‹ Œuvres choisiesChapitre 77 sur 135 · RICHELIEU SOUS LES MURS DE PERPIGNAN · texte numérisé non relu

RICHELIEU SOUS LES MURS DE PERPIGNAN

« Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal, avait dit Richelieu ; pour ouvrir une source d'émotions qui détourne de la douleur cette âme incertaine, que cette ville soit assiégée, j'y consens ; que Louis parte ; je lui permets de frapper quelques pauvres soldats des coups qu'il voudrait et n'ose me donner ; que sa colère s'éteigne dans ce sang obscur, je le veux ; mais ce caprice de gloirene dérangera pas mes immuables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne sera française pour toujours que dans deux ans ; elle viendra dans mes filets seulement au jour marqué dans ma pensée. Tonnez, bombes et canons ; méditez vos opérations, savants capitaines ; précipitezvous, jeunes guerriers ; je ferai taire votre bruit, évanouir vos projets, avorter vos efforts ; tout finira par une vaine fumée, et je vais vous conduire pour vous égarer. ))

Voilà à peu près ce que roulait sous sa tête chauve ^ le Car-

^ ^^' texte : Ces pensées et de bien plus profondes encore roulaient sous la tête chauve du vieux cardinal.

dinal-Duc avant l'attaque dont on vient de voir une partie. Il s'était placé à cheval, au nord de la ville, sur une des montagnes de Salces ; de ce point il pouvait voir la plaine du Roussillon devant lui, s'inclinant jusqu'à la Méditerranée ; Perpignan, avec ses remparts de brique, sesbastions, sa citadelle et son clocher, y formait une masse ovale et sombre sur des prés larges et verdoyants, et les vastes montagnes l'enveloppaient avec la vallée comme un arc énorme ^ courbé du nord au sud. tandis que, prolongeant sa ligne blanchâtre à l'orient, la mer semblait en être la corde argentée. A sa droite s'élevait ce mont immense que l'on appelle le Canigou, dont les flancs épanchent deux rivières dans la plaine. La ligne française s'étendait jusqu'au pied de cette barrière de l'occident. Une foule de généraux et de grands seigneurs se tenaient à cheval derrière le ministre, mais à vingt pas de distance et dans un silence profond. Il avait commencé par suivre au plus petit pas la ligne d'opérations, et ensuite était revenu se placer immobile sur cette hauteur, d'où son œil et sa pensée planaient sur les destinées des assiégeants et des assiégés. L'armée avait les yeux sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme portant les armes le regardait comme son chef immédiat et attendait son geste pour agir. Dès longtemps la France était ployée à son joug, et l'admiration avait exclu de toutes ses actions le ridicule auquel un autre eût été quelquefois soumis. Ici, par exemple, il ne vint à l'esprit d'aucun homme de sourire ou même de s'étonner que la cuirasse revêtit un prêtre, et la sévérité de son caractère et de son aspect réprima toute idée de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses. Ce jour-là le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement guerrier ; c'était un habit couleur de feuille morte, brodé en or ; une cuirasse de couleur d'eau ; l'épée au côté, des pistolets à Farçon de sa selle, et un chapeau à plumes qu'il mettait rarement sur sa tête, oii il conservait toujours la calotte rouge. Deux pages étaient derrière lui : l'un portait ses gantelets, l'autre son casque, et le capitaine de ses gardes était à son côté. (Chap. X.)

^ l'' texte : immense.

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