A EVA
Comme épigraphe au XX' chapitre de Cinq-Mars, Vigny avait fixé cette pensée de Lamennais : « Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains..., ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement. » — Hugo avait déjà choisi ce texte pour le placer en tête de sa sixième Ode : Le Génie. 11 figurerait volontiers comme épigraphe de VEsprit pur.
Ainsi que la Maison du Berger^ ce poëme est dédié à Eva, la mystérieuse amie du poète.
La première esquisse n'en serait-elle pas un sonnet dédié jadis par l'auteur à M""' Dorval ?
Si des siècles mon nom perce la nuit obscure. Ce livre, écrit pour vous, sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure Quelqu'un, dans l'avenir, tout haut le redira...
Sur le seuil de la mort, juge confiant de l'œuvre qu'il laisse, le poète penseur grave son Exegi monumentiLm. Comme Corneille, dans VExciise à Ariste, il dit :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée...
Comme celle de don Carlos dans Don Sanche d'Aragon^ sa fierté sonne haut :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ;
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux.
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître...
^80 Empreint : imprégné serait plus juste. — « La solitude est sainte », disait Stello, après André Chénier.
i«i Cf. v. 7 (note).
1^2 Cet acte de foi du poëte réconfortera sou jeune correspondant. — Ce pessimiste croyait eu l'avenir de l'humanité, au progrès de la science, au rôle bienfaisant des grands hommes.
lt:sfrit pur 159
Pontife austère et convaincu de la pensée, poète fier de n'avoir été que poëte, orgueilleux, mais sans vanité, dans cette apothéose de « l'esprit pur », il évoque ses ancêtres pour se préférer à eux, puis il forme avec confiance un dernier vœu : celui de vivre dans la mémoire des hommes, du moins dans la mémoire d'une élite. Le succès croissant de ses œuvres ne lui permettait-il pas d'espérer qu'il ne mourrait pas tout entier r
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.
J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme,
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire. 5
Qu'il soit ancien, qu'importe ? Il n'aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l'a porté.
Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes.
J'ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi.
J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes 10
Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi.
A peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre ;
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres, 15
Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux
^ Cimier : la chue du casque, et aussi la partie la plus élevée des ornements de l'écu, « plus grande marque de noblesse que l'arnioirie » en style héraldique. — Vign}-^ n'était point exempt d'une certaine vanité nobiliaire. Sainte-Beuve l'appelait malignement « le gentilhomme ». — Voir E. Dupuj^ La jeunesse des romantiques, p. 145 et suiv.
^' Qu'il soit ancien... Vigny s'exagérait l'ancienneté de sa noblesse. — Il n'aura de mémoire : il ne laissera de souvenir durable.
^' C'est sous Charles IX que l'ut anobli François de Vignes receveur de la ville de Paris.
'•' On lit dans des Fragments de Mémoires datant de 1847 : « Mon père était le cadet de douze enfants, et mon grand-père (M. Guy-
Des beaux cerfs qu'ils lançaient des bois héréditaires Jusqu'oii voulait la mort les livrer à leurs coups ; Suivant leur forte meute à travers deux provinces Coupant les chiens du roi, déroutant ceux des princes, 20 Forçant les sangliers et détruisant les loups ;
Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d'honneur en tout temps comme en tous lieux, cherchant
De la Chine au Pérou les Anglais, qu'ils brûlèrent
Sur l'eau qu'ils écumaient du levant au couchant ; 25
Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles.
Parfumés et blessés revenaient à Versailles
Jaser à l'Œil-de-Bceuf avant de voir leur champ.
Mais les champs de laBeauce avaient leurs cœurs, leur âmes, Leurs soins. Ils les peuplaient d'innombrables garçons, 30
Victor de Vigny) un des meilleurs gentilshommes et des plus riches propriétaires de la Beauce.
» Ses terres, dont je n'ai en ina possession que les noms écrits sur ma généalogie, y sont inscrites ainsi, après son nom :
« Seigneur du Tronchet, de Moncharuille, des deux Einerville, Isy, Frêne, Joinville, Folleville, Grave.lle et autres lieux. »
iG 2i Cf, Genèse, x, 8-9. « Et Chus engendra Nemrod... Il fut un grand chasseur devant l'Eternel. De hi est venu ce qu'on dit : comme Nemrod, le grand chasseur devant l'Eternel. » — Le grand-père d'A. de Vigny, rencontrant un jour les veneurs du roi, soutint contre eux le droit du gentilhomme. — « Au Tronchet, écrit Vigny, j'appris de mon père à tirer un coup de fusil..., mais les récits des chasses passées me plaisaient plus que le spectacle des chasses mesquines que je voyais. >- (Journal.)
23 25 L'aïeul maternel de Vigny, le chevalier de Baraudin, était capitaine de vaisseau dans « cette grande marine de Louis XVI qui rivalisait avec celle d'Angleterre et partageait l'Océan avec elle ». (Ibid.)
2(3 28 Blessé pendant la guerre de Sept Ans, le père de notre poète était chevalier de la croix de Saint-Louis. « Je ne me lassais pas d'entendre sa conversation, écrit Vigny, toute pareille à un livre d'anecdotes qu'on nomme Paris, Versailles et les Provinces. J'y ai retrouvé quelques-unes des histoires de l'Œil-de-Bœuf que savait et redisait chaque salon de Paris, n
29 Vigny évoque « l'existence de l'homme noble volontairement enchaîné à la glèbe » (E. Dupuy), en Beauce, « au tiiilieu de cette province plate et féconde en blés ». (Vigny.)
De filles qu'ils donnaient aux chevaliers pour femmes, Dignes de suivre en tout l'exemple et les leçons ; Simples et satisfaits si chacun de leur race Apposait saint Louis en croix sur sa cuirasse, Comme leurs vieux portraits qu'aux murs noirs nous
[plaçons. 35
Mais aucun, au sortir d'une rude campagne,
Ne sut se recueillir, quitter le destrier,
Dételer pour un jour ses palefrois d'Espagne,
Ni des coursiers de chasse enlever l'étrier,
Pour graver quelque page et dire en quelque livre 40
Comme son temps vivait et comment il sut vivre.
Dès qu'ils n'agissaient plus, se hâtant d'oublier.
Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole ;
Mais sur le disque d'or voilà qu'il est écrit.
Disant : « Ici passaient deux races de la Gaule 45
Dont le dernier vivant monte au temple et s'inscrit,
Non sur l'obscur amas des vieux noms inutiles,
Des orgueilleux méchants et des riches futiles.
Mais sur le pur tableau des héros de I'Esprit. ))
"■•^ Quelque gauchei'ie.
'^'^ Vigny se rappelait le vieux manoir du Tronchet, près d'Elampcs : « Une grande salle de billard où étaient rangés les portraits de mes grands-pères, de leurs femmes et de leurs enfants, me resta dans la mémoire, et j'ai toujours eu du plaisir à les revoir à la Briche, chez M. de Sainl-Pol, mon parent, qui, lorsque ce dernier château de mon père fut vendu, donna asile chez lui à cette famille de chevaliers cuirassés. » (Journal.)
H7.3« Stj'le troubadour. Cf. Le Cor, v. 54.
''*' Nous lirions volontiers avec Georges Ascoli « sur le livre d'or... )) — Foi7à quil est écrit : slj'le biblique, mais « disant », au vers suivant, est bien gauche.
^•' Dans ses Mémoires (inédits), Vigny, parlant de ses origines paternelles et maternelles, ajoutait : « Ces deuxsangs nobles... se sont réunis dans mes veines pour y mourir. ))
''"' Au temple de Mémoire.
''" Nous adoptons la conjecture de G. Ascoli : héros ; le texte de 1864, souvent fautif, porte : des livres de VESPRIT.
Ton règne est arrivé, Pur Esprit, roi du monde ! 50
Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit.
Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde
Régnait sur nos aïeux. Aujourd'hui, c'est I'Ecrit,
L'Ecrit universel, parfois impérissable,
Que tu graves au marbre ou traces sur le sable, 55
Colombe au bec d'airain ! Visible Saint-Esprit !
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées.
Je reste. Et je soutiens encor dans les hauteurs,
Parmi les maîtres purs de nos savants musées,
L'Idéal du poëte et des graves penseurs. 60
J'éprouve sa durée en vingt ans de silence,
Et toujours, d âge en âge encor je vois la France
Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.
5"^ « L'esprit pur », pour Malebranche, c'est l'entendement. Suivant la Recherche de la vérité, l'homme comme pur esprit peut voir en Dieu, s'unir avi Verbe de Dieu, à la sagesse ef à la vérité éternelles. Malebranche se souvenait d'ailleurs de saint Augustin, qui entend par mens... pur/s.sz/;itt l'esprit, l'âme dégagée du corps, des contingences de la matière, l'esprit pensant. — Lamartine avait dit de même, dès 1842 ( Ressouvenir du lac Léman) :
Mais ce n'est plus le glaive, Huber. c'est la pensée Par qui des nations la force est balancée. Le règne de l'esprit est à la fin venu...
S3 Vigny appelle l'intelligence « cette Reine du monde actuel ». (A Maximilien de Bavière, 17 sept. 1839.)
à"» 1864 : « traînes sur le sable ». Nous adoptons la correction de notre ancien maître Georges Dalme5'da.
^^ Musées : au sens primitif : temples des Muses.
^•^ Les maîtres purs. (Cf. v. 49 le pur tableau.)
^'^ Pouvait-on mieux caractériser le rôle de Vigny qu'il ne le fait ici lui-niême ?
*'' Vingt ans de silence : le poëte n'avait rien publié de nouveau depuis La Maison du Berger {IS^i), que La Bouteille à la mer — et «ncore dans la Revue des Deux Mondes.
^' Fusion fâcheuse de deux images.
Jeune postérité d'un vivant qui vous aime ! Mes traits dans vos regards ne sont pas efl'acés ; 65
Je peux en ce miroir me connaître moi même j Juge toujours nouveau de nos travaux passés î Hots d'amis renaissants 1 Puissent mes Destinées Vous amener à moi, de dix en dix années, Attentifs à mon œuvre, et pour moi, c'est assez ! 70
10 mars 1863.
^'' Jeune postérité... C'est eu ponlife de « la religion de l'esprit » que Vigny lance celte apostrophe solennelle. — Cl". Esther, v. 114, où Rocineimit-e Sophocle.
^*' Me connaître moi-même. — Cf. La Maison du Berger, v. 227-
^^ Mes Destinées : mon destin, ou plutôt mon recueil Les Destinées, dont ce poëme est l'épilogue. — La Bouteille à la mer (v. 6). — Le succès croissant de son œuvre lui permettait de concevoir au déclin de sa vie ce réconfortant espoir. Déjà, en 1842, dans une lettre inédite (E. Dupuy, i4. cfe V., O, 110), il écrivait de ses poèmes à paraître : « L'espoir qu'ils se graveront dans des âmes choisies et qu'ils vivront après moi est, en vérité, le seul que mon cœur nourrisse avec chaleur... Ma chère patrie m'en sait gré, je ne demande rien de plus... »
Cinq-Mars ou Une conjuratioji sons Louis XIII, roman visiblement inspiré de Walter Scott, parut en avril 1826. « Ce qui fait l'originalité de ce livre, écrit l'auteur dans son Journal^ c'est que tout y a l'air roman et que tout y est histoire. Mais c'est un tour de force de composition dont on ne sait pas gré et qui, tout en rendant la lecture de l'histoire plus touchante par le jeu des passions, la fait suspecter de fausseté et quelquefois la fausse en effet. »
Œuvre longtemps et sérieusement méditée, copieusement documentée, elle a les charmes, comme aussi les défauts du roman historique. Avec sa belle « imagination de poëte », Vigny ne se montra point romancier puissant, « praticien consommé dans la science de la vie;». Sainte-Beuve le signalait avec franchise dans le Globe du 8 juillet 1826, sans méconnaître les beautés supérieures, l'intérêt dramatique, les vives et curieuses couleurs de l'œuvre — non plus que la grandeur et la grâce des personnages. Les malheurs d'Henri d'Effiat, marquis de Cinq- Mars, favori de Louis XIII, son amour pour Marie de Gonzague, le noble dévouement de de Thou, firent verser bien des larmes. Alfred de Vigny devint « l'auteur de Cinq-Mars ». — On apprécie surtout de ce roman quelques portraits et de fort belles descriptions.