‹ Œuvres choisiesChapitre 66 sur 135 · LA COLKHK DE SAMSON · texte numérisé non relu

LA COLKHK DE SAMSON

Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain

Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.

Toujours voir serpenter la vipère dorée

Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ; 25

Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr...

Toujours mettre sa force à garder sa colère

Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire

D'où le feu s'ccliappant irait tout dévorer ;

Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer, 30

C'est trop ! Dieu, s'il le veut, peut balayer ma cendre.

J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre.

Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra

Pour m'annoncer la mort ! — Ce qui sera, sera ! »

Il dit et s'endormit près d'elle jusqu'à l'heure 35

Où les guerriers, tremblant dêtre dans sa demeure,

Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux,

Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,

Le traînèrent sanglant et chargé d'une chaîne

Que douze grands taureaux ne tiraient qu'avec peine, 40

Le placèrent debout, silencieusement.

Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement.

Et deux fois, en tournant, recula sur sa base

Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase.

Allumèrent l'encens, dressèrent un festin 45

Dont le bruit s'eutendait du mont le plus lointain,

22 « Samson n'avait-il pas pris sur ses épaules les deux portes de la ville de Gaza pour les porter sur le haut d'une montagne ?

"^^ Souvenir du Samson Agonistes de Milton : « Cette vipère, cette femme d'audace, l'impie Dalila... »

^^^ Cf. Isaïe, LU, 7 : « Qu'ils sont beaux les pieds de celui... qui annonce la bonne nouvelle. » — Fénelon s'était déjà souvenu de celte expression si simplement belle : « Ils sont beaux les pieds de ces hommes qui vont porter jusqu'au bout du monde les lumières de la vérité et de la foi. » (Sermon sur l'Epiphanie.)

"'^ Résignation. — Cf. Prolace de Cromwell : « Che sara, sara. »

•^^ « Les Philistins... lui arrachèrent aussitôt les yeux ; et l'ayant mené à Gaza chargé de chaînes, ils l'enfermèrent dans une prison. » {Juges, XVI, 21.)

'" Comme le vers 46, rappelle le goût de V. Hugo.

*'- Cf. Rois, v, 3. Placée auprès de Dagon, l'arche d'alliance fait tomber par un prodige la statue du dieu des Philistins.

■^^ Sacrifice, festin, réjouissance, tout est indiqué dans la Bible.

Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée

Placèrent Dalila, pâle prostituée,

Couronnée, adorée et reine du repas,

Mais tremblante, et disant : Il ne me verra pas ! 50

Terre et ciel ! avez-vous tressailli d'allégresse

Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse

Suivre d'un œil hagard les yeux tachés de sang

Qui cherchaient le soleil d'un regard impuissant ?

Et quand enfin Samson, secouant les colonnes 53

Qui faisaient les soutiens des immenses pylônes,

Ecrasa d'un seul coup, sous les débris mortels.

Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels ?

Terre et ciel ! punissez par de telles justices

La trahison ourdie en des amours factices, 0

Et la délation du secret de nos cœurs

Arraché dans nos bras par des baisers menteurs.

Ecrit à Shavington (Angleterre), 7 avril 1839.

Non content de se rappeler les chasses au loup de son grandpère, de son père et de ses oncles, Vigny dut prendre plus d'une fois le fusil en main. Peut-être est-ce un souvenir personnel qu'il met en œuvre dans cette pièce, la plus parfaite qui soit sortie de sa plume ? (Revue des Deux Mondes, i^^ février 1843.) Dès longtemps il avait été frappé de la résignation « stoïque « des animaux devant la mort. (Cf. le Déluge, v. 162.)

Avant lui, Rousseau et Byron avaient fait la même observation ; mais le germe de La Mort du Loup pourrait bien être un des Lays of ancient Rome de Macaulay. « La prophétie de Capys w (1842) : « Le bœuf trace le sillon, obéissant à l'aiguillon ; ... avec

Mais Vigny s'inspire également de Milton. La fin héroïque de Samson est racontée par un messager. Dalila triomphante s'était jointe aux ■ennemis de Samson ; on eût dit une déesse, à la voir.

^''' Pylônes : Vigny s'intéressait dès longtemps à l'art égN'ptien.

^^ Il est bien difficile de ne pas voir dans cet appel à la vengeance implacable un cri de colère du poëte trahi. « La forme est idéale toujours, écrivait Sainte-Beuve, mais le vase porte, cette fois, les marques de la flamme. » L'heure du pardon n'avait pas encore ■sonné.

cris et bonds l'épagneul répond au sifflet de son maître..., mais ta nourrice [la louve qui a allaité Romulus et Rémus] ne répcnid à nul maître, ta nourrice ne porte nul fardeau... ; quand toute la meute, en aboyant, cerne son repaire plein de sang, elle meurt en silence, jetant de rudes morsures au milieu des limiers mourants. » Cette hypothèse de A. A. Digeon [R. H. L. F., 190g, 2] paraît assez probable. Macaulay servit-il d'intermédiaire entre Byron et Vigny ? Vigny et Macaulay s'inspirèrent-ils du même vers de Byron ?

And the wolf dies in silence...

Il est difficile de le dire. — D'ailleurs l'originalité du poète français reste entière.

Les nuages couraient sur la lune enflammée

Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée.

Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.

Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon,

Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, 5

Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,

Nous avons aperçu les grands ongles marqués

Par les loups voyageurs que nous avions traqués.

Nous avons écoulé, retenant notre haleine

Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine 10

Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement

Le girouette en deuil criait au firmament ;

Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,

N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,

Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés, i5

Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.

^-^ Décor sombre et sinistre. Dans L'enlèvement de la redoute, de Mérimée, un vieux soldat tire un mauvais augure de la couleur rouge de la lune. (Cf. La Frégate la Sérieuse, v. 189.)

•'' Brandes : bru3'^ères séchées sur pied, en Poitou. (Le Duchat.) '* l*"" texte : landes.

^'' De ses pieds : allégorie mythologique.

^^' Sur leurs coudes... Cf. V. Hugo, Les voix intérieures, A Albert Durer :

Une forêt pour toi, c'est un monde hideux.

Le songe et le réel s y mêlent tous les deux.

Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes

Dont les rameiuix tordus font cent coudes difformes...

Rien ne bniîssait donc, lorsque, baissant la tête,

Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête

A regardé le sable en s'y couchant ; bientôt,

Lui que jamais ici l'on ne vit en défaut, 20

A déclaré tout bas que ces marques récentes

Annonçaient la démarche et les griffes puissantes

De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux.

Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches 25

Nous allions pas à pas en écartant les branches.

Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient.

J'aperçois tout à coup deux yeux qui flambo3'aient,

Et je vois au delà quatre formes légères

Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères, 30

Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,

Quand le maître revient, les lévriers joyeux.

Leur forme était semblable et semblable la danse ;

Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,

Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi, 35

Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.

Le père était debout, et plus loin, contre un arbre.

Sa Louve reposait comme celle de marbre

Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus

Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus. 40

Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées,

Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.

20 £ii défaut : ternie de chasse, perdre la piste.

29 Quatre formes légères : il n'y a que deux louveteaux (v. 23), mais le clair de lune projette leurs deux ombres.

30 3-2 Echos probables des vers de Macaulay cités plus haut.

^^ L'homme leur ennemi. Dans son Histoire des quadrupèdes, Buffon écrit que le loup meurt souvent de faim, « parce que 1 homme lui ayant déclaré la guerre, l'ayant même proscrit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois... >>

38 40 Suivant la tradition, Romulus et Rémus, exposés sur le Tibre, furent portés par les eaux au pied du Palatin et nourris par une louve. Dans Childe-Harold (IV, 88), Byron sahie cette nourrice de Rome : « Toi dont les mamelles de bronze semblent encore contenir le lait des conquérants, dans le palais où nous t'admirons comme un antique monument de l'art !... » Cette statue célèbre avait été souvent reproduite : elle était en bronze.

Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante^ 45

Du chien le plus hardi la gorge pantelante,

Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer.

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair.

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, 50

Jusqu'au dernier moment oii le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.

Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.

Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,

Le clouaient au gazon, tout baigné dans son sang ; 55

Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.

Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri.

Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. 60

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,

Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre

A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois,

Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,

Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve 65

Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;

Mais son devoir était de les sauver, afin

De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,

''"'• Pantelante : haletante.

''*" « Le loup a beaucoup de force, surtout dan.s les parties antérieures du corps, dans les muscles du cou et de la mâchoire .. Il mord cruellement... » (BufFon )

GOjiO (, Lorsqu'on le tire et que la balle lui casse quelque membre, il crie ; et cependant, lorsqu'on l'achève à coups de bâton, il ne se plaint pas comme le chien : il est plus dur, moins sensible... » (Buffon ) — Noter la résignation hautaine {sans daigner savoir...) de ce loup symbolique, dont les « grands yeux » semblent dicter la fîère consigne du silence.

^ Cf. v. 36 (note).

A ne jamais entrer dans le pacte des villes

Que l'homme a fait avec les animaux serviles 10

Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,

Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,

Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, 75

C'est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que Ion fut sur terre et ce qu'on laisse,

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

— Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur ! 80

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive.

Jusqu'à ce haut degré de stoïque iierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 85

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

09 7-2 Le loup ne s'appi-ivoise jamais. L'homme a pu, au contraire, domestiquer le chien et s'en faire un précieux auxiliaire pour la chasse. — Le poète idéalise la louve : il appelle devoir ce que le naturaliste appelle instinct.

''•^ Vigny se souvient ici de J.-J. Rousseau et de B\a'on. — Cf. L'Emile : « La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, et l'endurent presque sans se plaindre. Celle-là détruite, il s'en forme une autre, tirée de la raison ; mais peu savent l'en tirer, et cette résignation factice n'est jamais aussi pleine et entière que la première. » (J. Langlais.)

Cf. Childe-Harold(iV, st xxi) : ... « Le chameau supporte sans se plaindre les plus pesants fardeaux, et le loup sait mourir en silence... De tels exemples nous seraient-ils donnés en vain ? Si des animaux d'une race ignoble et sauvage souffrent avec résignation, ne pourrionsnous pas, nous qui sommes formés avec des éléments plus nobles, braver les malheurs de la vie ?... »

^^ En 1823, Vigny écrivait déjà dans Dolorida :

. mais les fortes douleurs Ignorent les sanglots, 'es soupirs et les pleurs : Elle reste immobile et, sous un air paisible. Mord, d une dent jalouse, une main insensible...

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, Pais, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Ecrit au château du M***

Sainte-Beuve trouve dans cette pièce, qui parut dans la Revue des Deux Mondes, du i5 mars 1843, une « poésie familière, un sentiment d'humilité et de fraternité peu habituel à Vigny ». Qu'on relise le Pauvre diable, de Voltaire, ou Dupont et Durand, de Musset, et on appréciera davantage la pitié et l'indulgence du poète de La Flûte. Il nous y présente ce que nous appelons familièrement un « raté » ; mais avec quel respect et quelle délicatesse il nous raconte les tristes aventures de cette épave humaine, quelles circonstances atténuantes il sait trouver pour les fautes ou les erreurs du pauvre mendiant !

Mais le principal intérêt de ce « poème philosophique » lui vient de la méditation développée dans la III<-' partie. Pour expliquer l'existence du mal moral et l'imperfection de toute œuvre, de tout acte humains, Vigny a recours à une image sensible, à un symbole tout platonicien. L'âme se sert du corps, disait Socrate à Cébès dans le Phédon, mais les sens l'égarent et la troublent... « La philosophie recevant l'âme liée véritablement et pour ainsi dire collée au corps et forcée de considérer les choses non par elle-même, mais par l'intermédiaire des organes, comme à travers les murs d'un cachot et dans une obscurité absolue, reconnaissant que toute la force du cachot vient des passions qui font que le prisonnier aide lui-même à serrer sa chaîne ; la philosophie, dis-je, recevant l'âme en cet état, l'exhorte doucement et travaille à la délivrer... » Si Vigny semble admettre ce dualisme, il ne croit pas encore à une telle efficacité de la philosophie. Il croit le mal incurable ; ce ne serait que dans un monde meilleur que l'âme retrouverait la vue claire des choses et la liberté.

Durant cette vie, l'esprit a beau concevoir le bien et rêver l'idéal, mal servi par les organes, il multiplie, dans la réalisation, les. fautes, les désaccords, les erreurs. Platon appelait l'âme

**' Le sort : la destinée ; Vigny ne dit pas la Providence.

'''^ « Les chasseurs en savent là-dessus plus long que moi : mais ici il me paraît qu'il y a un peu trop de désaccord entre la bête prise pour exemple et la moralité trop quintessenciêe. » (Sainte-Beuve.) Le critique se montre sévère pour celte « stoïque idéalisation de l'animal ierocc. » Leconte de Lisle en sentait mieux la grandeur : « La MoiH du Loup est un cri de douleur autrement fier et viril que les lamentations élégiaques acclamées par la foule contemporaine... »

l'harmonie d'une lyre ; Vigny compare l'âme à l'artiste qui ne réussit jamais à tirer de sa tlùte, instrument chétif, imparfait, les sons qu'il lui demande. « Il s'en prend moins au joueur qu'à la flûte. )) Les gaucheries d'exécution de ce poëme d'intéressante conception viennent comme à l'appui de sa thèse.

Le poëte tenait à ce symbole de la Flûte, qui lui permettait de discuter une théorie du métaphysicien Maine de Biran, en illustrant telle Maxime d'un pessimiste du grand siècle, La Rochefoucauld : « La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées ; elles ne sont, en effet, que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps. » (XLIV.)

Un ferme propos de pitié et d'humilité s'impose comme conclusion de cette méditation.

Un jour je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre

Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre

Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever

Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver.

Il paraissait chercher dans les longues allées 5

Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées ;

Il suivait à regret la trace des passants

Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens.

Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue,

Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue 40

Et d'un amer souper dans un logis malsain.

Cependant il tirait lentement de son sein.

Comme se préparait au martyre un apôtre,

Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre,

Essayait l'embouchure à son menton tremblant, 15

Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant,

8 l»"" texte : tout sens.

^0-11 On lit dans le Journal d'un poète (1839) : « Oui, dit Stello..., je hais la misère, non parce qu'elle est la privation, mais parce qu'elle est la saleté. Si la misère était ce que David a peint dans les Horaces, une froide maison de pierres, toute vide, ayant pour meubles deux chaises de paille, un lit de bois dur, une charrue dans un coin, une coupe de bois pour boire de l'eau pure et un morceau de pain sur un couteau grossier, je bénirais cette misère parce que je suis stoïcien. Mais quand la misère est un grenier avec une sorte de lit à rideaux sales, des enfants dans un berceau d'osier, une soupe sur un poêle et du beurre sur les draps, dans un papier, — la bière et le cimetière me semblent préférables. »

Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,

Puis jouait. — Mais son front en vain gonflait sa veine.

Personne autour de lui pour entendre et juger

L'humble acteur d'un public ingrat et passager. 20

J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste,

Sans attendre un regard de son œil doux et triste

En ce temps de révolte et d'orgueil si rempli ;

Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

Il me fit un tableau de sa pénible vie. 25

Poussé par ce démon qui toujours nous convie,

Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,

Et le chaos entier roulait dans son récit.

Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,

Qu'entreprise avortée et grandeur eu paroles. 30

D'abord, à son départ, orgueil démesuré,

Gigantesque écriteau sur un front assuré.

Promené dans Paris d'une façon hautaine ;

Bonaparte et Byron, poëte et capitaine.

Législateur aussi, chef de religion 35

(De tous les écoliers c'est la contagion),

Père d'un panthéisme orné de plusieurs choses.

De quelques âges d'or et des métempsycoses

De Bouddha, qu'en son cœur il croyait inventer ;

Il l'appliquait à tout, espérant importer iû

Sa révolution dans sa philosophie ;

Mais des contrebandiers notre âge se défie ;

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