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CONSEIL A UN JEUNE HOMME INCONNU

Ce poëme, « détaché du volume inédit des poëmes philosophiques », parut dans la Revue des Deux Mondes^i" février 1854. Quel est ce jeune homme inconnu ? Serait-ce Je jeune Armand B..., auquel Vigny voulait écrire en novembre 1849, pour le réconforter, à l'Hospice de Tours ? [Cf. Correspondance, éd. Sakellaridès, p. 175.] Le poëte pensait qu'on devait encourager les jeunes gens {Journal, infra), mais il écrivait à M"'' Maunoir : « J'ai reproché à quelques-uns de mes illustres amis les fades compliments par lesquels ils enivraient et égaraient des jeunes hommes dont ils n'avaient pas lu les œuvres. Je n'ai jamais oublié Escousse ; cet enfant gâté fut vraiment asphyxié par d'insensés éloges qui le plaçaient auprès de Shakspeare, si ce n'est un peu plus haut. Lorsque son second ouvrage tomba, croyant qu'il n'avait plus qu'à mourir, il se tua, comme vous savez, en compagnie d'un autre enfant perdu par le compliment parisien. »

Vigny répond au jeune poète par un mâle conseil stoïcien, qu'il rend plus saisissant par le choix d'un merveilleux symbole. Pessimiste, il a ;'oi dans la science, et dans la destinée de l'idée. Celui-là n'a point perdu sa vie qui a lancé sa bouteille à la mer !

Cette foi idéaliste a inspiré au poète des Destinées quelquesunes de ses plus belles stances.

^^•'' « Aveugle et sourd » est déjà le destin chez M°i* de Staël.

PraliqucMiient, aux yeux de \'igiij', le ciel est vide.

1'"' « 11 est cerlaiu que la crcalion est une œuvre manquéc ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection à grand'peine. Dans les deux cas, sf)yons lunnbles et incertains. 11 n'j' a de sûr que notre ignorance et notre abandon, — peut-être éternel !... » (Journal, 1835.)

'" Celle idée revient à plusieurs reprises dans le Journal. — CA\ La Mort du Loup, et dans lie Journal inédit (cité par AL Dorison) : « Faites comme Bouddha; silence sur Celui qui ne parle pas. »

Courage, ô faible enfant, de qui ma solitude

Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez

Sous mes yeux ombragés du camail de l'étude.

Oubliez les enfants par la mort arrêtés ;

Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre ; 5

De l'œuvre d'avenir saintement idolâtre,

Enfin, oubliez l'homme en vous-même. — Ecoutez ;

Quand un grave marin voit que le vent l'emporte

Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont,

Que dans son grand duel la mer est la plus forte 10

Et que par des calculs l'esprit en vain répond ;

^ Ma solitude : Vigny vivaitTalors retiré dans son erniitage[de Charente. — -•>*'-

■^ Souffrant des j'eux, le poète protégeait sa vue par une visière. Toujours hi périphrase. — « Je ne suis qu'un étudiant ^perpétuel. » (Vigny.)

^ C'est à l'auteur de Steîlo et de Chatterton que le « faible enfant >> s'était adressé. Vigny tremble que l'exemple de ces malheureux ne lui soit funeste .

^ Malfilâtre, que « la faim mit au tombeau », dit Gilbert à l'hôpital (Cf. Stello et la satire de Gilbert : Le dix-huitième siècle); mort en 1767, auteur d'une ode : Le soleil fixe au milieu des planètes, qui n'est pas sans mérite.

•^ C'est en songeant à l'avenir que Vigny s'est consolé de vivre. Cf. Journal : « 11 ne faut désirer la popularité que dans la postérité, non dans le temps présent. »

'^ Conseil stoïcien. — Ecoutez : le poète a hâte d'en venir au sj'mbole dont on retrouve le premier germe dans le Journal (1842) : « Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette : « Attrape qui peut. »

"^ Grave : cf. Journal. Bisson, infra. — Le mouvement rappelle un peu Canaris, des Orientales :

Lorsqu'un vaisseau vaincu dérive en pleine mer.

Que les voiles carrées Pendent le long des mâts

Qu'on n'y voit que des morts, tombés de toutes parts... Grands mâts rompus

^0 et suiv. Souvenir de Pascal : « L'homme n'est qu'un roseau... Mais, quand l'univers l'écraserait... »

Que le courant l'écrase et le roule en sa course, Qu'il est sans gouvernail et partant sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond.

Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure, 15

Les méprise en sachant qu'il en est écrasé, Soumet son âme au poids de la matière impure Et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.

— A de certains moments, l'âme est sans résistance ; Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistance 20 Que de la forte foi dont il est embrasé.

Dans les heures du soir, le jeune Capitaine

A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.

Nul vaisseau n'apparaît sur la vague lointaine,

La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens. 25

— Il se résigne, il prie ; il se recueille, il pense A celui qui soutient les pôles et balance L'équateur hérissé des longs méridiens.

Son sacrifice est fait ; mais il faut que la terre

Recueille du travail le pieux monument. 30

■•'' Dans Novissima verba {Harmonies poétiques et religieuses), Laiiiarliue avait adressé à la vérité ces vers de résignation désespérée :

Je ne cherche plus rien à tes clartés funèbres, Je m'abandonne en paix à ces flots de ténèbres. Comme le nautonier, quand le pôle est perdu, Quand sur l'étoile même un voile est étendu, Laissant flotter la barre au gré des vagues sombres. Croise les bras et siffle et se résigne aux ombres. Sûr de trouver partout la ruine et la mort, Indiffèrent au moins par quel vent, sur quel bord...

^' Liée an corps, l'ànie en partage les destinées.

-^^ Le penseur s'isole : une des idées maîtresses de Vignj'.

-'^ Dans les heures du soir : pendant ses veilles.

-•'' Indiens : cl", v. 87.

"ii.-iH Evocation anlhropomorphiquc d'un dieu maintenant le globe.

'^ iWonumen/ (sens étymologique).

C'est le journal savant, le calcul solitaire,

Plus rare que la perle et que le diamant ;

C'est la carte des flots faite dans la tempête,

La carte de l'écueil qui va briser sa tête :

Aux voyageurs futurs sublime testament. 3b

Il écrit : « Aujourd hui, le courant nous entraîne,

Désemparés, perdus, sur la Terre de Feu.

Le courant porte à Test- Notre mort est certaine :

Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.

— Ci-joint est mon journal, portant quelques études 40

Des constellations des hautes latitudes.

Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu ! »

Puis immobile et froid, comme le cap des brumes

Qui sert de sentinelle au détroit Magellan,

Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes, 45

Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,

^^ Mêmes comparaisons que pour la poésie. (Cf. La Maison du Berger, II.)

*' M. Baldensperger remarque que Vigiw situe ce naufrage « dans les parages mêmes où Bougainville avait lutté contre les diffîcuhés les plus hostiles ; dans le détroit de Magellan. » C'est le 2 décembre 17G7 que le grand explorateur (mort en 1811) parvint au détroit. Vigny avait lu le Voyage autour du monde de la frégate du roi et la Boudeuse », la Flûte et l'Etoile. (Paris, 1771.) A la page 257, on trouve : « .Un fort courant nous entraînoit dans un grand enfoncement de la terre de Feu... » Mais u'avait-il pas eu la curiosité de parcourir le Journal de la navigation de la frégate Thétis et de la corvette Espérance pendant les années 1824-1826 (Paris, 1837, in-4'') ? Le capitaine de vaisseau baron de Bougainville y racontait son exploration lie la Terre de Feu. On y trouvait mention du cap San Diego, des îles de Saint-Ildefonse, des brusques sautes de vent, des courants violents du détroit de Magellan, où il faut cingler au nord à tel passage dangereux.

•"' Les courants, au cap Horn, portent de l'Ouest à l'Est.

■^'^ Résignation fataliste, confiante pourtant. Cf. le vers final.

^'"^ Le cap Horn, une des îles de la Terre de Feu, énorme rocher noir, falaise verticale, haute de 580 mètres, « se révélant au loin aux navires par sa grandeur morne et solitaire ». (Hall.)

^^ Les pics San-Diego, San-Ildefonso (note de l'auteur). — Le premier domine un passage dangereux du détroit de Lemaire, le second une île de l'océan Antarctique, à 130 kil. O. du cap Horn.

LA BOUTEILLP: a la MEU 151

Il ouvre une bouteille et la choisit très forte, Tandis que son vaisseau que le courant emporte Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.

Il tient dans une main cette vieille compagne, 50

Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni.

Le cachet porte encor le blason de Champagne,

De la mousse de Reims son col vert est jauni.

D'un regard, le marin en soi-même rappelle

Q)uel jour il assembla l'équipage autour d'elle, 55

Pour porter un grand toste au pavillon béni.

On avait mis en panne, et c'était grande fête ; Chaque homme sur son mât tenait le verre en main ; Chacun à son signal se découvrit la tête. Et répondit d'en haut par un hourra soudain. 60

Le soleil souriant dorait les voiles blanches ; L'air ému répétait ces voix mâles et franches, Ce noble appel de l'homme à son pays lointain.

Après le cri de tous, chacun rêve en silence.

Dans la mousse d'Aï luit l'éclair d'un bonheur ; 65

Tout au fond de son verre il aperçoit la France.

La France est pour chacun ce qu'y laissa son cœur :

■'•' Fernie... son flanc ■ bouche ; expression contournée et iucxacte.

^' Mousse de Jie.ims : papier doré, iniifaut la mousse, qui revêt le col de la bouteille.

•'*' Tosle : admis par l'Académie (1762). Musset employait le mot dans La Nuit de Décembre.

•'^ Sur son mât : point n'est besoin d'être marin pour chicaner Vigii}' Qimnd l'équipage se i-ange à la bande ou dans la mâture, en signe de lete, pour rendre les honneurs, l'usage n'est point de « tenir le verre en main ». S'agit-il des gabiers perchés dans les hunes? — Toujours un chassé-croisé d'images.

^ Hourrah : l*'"' texte. — Vigny ne recule point devant le néologisnie, — Ce souvenir d'une fêle joj'cuse, par un temps radieux, fait contraste avec l'heui'e sombre du naufrage.

L'un y voit son vieux père assis au coin de l'âtre,

Comptant ses jours d'absence ; à la table du pâtre,

Il voit sa chaise vide à côté de sa sœur. 70

Un autre y voit Paris, oti sa fille penchée

Marque avec les compas tous les souffles de l'air,

Ternit de pleurs la glace où l'aiguille est cachée.

Et cherche à ramener l'aimant avec le fer.

Un autre y voit Marseille. Une femme se lève, 75

Court au port et lui tend un mouchoir de la grève.

Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.

O superstition des amours ineffables,

Murmures de nos cœurs qui nous semblez des voix.

Calculs de la science, ô décevantes fables ! 80

Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois ?

Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pièges ?

Espérances roulant comme roulent les neiges ;

Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts !

Où sont-ils à présent ? où sont ces trois cents braves ? 85 Renversés par le vent dans les courants maudits.

71.74 L'enfant s'amuse tristement avec les instruments du marin : compas et boussole, et s'inquiète à la lecture du bulletin météorologique.

''^ Telle l'Ariane de Catulle sur la grève de Naxos. — Millevoye évoquait une scène semblable :

Du bord des mers quand la jeune Africaine

Croit découvrir la pirogue lointaine

Qui lui rendra laspect du bien-aimé.

Les flots en vain mouillent ses pieds d'ébène...

^'^ Mirages.

^'^ Telle une Danaïde, la science recommence perpétuellement son œuvre, que Vigny compare à la boule de neige qui fond sous les doigts d'enfant qui la péti-issent. — « J'évite d'être plat et je deviens obscur )>, dit Boilcau.

] LA BOUTEILLE A LA iMER 153

Aux harpons indiens ils portent pour épaves

Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis.

Les savants officiers, la hache à la ceinture,

Ont péri les premiers en coupant la mâture ; 90

Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix.

Le Capitaine encor jette un regard au pôle

Dont il vient d'explorer les détroits inconnus.

L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule ;

Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus. 95

Son navire est coulé, sa vie est révolue :

11 lance la Bouteille ù la mer, et salue

Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.

Il sourit en songeant que ce fragile verre

Portera sa pensée et son nom jusqu'au port ; 100

Que d'une île inconnue il agrandit la terre ;

Qu il marque un nouvel astre et le confie au sort ;

Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées

De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées ;

Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort. i05

87 88 Indiens : fuégiens, de la Terre de Feu ou plutôt des feux. — Le poète se souvient du naufrage de la Pérouse (vers 1788) à l'île de Vanikoro. En 1828, Dumont d'Urviile avait recueilli quelques débris pillés jadis par les indigènes.

**'■' Ces savants ont payé de leur personne, à l'heure de l'action.

'•^8 C'est sur une vision d'espoir confiant quand même que ses yeux se ferment. — Dans la pièce VIII* du Livre d'Amour, Sainte-Beuve a employé ce même symbole de la bouteille à la mer :

Et ceci, dans mon chant, quelquefois ma souri Qu'après ces soins pieux de s aimer, de s'écrire, Nous, passagers en deuil, chacun dans son navire, A 1 heure inévitable où rouleront sur nous La tempête funèbre et le gouffre jaloux, Quelque flacon scellé, revomi par 1 abîme, Sauvera nos deux noms

Dans le sonnet final de La Mer, Adieu-vat, Jean Richepiu a illustré de nouveau ce symbole.

Tout est dit. A présent, que Dieu lui soit en aide !

Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau.

Au large flot de l'est le flot de l'ouest succède,

Et la Bouteille y roule en son vaste berceau.

Seule dans l'Océan la frêle passagère HO

N'a pas pour se guider une brise légère ;

— Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.

Les courants l'emportaient, les glaçons la retiennent

Et la couvrent des plis d'un épais manteau blanc.

Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent 415

La flairer avec crainte, et passent en soufflant.

Elle attend que l'été, changeant ses destinées.

Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées.

Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.

Un jour, tout était calme et la mer Pacifique, 120

Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant.

106 „ La pauvre petite Bouteille qui porte une science de plus à notre pauvre espèce humaine est l'héroïne du poënie autant que le brave Capitaine. » Lettre du 15 inars 1862, publiée par P. -M. Masson, Alfred de Vignij, p. 93.

109 Berceau : malgré l'épithète vaste, le mot convient peu à l'immense Océan ; Vignj'^ y voyait surtout l'idée de bercer. — Cf. Le Déluge, V. 232.

1^- Comme la colombe de la Genèse.

11*^ En soufflant : d'où le nom de souffleurs donné à certains petits cétacés. Voir une jolie page de J. Thoulet sur ces animaux : « Dans les régions intertropicales de l'Atlantique, j'en ai vu entourant le bâtiment par troupeaux d'une centaine d'individus... Quelquefois ils s'arrêtent, se redressent verticalement, sortent en partie de l'eau et considèrent curieusement le bateau, cet autre animal encore plus gros qu'eux, puis ils s'enfoncent doucement..., etc. )) L'Océan, ses lois et ses problèmes (Hachette, 1904), p. 276. Sur les bouteilles à la nier d'aujourd'hui, ibid., p. 355.

i^'* La mer Pacifique : ainsi disait Bougainville.

LA BOUTEILLE A LA iMEK 155

Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.

Un navire y passait majestueusement ;

Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée :

Il couvre de signaux sa flamme diaprée : 125

Lance un canot en mer et s'arrête un moment.

Mais on entend au loin le canon des Corsaires ;

Le Négrier va fuir s'il peut prendre le vent.

Alerte ! et coulez bas ces sombres adversaires I

Noyez or et bourreaux du couchant au levant I 130

La Frégate reprend ses canots et les jette

En son sein, comme fait la sarigue inquiète,

Et par voile et vapeur vole et roule en avant.

Seule dans l'Océan, seule toujours ! — Perdue

Comme un point invisible en un mouvant désert, 135

L'aventurière passe errant dans l'étendue,

Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert.

Tremblante voyageuse à flotter condamnée,

Elle sent sur son col que depuis une année

L'algue et les goémons lui fout un manteau vert. 140

^'^ Majestueusement : advcrl)c lui-même plein de majesté. Il devait plaire à Sainte-Beuve qui le loue chez (^hênedollé.

'■'•'•'' L'expression serail-ellc moins impropre, quel besoin de hisser tant de signaux pour correspondre avec... la Bouteille ?

^'-" On sent l'indignation de \'igny contre les marchands d'esclaves.

^■'■- Jolie comparaison, souvenir d'une fable de Floriaa (II, 1) : La mère, l'enfant et les sarigues, dont voici la morale :

L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.

— Cf. Chatterton, III, 6.

rxi Harmonie imilative par allitérations.

*•*•' L' aventurière : cf. La Sauvage, v. 78.

i''0 « Tout, dans cette admirable pièce, donne l'impression forte de l'humanité énorme et aveugle à travers laquelle flotte au hasard, sans savoir si elle abordera jamais, une pensée précieuse, frêle et humble, imperceptible dans les immenses remous des forces brutales. » (E. Faguet.)

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides

L'entraînent vers la France et ses bords pluvieux.

Un pêcheur accroupi sous des rochers arides

Tire dans ses filets le flacon précieux.

Il court, cherche un savant et lui montre sa prise, 145

Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise

Quel est cet élixir noir et mystérieux.

Quel est cet élixir ? Pêcheur, c'est la science,

C'est l'élixir divin que boivent les esprits,

Trésor de la pensée et de l'expérience ; 150

Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris

L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique,

Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique,

Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.

Regarde. — Quelle joie ardente et sérieuse I 155

Une gloire de plus luit sur la nation.

Le canon tout-puissant et la cloche pieuse

Font sur les toits tremblants bondir l'émotion.

Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles

On va faire aujourd'hui de grandes funérailles. IGO

Lis ce mot sur les murs : (( Commémoration ! »

^^'^ Les côtes bretonnes sans doute, dont le gulf-stream tempère le climat, et qu'arrosent abondamment les pluies de l'Atlantique.

1"^^^ Cf. Journal, L'élixir, infra. — Le mot se prenait au figuré : « II est impossible que de tels élixirs d'âme restent scellés », écrit Sainte- Beuve des Pensées de Joubert,

153 Cf. V. 32.

I57 i58 L'écho d'une salve joj'euse retentit puissamment dans ces vers.

159.100 Qe distique fait sans doute écho au vers de V. Hugo, dans l'Ode à la Colonne (1830) :

Oh va ! nous te ferons de belles funérailles I

4G0 Vigny reprend ici une idée chère au wiii^ siècle et qu'on retrouve dans l'Hermès de Chénier.

Souvenir éternel 1 gloire à la découverte

Dans l'homme ou la nature, égaux en profondeur.

Dans le Juste et le Bien, source à peine entrouverte,

Dans TArt inépuisable, abîme de splendeur ! 1G5

Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée,

Glaces et tourbillons de notre traversée ?

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.

Cet arbre est le plus beau de la terre promise,

C'est votre phare à tous, Penseurs laborieux I no

Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise

Pour tout trésor scellé du cachet précieux.

L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine ;

Dites en souriant comme ce capitaine :

« Qu'il aborde, si c est la volonté des Dieux. » 175

Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées, Sur'nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le Savoir en fécondes ondées ; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort,

1^1 C'est un service national à la mémoire des héros du savoir.

i(vi iC5 £^g viai, le beau, le bien • triple objet de la philosophie.

^^^ Le poêle donne ici le sens de tous les symboles qu'il a patiemment filés dans les stances XVI et suivantes.

^''^ « La Gloire | Celte plante tardive, aman le des tombeaux. » (Musset.)

^'•^ L'or pur doit surnager ... ,hizarve inadvertance, si l'on prend l'or pur au sens propre ; mais au sens figuré, on comprend aisément la pensée du poète.

1'^-'' Dieux donne à ce souhait une forme antique. — Vers cornélien.

^"^' Cf. V. 103-104. — Le Dieu fort : expression biblique, appliquée au Dieu des armées.

177.178 ;^nj. JJ03 fronts : si l'image est maladroite, le sens ne paraît pas douteux : c'est le sort qui dépose le germe de l'intelligence — ou du génie — dans les cerveaux. Les « penseurs laborieux » fertilisent ce germe par l'affusion des connaissances.

'"'•^ Publions l'œuvre telle que nous l'avons conçue, sans l'altérer pour l'adapter au goût, ni aux exigences du public.

Tout empreint du parfum des saintes solitudes, 180

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : — Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Au Maine-Giraud, octobre 1853.

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