, pont tremblant qu'elle effleure, 30
Elle passe : et sa main tient sur l'épaule un poids
Qu'elle baise ; autre enfant pendu comme un carquois.
Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force.
Elle frissonne encor sous le pagne d'écorce
Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais, 35
Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix.
— Après avoir longtemps examiné les herbes
Et la trace des pieds sur leurs épaisses gerbes
Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants.
Elle s'arrête et cherche avec des yeux ardents 40
Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées
L'homme de la Peau-Rouge aux guerres insensées.
sublimes... La nue se déchire et l'éclair trace un rapide losange tlo feu..., les forêts plient... »
-^ Cette pauvi*e Indienne rappelle la Céluta des Natchez : « Son front pâli était ombragé de ses cheveux noirs ; ses grands yeux exprimaient l'amour et la mélancolie ; son enfant, qu'elle portait avec grâce sur son sein, montrait son visage riant auprès du visage attristé de sa mère... Elle part ; elle franchit des ruisseaux sur des branches entrelacées, légers ponts que les sauvages jettent en passant... » — F'aut-ii ajouter que Vignj' avait vu, comme tous les parisiens, les six sauvages (quatre hommes et deux femmes) de la tribu des Osages, qu'un missionnaire américain avait amenés en France en août 1827 ?
^'^ Chactas évoque le temps où il était « porté dans une peau de castor aux épaules d'une mère ». {Atala.y
;ii ][er texte {Revue des Deux Mondes) : la pagne : selon l'usage de Voltaire et parfois de Chateaubriand. Il est question dans Atala de « robes d'écorce )>.
•^' Cf. F. Cooper, ou même Chateaubriand.
''0 Yeux ardents : brillants comme ceux du jeune Conanchet dans les Puritains d'Amérique. (Chap. x.)
■''■^ Aux guerres insensées : cf. v. 130 ; ces guerres fratricides sei'vaient d'argument aux Américains qui refoulaient sans trêve les Peaux-Rouges .
lU LES DESTINEES
Comme la lice errante, affamée et chassant,
Elle flaire l'odeur du sauvage passant,
Indien, ennemi de sa race Indienne 45
Et de qui la famille a massacré la sienne.
Elle écoute, regarde et respire à la fois
La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;
Un cri lointain l'effraie, et dans la forêt verte
Elle s'enfonce enfin par une route ouverte. 50
Elle sait que les blancs, par le fer et le feu,
Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu,
Et, promenant au loin la flamme qui calcine,
Pour labourer la terre ont brûlé la racine,
L'arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait. 55
Ces Anglais qu autrefois sa tribu méprisait
Sont maîtres sur sa terre, et l'Osage indocile
Va chercher leur foyer pour demander asile.
Elle entre en une allée oii d'abord elle voit
La barrière d'un parc. — Un chemin large et droit 60
'^'^ Respire : flaire du v. 44.
^^ Se rappeler lu description du village fondé par le Pèi-e Aubry (^Atala) : « Là régnait le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature ; au coin d'une cyprière de l'antique désert, on découvrait une culture naissante ; les épis roulaient à flots d'or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d'uu été remplaçait l'arbre de trois siècles. Partout ou voyait les forêts livrées aux flammes pousser de grosses finnées dans les airs et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines... » — Voir aussi un défrichement par la cognée et par le feu dans les Puritains.
^'' Cf. les Puritains. Le mépris des chasseurs indiens pour les pionniers Yengeeses (Anglais) éclate à plusieurs reprises.
•'''' Il est question des Osages dans les Natcliez. C'était une tribu belliqueuse, rcqoutée pour sa fierté.
•''' Dans les Pionniers se trouve décrite une maison semblable, « carrée », on y accède par vne avenue de peupliers; elle est entourée d'un enclos. — Le fort des Puritains de la vallée de Wish-Ton-Wish offre bien des commodités : protégé par des barrières hautes et fortes de bois raboteux, percé de meurtrières offrant peu d'ouvertures, sauf sur le toit, il semblerait le modèle suivi par Vign3\ Toutefois le poëte, par goût du contraste, a évoqué sur le seuil de la forêt vierge un cottage anglais, confortable comme « une maison de Londres » (v. 90).
C'est probablement telle page du Voyage en Amérique de Cha-
Conduit à la maison de forme britannique,
Où le bois est cloué dans les angles de brique.
Où le toit invisible entre un double rempart
S'enfonce, où le charbon fume de toute part,
Où tout est clos et sain, où vient blanche et luisante G5
S'unira l'ordre froid la propreté décente.
Fermée à l'ennemi, la maison s'ouvre au jour,
Légère comme un kiosk, forte comme une tour.
Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes.
Et des blonds serviteurs les agiles cohortes 70
S'empressent en silence aux travaux familiers,
Et, les plateaux en mains, montent les escaliers.
Deux filles de six ans aux lèvres ingénues
Attachaient des rubans sur leurs épaules nues ;
Mais, voyant l'Indienne, elles courent ; leur main 75
L'appelle et l'introduit par le large chemin
Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière ;
Et caressant déjà la pâle aventurière :
« As-tu de beaux colliers d'azaléa pour nous ?
Ces mocassins musqués, si jolis et si doux, 80
tcaubriand qui servit de canevas à VIgii3' pour celte partie du poëme : « Les dét'richenieuts offraient un curieux mélange de l'état de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un bois, qui n'avait jamais retenti que des cris du sauvage et des bruits de la bête fauve, on rencontrait vnie terre labourée ; on apercevait du même point de vue la cabane d'un Indien et l'habltalion d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes anglaises et hollandaises...
« J'étais reçu dans ces demeures d'un jour;j'3' trouvais souvent une famille charmante, avec tous les agréments et toutes les élégances de l'Europe ; des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces ; tout cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des hois ou des champs, avec hi cognée ou la charrue, on ouvrait les fenêtres ; les jeunes filles de mon hôte chantaient, en s'accompagnant sur le piano, la musique de Paësiello et de Cimarosa, à la vue du désert... »
"^Véritables épilhétes homériques. (Cf. Odijssée, 1,109.) — De même: aux lèures ingcniiefi (v. 73)
''^Epaules nues : comme les petits enfants de Kittj' Bell.
'' l*"" texte : à drux mains. \ igny a supprimé la répétition.
"'^ Aventurière n'a pas son sens péjoratif. (Cf. La Bouteille à la mer,
"•' et suiv. Les objets demandés à la Sauvage par les petites filles rappellent les présents offerts à Chactas prisonnier par les femmes
Que ma mère à ses pieds ne veut d'autre chaussure ? Et les peaux de castor, les a-t-oii sans morsure ? Vends-tu le lait des noix et la sagamité '^ ? Le pain anglais n'a pas tant de suavité. C'est Noël aujourd'hui, Noël est notre fête, 85
A nous, enfants ; vois-tu? la Bible est déjà prête ; Devant l'orgue ma mère et nos sœurs vont s'asseoir, Mon frère est sur la porte et mon père au parloir. ))
L'Indienne aux grands j^eux leur sourit sans répondre,
Regarde tristement cette maison de Londre 90
Que le vent malfaiteur apporta dans ses bois,
Au lieu d'y balancer le hamac d'autrefois.
Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave
Près duquel tout regard est un regard d'esclave.
Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ; 95
Le Père y lit la Bible à tous les gens du lieu.
Sa femme et ses enfants sont debout et l'écoutent.
Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent.
Défricheurs de forêts et tueurs de bison,
Valets et laboureurs, composent la maison. 100
de « la Peau-PiOuge » : « de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamité, des jambons d'ours, des peaux de castor », ou les menus cadeaux qu'échangeaient Chactas et sa compagne : « Atala me fit un manteau avec la seconde écorce du fi'êne, car j'étais presque nu. Elle me broda des mocassines de peau de rat musqué avec du poil de porc-épic... Tantôt je lui faisais des colliers avec des graines rouges d'azaléa. » Une note de Chateaubriand notait au pied de la page d'Atala pour sagamité « sorte de pâte de maïs ». — La forme mocassin était plus courante.
^•^ 1" texte : Azaléa, Sagamité. — Vigny tenait à ces majuscules. . /-.SG.T Bible..., orgue : nous sommes chez un puritain anglo-américain.
î**' Taciturnes sont les Indiens, dans la réalité et dans le roman.
^0 Londre : p. Londres (licence autorisée par Voltaire, Chénier).
^^ Le malfaiteur, plus expressif que malfaisant, qui ferait ici cacophonie.
93 yi Cf^ /^s Puritains, ch. xxii : « Il est rare que la philosophie d'un chef indien l'abandonne assez pour détruire le calme et de gravité convenable à leur rang. »
98.100 Cette maison rappelle celle du vieux Mark Hcathcotc dans la vallée de Wish-Ton-Wish.
a) [Pâte de maïsj.
Le Maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère
D'aspect, et d'un maintien qui veut qu'on le révère.
L'Anglais-Américain, nomade et protestant.
Pontife en sa maison, y porte, en Thabitant,
Un seul livre, et partout où, pour l'heure, il réside, 105
De toute question sa papauté décide :
Sa famille est croyante, et, sans autels, il sert,
Prêtre et père à la fois, son Dieu dans un désert.
Celui qui règne ici d'une façon hautaine
N'a point voulu parer sa maison puritaine, 110
Mais l'œil trouve un miroir sur les aciers brunis,
La main se refléchit sur les meubles vernis ;
Nul tableau sur les murs ne fait briller l'image
D'un pays merveilleux, d'un grand homme ou d'un sage,
Mais sous un cristal pur, orné d'un noir feston, 115
Un billet en dix mots qu'écrivit Washington.
^03 et suiv. Cf. Tocqueville : « Aux extrêmes limites des Etats confédérés, sur les coufhis de la société et du désert, se lient une population de hardis aventuriers qui... n'ont pas craint de s'enfoncer dans les solitudes de l'Amérique et d'y chercher une nouvelle patrie. A peine arrivé sur le lieu qui doit lui servir d'asile, le pionnier abat quelques arbres à la hâte, et élève une cabane sous la feuillée... C'est un homme très civilisé, qui, pour un temps, se soumet à vivre au milieu des bois, et qui s'enfonce dans les déserts du Nouveau Monde avec la Bible, une hache et des journaux. » — Suivant luie expression célèbre, l'Anglais, roi et pontife entre ses quatre murs,. prend pour devise : My house is my castle.
'"^ l*"- texte : autel.
^•*^ Dans les Pionniers, la demeure d'un anglo-américain est ornée d'une « bibliothèque de forme antique en acajou. . et de « cadres de bois noirci ». On y remarque des bustes : Homère, Shakespeare, Franklin, Washington.
^1'' Mauvaises périphrases descriplives.
110 Washington, héros de prédilection de Vignj'. Ne le cite-t-il pas spécialement Ici pour ses nobles et vertueuses paroles rapportées par Tocqueville ? « Nous sommes plus éclairés et jjlus puissants que les nations indiennes ; il est de notre honneur de les traiter avec bonté et même avec générosité. » — Washington rime ici pour l'œil seulement, et Shakspcare seulement pour l'oreille, au vers suivant.
^'^ (^f. Tocqueville : n Le génie littéraire de la Grande-Bretagne darde encore ses raj'ons jusqu'au fond des forêts du Nouveau Monde. Il n'y a guère de cabane de pionnier où l'on ne rencontre quelques tomes dépareillés de Shakspeare. Je me rappelle avoir lu pour la première fois le drame féodal d'Henri V dans une log-house. »
Quelques livres rangés, dont le premier Shakspeare
(Car des deux bords anglais ses deux pieds ont Tempire),
Attendent dans un angle, à leur taille aiusté,
Les lectures du soir et les heures du thé. 120
Tout est prêt et rangé dans sa juste mesure.
Et la maîtresse, assise au coin d'une embrasure.
D'un sourire angélique et d'un doigt gracieux
Fait signe à ses enfants de baisser leurs beaux yeux.
— La sauvage Indienne au milieu d'eux s'avance ; 125 « Salut, maître. Moi, femme et seule en ta présence,
Je te viens demander asile en ta maison ;
Nourris mes deux enfants ; tiens-moi, dans ta prison,
Esclave de tes fils et de tes filles blanches,
Car ma tribu n'est plus, et ses dernières branches 130
Sont mortes. Les Hurons, cette nuit, ont scalpé
Mes frères; mon mari ne s'est point échappé ;
Nos hameaux sont brûlés comme aussi la prairie.
J'ai sauvé mes deux fils à travers la tuerie ;
Je n'ai plus de hamac, je n'ai plus de maïs, 135
Je n'ai plus de parents, je n'ai plus de pays. »
— Elle dit sans pleurer et sur le seuil se pose. Sans que sa ferme voix ajoute aucune chose. Le Maître, d'un regard intelligent, humain.
Interroge sa femme en lui serrant la main. 140
118 Vigny évoque Shakspeare comme le colosse de Rhodes.
Il9 l-2l j)ii QQiii du bien-être matériel en Amérique, tel est le titre d'un chapitre de l'ouvrage de Tocqueville (m, 258). — Dans le roman de Gustave de Beaumont, Marie ou l'Esclavage aux Etats- Unis, tableau de mœurs américaines, Vigny avait pu trouver maints détails intéressants : la prière en commun chez les Puritains de la Nouvelle Angleterre ; l'heure du thé : « Washington seul a des bustes, des inscriptions » ; les pionniers américains, etc.
i'2'> Femme et seule en ta présence : elle tient à rassurer l'homme blanc.
^•^1 Scalpé : le Peau-Rouge, remarque Tocqueville, « s'attache à la barbarie comme à un signe distinctif de sa race... », l'usage sanguinaire du scalp se perpétuait toujouxs.
138 Vers bien plat.
LA SAUVAGI-: 119
(( Ma sœur, dit-il ensuite, entre dans ma famille ;
Tes pères ne sont plus ; que leur dernière fille
Soit sous mon toit solide accueillie, et chez moi
Tes enfants grandiront innocents comme toi.
Ils apprendront de nous, travailleurs, que la terre 115
Est sacrée et confère un droit héréditaire
A celui qui hi sert de son hras endurci.
Caïn le laboureur a sa revanche ici,
Et le chasseur Abel va, dans ses forêts vides,
Voir errer et mourir ses familles livides, 150
■>''' Tocqueville indique que les Jésuites au Canada, cl les puritains dans la Nouvelle Angleterre, ont essa5'é de civiliser les Indiens.
^''•"' Souvenir d'Atala : « Des arpenteurs avec de longues chaînes allaient mesurant le terrain ; des arbitres établissaient les premières propriétés... [dans le village où le P. Aubry a installé des « familles vagabondes, dont les mœurs étaient féroces et la vie fort misérable »).
« ... J'admirais le triomphe du christianisme sur la vie sauvage : je voyais l'Indien se civilisant à la voix de la religion ; j'assistais aux noces primitives de l'homme et de la terre ; l'homme, par ce grand contrat, abandonnant à la terre l'héritage de ses sueurs, et la terre s'engageant en retour à porter fidèlement les moissons, les fils et les cendres de l'homme...
« Je sentis la supériorité de cette vie stable et occupée sur la vie errante et oisive du sauvage ., »
''"> Cf. Paris, v. 127 et note.
^''^ Comme le remarque Sainte-Beuve, Abel chasseur n'est pas juste ; — suivant la Genèse, il était pasteur de brebis. — Dans son Journal, Vigny avait écrit, un jour d'amertume byronienne : « Dans l'affaire de Caïn et d'Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts, car il refusa l'ofï'rande du laborieux laboureur pour accepter celle du fainéant pasteur. - — Justement indigné, le premier-né se vengea. » — Dans Caïn, de Byron, le labourein- offre les fruits de la terre, et Abel le pasteur verse le sang de ses agneaux sur l'autel ; est-ce à quoi pensait ici Vignj' ?
'''''et suiv. Le poëte s'était documenté chez Tocqueville : « Les Européens, après avoir dispersé au loin les tribus indiennes dans les déserts, les ont condamnées à une \ie errante et vagabonde, pleine d'inexprimables misères... » Le gibier recule devant la civilisation et l'industrie européenne ; aussi les tribus disparaissent, décimées par la famine : « On rencontre alors ces infortunés rôdant comme des loups affamés au milieu de leurs bois déserts. L'amour instinctif de la patrie les attache au sol qui les a vus naître. »
hcs peuples chasseurs sont ceux « chez lesquels la civilisation parvient le plus difficilement à fonder son empire ». « Les Indigènes de l'Amérique du Nord ne considèrent pas seulement le travail comme un mal, mais comme un déshonneur, et leur orgueil lutte contre la civilisation presque aussi obstinément que leur paresse. » — Cf. Les Puritains : « Ils ont des habitudes cruelles et sauvages... La femme
Comme des loups perdus qui se mordent entre eux. Aveuglés par la rage, affamés, malheureux, Sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme, Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme.
(( Hommes à la peau rouge ! Enfants, qu'avez-vous fait?155
Dans l'air d'une maison votre cœur étouffait,
Vous haïssiez la paix, l'ordre et les lois civiles
Et la sainte union des peuples dans les villes.
Et vous voilà cernés dans l'anneau grandissant.
C'est la Loi qui, sur vous, s'avance en vous pressant. 160
La Loi d'Europe est lourde, impassible et robuste ;
Mais son cercle est divin, car au centre est le Juste.
Sur les deux bords des mers vois-tu de tout côté
S'établir lentement cette grave beauté ?
n'est point aimée parmi eux..., car la force de corps y est plus respectée que de tendres liens. »
^•'^ Contestant le droit de possession des Indiens, John Quincc}'- Adams disait : « Quel est le droit d'un chasseur sur la forêt immense qu'il a parcourue en poursuivant sa proie ?... Le sein fécond de la mère patrie... sera-t-il exclusivement réservé à quelques centaines d'enfants paresseux ? Non content de mépriser en paix les devoirs et les bienfaits de la civilisation, faut-il que l'orgueilleux sauvage élève devant elle des barrières infranchissables ? Lui sera-t-il permis d'empêcher que la solitude se peuple ? que les chênes de la forêt tombent sous la hache intelligente pour se métamorphoser en habitations élégantes et commodes » Vignj' avait rencontré ce texte capital dans un article de la Revue Britannique : Les Peaux-Rouges (juin 1840).
i''7 « Pour lui, être libre, c'est échapper à presque tous les liens des sociétés. Il se complaît dans cette indépendance barbare, et il aimerait mieux périr que d'en sacrifier la moindre partie. La civilisation a peu de prise sur un pareil honnne. » (Tocqueville.) — Cf. Le dernier des Mohicans.
^^8 Contre-partie des vers 24-25 de La Maison du Berger. — Cf. aussi La Mort du Loup, 69-70.
^^^^ La civilisation les enserre de tout côté ; cf. « cercle », v. 162 ; cyclique, v. 165.
^''^ Dans la Prairie, un pionnier appelle la loi « un ami » et parlant à une jeune fille, il ajoute : « C'est une triste chose sans doute ; mais je pense quelquefois que c'est encore pis là où elle ne se trouve nulle part. Oui, oui, la loi est nécessaire pour prendre soin de ceux qui ne sont doués ni de force ni de prudence... ». — D'après la fable pseudo-classique, la Loi, divinité allégorique, fille de Jupiter et de Thémis, était une « femme majestueuse..., diadème sur la tète..., un sceptre en main... » Sa devise : In legibus salus.
^•^■^ Dans la conclusion du Voyage en Amérique, Chateaubriand faisait vui bel éloge de la liberté et des républiques américaines (Etats-Unis et Républiques espagnoles).
Prudente fée, elle a, dans sa marche cyclique, 105
Sur chacun de ses pas mis une République.
Elle dit, en fondant chaque neuve cité :
« Vous m'appelez la Loi, je suis la Liberté. »
Sur le haut des grands monts, sur toutes les collines,
De la Louisiane aux deux sœurs Carolines, 110
L'œil de l'Européen qui l'aime et la connaît
Sait voir planer de loin sa pique et son bonnet,
Son bonnet phrygien, cette pourpre où s'attache.
Pour abattre les bois, une puissante hache.
Moi, simple pionnier, au nom de la raison i"5
J'ai planté cette pique au seuil de ma maison,
Et j'ai, tout au milieu des forêts inconnues,
Avec ce fer de hache ouvert des avenues ;
Mes fils, puis, après eux, leurs fils et leurs neveux,
Faucheront tout le reste avec leurs bras nerveux, 180
Et la terre où je suis doit être aussi leur terre ;
Car de la sainte Loi tel est le caractère,
Qu'elle a de la nature interprété les cris.
Tourne sur tes enfants tes grands j'eux attendris,
^'''^ Neuve cité : New-York, la Nouvelle-Orléans, etc.
108 Formule digne d'un Spinoza ou d'un Locke.
^""•^ Toujours l'allégorie : Vigny attache un sens symbolique à chaque partie du faisceau de la Liberté, emblème républicain. — Les puritains (pUgrims) professaient des théories dénaocratiques et républicaines (Tocquc ville).
i'"' La hache, instrument de défrichement, et, partant, de civilisation, Cf V. 103, note.
'"'J Neveux {nepotes) : petits-fîls, descendants. — a La fiction nécessaire de toute propriété n'existe pas si elle n'est revêtue du caractère de Perpétuité. La Perpétuité seule est juste, je le répète. Lequel de nous concevrait la loi qui dépouillerait son petit-fils de la terre qu'elle laissait à son lils ? » (Vigu}', De la propriété littéraire, Postscriptum, 15 janvier 1848.)
^^' Chez Chateaubriand, le P. Aubrj'' montrait quelques velléités communistes, Vigny, d'accord avec Cooper (dans les Puritains, les Pionniers, etc.), et avec J. Quincej^ Adams, admet que la culture et la mise en valeur créent un titre de propriété plénière. « C'est par l'agriculture que l'homme s'approprie le sol », écrit aussi Tocqueville. A Proudhon, qui, dans sa fameuse brochure : Qu'est-ce que la propriété ? niait que « la loi, en constituant la propriété », ait été « le développement d'une loi de la nature », Vignj' répond par cette comparaison charmante, qui peut rivaliser avec telle stance de Childe Ilarold (iv, 149).
Ma sœur, et sur ton sein. Cherche bien si la vie 185
Y coule pour toi seule. Es-tu donc assouvie
Quand brille la santé sur ton front triomphant ?
Que dit le sein fécond de la mère à l'enfant ?
Que disent, en tombant des veines azurées.
Que disent en courant les gouttes épurées ? 190
Que dit le cœur qui bat et les pousse à grands flots ?
— Ah ! le sein et le cœur, dans leurs divins sanglots Où les soupirs d'amour aux douleurs se confondent, Aux morsures d'enfant le cœur, le sein, répondent :
« A toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang 195
(( Qui du cœur de ma mère au fond du tien descend, « Et n'a passé par moi, par mes chastes mamelles, « Qu'issu du philtre pur des sources maternelles ; <( Que tout ce qui fut mien soit tien, ainsi que lui ! ))
Oui ! dit la blonde Anglaise en l'interrompant. — Oui ! 200
Répéta l'Indienne en offrant le breuvage
De son sein nud et brun à son enfant sauvage.
Tandis que l'autre fils lui tendait les deux bras.
— « Sois donc notre convive, avec nous tu vivras. Poursuivit le jeune homme, et peut-être, chrétienne 205 Un jour, ma forte loi, femme, sera la tienne,