LA COLÈRE DE SAMSON
Ce poëme posthume fut révélé au public dans la Revue des Deux Mondes (i5 janvier 1864). ^^8^7 ^'^ daté de son séjour en Angleterre (1839), six mois au moins après la rupture définitive de sa liaison avec M""-' Dorval. C'est la Nuit d'Octobre d'un poëte jaloux de cacher sa vie et de se détacher de soi-même.
Trahi, vendu, les yeux dessillés, il dégage avec une discrétion hautaine et un pessimisme irrémédiable la leçon symbolique de sa douloureuse aventure. Il s'élève à une vue d'ensemble : l'antagonisme éternel de l'homme et de la femme, le néant de l'amour dans le cœur féminin. De ses douleurs passées, il anime un immortel symbole.
il transfigure le Samson du Livre des Juges (xvi) et même le Samso)i Agonistes de Milton « déchu et dégradé par la concupiscence ». (E. Dupuy, La jeunesse des romantiques, p. 3i3.) Le Samson de Vigny se plaint ; il accuse la nature, lance sa malédiction à la loi de la vie, « poésie implacable et brûlante, coulée puissante et sombre de pessimisme dont rien dans les écrits en vers du xix*; siècle, ne passe la vigueur et ne peut faire oublier la beauté ».
(( Une lutte éternelle eu tout tenaps, en tout lieu Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
2*^^ La méthode préconisée par rurticlo cité de la Revue britannique « consisterait à prendre soin, coninio iVrait un jicrc de famille, de l'existence matérielle que doivent mener dans une patrie nouvelle les malheureux débris de la Iribu que l'on évince... » C'est ce que l'ait le puritain imaginé par Vignj'. — (^est parce qu'il s'était si consciencieusement renseigné et parce qu'il avait médité plus de vingt ans sur la destinée des races sauvages que le poëte ne cachait point sa prédilection pour cette pièce parfois bien gauche, mais fort intéressante.
' Après avoir évoqué, en se souvenant sans doute d'une toile de Mantegna, Samson séduit par Dalila,
... le maître jeune et j^rave Dont la force divine obéit à l'esclave,
Vign}' formule la loi de la lutte perpétuelle entre les deux sexes — avec un mépris biblique et primitif de la femme, et aussi un préjugé d'homme.
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.
— Donc ce que j'ai voulu. Seigneur, n'existe pas ! — 5 Celle à qui va l'amour, et de qui vient la vie.
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie...
« Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme
N'avait pour aliment que l'amour d'une femme.
Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur 10
Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur.
— Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie.
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ; 15
Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée,
De se voir découverte ensemble et pardonnée ;
Car la bonté de l'Homme est forte, et sa douceur
Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.
Mais enfin je suis las. J'ai l'âme si pesante, 20
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
^ Alfred de Musset avait déjà écrit dans Le fis du Titien (Revue des Deux Mondes, 1*»' mai 1838): « Et les feninies ont toutes plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila ; elles savent saisir à propos le secret des cheveux de Sarason. )) — Boutade chez l'un, sombre lamente chez l'autre poëte.
^ C'est Samson qui parle : — ou du moins le poëte n'exhale sa plainte que « sous un masque grandiose, hébraïque, impersonnel ». (Sainte-iieuve ) Nous sommes loin de la Nuit de Décembre ou de la Nuit d'Octobre.
^^ « Si l'on me rase la tête, toute ma force m'abandonnera », dit à Dalila le Samson du Livre des Juges. — Divins : consacrés à Dieu.
^^^ « Vous m'avez déjà menti par trois fois », dit Dalila au héros d'Israël.
18.19 (( Votre générosité m'écrase », dit la duchesse de Quitte pour la peur à son époux ; puis encore après le départ de ce galant homme : « Il m'a sauvée, il m'a traitée comme une enfant, avec une pitié dédaigneuse qui m'anéantit et me punit bien plus que la sévérité d'un autre. » N'y a-t-il pas la façon de pardonner ?
20 „ Samson à bout, non de pardon, mais de courage, donnerait sa vie pour rien. » (Sainte-Beuve.)