‹ Œuvres choisiesChapitre 78 sur 135 · PLAIRE AU ROI · texte numérisé non relu

PLAIRE AU ROI

Légèrement blessé dans une affaire où il a remporté l'avantage, Cinq-Mars rentre au camp en songeant : « Tout son avenir était dans ce seul mot : plaire an Roi ; il se mit à rétléchir à tout ce qu'il a d'amer. »

En ce moment il vit arriver son ami M. de Thou, qui, inquiet de ce qu'il était resté en arrière, le cherchait dans la plaine et accourait pour le secourir s'il l'eût fallu.

— Il est tard, mon ami, la nuit s'approche ; vous vous êtes arrêté bien longtemps ; j'ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc ? Pourquoi vous êtes-vous arrêté? Le Roi va vous demander bientôt.

Telles étaient les questions rapides du jeune conseiller, que l'inquiétude avait fait sortir de son calme accoutumé, ce que n'avait pu faire le combat.

— J'étais un peu blessé, j'amène un prisonnier, et je songeais au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami ? Que faut-il faire s'il veut m'approcher du trône ? il faudra plaire. A cette idée^ vous l'avouerai-je ? je suis tenté de fuir, et j'espère que je n'aurai pas l'honneur fatal de vivre près de lui. Plaire! que ce mot est humiliant ! obéir ne l'est pas autant. Un soldat s'expose à mourir, et tout est dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractère, que de compositions avec sa conscience, que de dégradations de sa pensée, dans la destinée d'un courtisau ^ I Ah 1 de Thou, mon cher de Thou ! je ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l'aie vue qu'un instant ; j'ai quelque chose de sauvage au fond du cœur, que l'éducation n'a poli qu'à la surface. De loin, je me suis cru propre à vivre dans ce monde tout-puissant ; je lai même souhaité, guidé par un projet bien chéri de mon cœur ; mais je recule au premier pas ; la vue du Cardinal m'a fait frémir ; le souvenir du dernier de ses crimes auquel j'assistai m'a empêché de lui parler ; il me fait horreur, je ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui m'épouvante, comme si elle devait m'être funeste.

' Ce sont des passages de ce genre qui faisaient juger l'auteur comme un libéral. Peut-être y a-t-11 ici une profession de foi.

— Je suis heureux de vous voir cet effroi : il vous sera salutaire peut-être, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et en commerce avec la Puissance ; vous ne la sentiez pas, vous allez la toucher ; vous verrez ce qu'elle est, et par quelle main la foudre est portée. Hélas ! fasse le ciel qu'elle ne vous brûle pas ! Vous assisterez peut-être à ces conseils où se règle la destinée des nations ; vous verrez, vous ferez naître ces caprices d'où sortent les guerres sanglantes, les conquêtes et les traités ; vous tiendrez dans votre main la goutte d'eau qui enfante les torrents. C'est d'en haut que l'on apprécie bien les choses humaines, mon ami ; il faut avoir passé sur les points élevés pour connaître la petitesse de celles que nous voyons grandes.

— Eh ! si j'en étais lu, j'y gagnerais du moms cette leçon dont vous parlez, mon ami, mais ce Cardinal, cet homme auquel ilmo faut avoir une obligation, cet homme que je connais trop par son œuvre, que sera-t-il pour moi ?

— Un ami, un protecteur, sans doute, répondit de Thou.

— Plutôt la mort mille fois que son amitié ! J'ai tout son être et jusqu'à son nom même en haine ; il verse le sang des hommes avec la croix du Rédempteur '.

— Quelles horreur, dites-vous, moucher ! Vous vous perdrez si vous montrez au roi ces sentiments pour le Cardinal.

— N'importe, au milieu de ces sentiers tortueux, j'en veux prendre un nouveau, la ligne droite. Ma pensée entière, lapensée de l'homme juste, se dévoilera aux regards du Roi même, s'il l'interroge, dût-elle me coûter la tête. Je l'ai vu ce Roi, que l'on m'avait peint si faible ; je l'ai vu, et son aspect m'a touché le cœur malgré moi ; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut être cruel, il entendrait la vérité...

— Oui, mais il n'oserait la faire triompher, répondit le sage de Thou Garantissez-vous de cette chaleur de cœur qui vous entraîne souvent par des mouvements subits et bien dangereux. N'attaquez pas un colosse tel que Richelieu sans l'avoir mesuré.

— Vous voilà comme mon gouverneur, l'abbé Quillet ; mon

1 Cf. Slello (p. 200) et le Mont des Oliuiers (v. 64).

cher et prudent ami, vous ne me connaissez ni l'un ni l'autre ; vous ne savez pas combien je suis las de moi-même, et jusqu'où j'ai jeté mes regards. Il me faut monter ou mourir.

— Quoi ! déjà ambitieux ! s'écria de Thou avec une extrême surprise.

Son ami inclina la tête sur ses mains en abandonnant les rênes de son cheval, et ne répondit pas.

— Quoi ! cette égoïste * passion de l'âge mûr s'est emparée de vous, à vingt ans, Henry ! L'ambition est la plus triste des espérances.

— Et cependant elle me possède à présent tout entier, car je ne vis que par elle, tout mon cœur en est pénétré.

— Ah ! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus ! que vous étiez différent autrefois ! Je ne vous le cache pas, vous me semblez bien déchu : dans ces promenades de notre enfance, où la vie et surtout la mort deSocrate faisaient couler de nos yeux des larmes d'admiration et d'envie, lorsque, nous élevant jusqu'à l'idéal de la plus haute vertu, nous désirions pour nous dans l'avenir ces malheurs illustres, ces infortunes sublimes qui font les grands hommes ; quand nous composions pour nous des occasions imaginaires de sacrifices et de dévouement ; si la voix d'un homme eût prononcé entre nous deux, tout à coup, le mot seul d'ambition, nous aurions cru toucher un serpent...

De Thou parlait avec la chaleur de l'enthousiasme et du reproche. Cinq Mars continuait à marcher sans rien répondre, et la tête dans ses mains ; après un instant de silence, il les ôta et laissa voir des yeux pleins de généreuses larmes ; il serra fortement la main de son ami et lui dit avec un accent pénétrant :

— Monsieur de Thou, vous m'avez rappelé les plus belles pensées de ma première jeunesse ; croyez que je ne suis pas déchu, mais un secret espoir me dévore que je ne puis confier même à vous : je méprise autant que vous l'ambition qui paraîtra me posséder ; la terre entière le croira, mais que m'importe la terre ? Pour vous, noble ami, promettez-moi que vous ne cessc-

2 Egoïste : le mot n'apparaît qu'au xvni« siècle; — au .wii^, ou ne connaissait que l'amour- propre. (Cf. La Rochefoucauld.)

rez pas de m'estimer, quelque chose que vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes pensées sont pures comme lui.

— Eh bien ! dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois aveuglément, vous me rendez la vie !

Ils se serraient encore la main avec effusion de cœur, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi.

Le jour était entièrement tombé, mais on aurait pu croire qu'un jour plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa splendeur ; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d'aucun nuage, et semblait un voile d'un bleu pâle semé de paillettes argentées ; l'air encore enflammé n'était agité que par le rare passage de quelques brises de la Méditerranée, et tous les bruits avaient cessé sur la terre. L'armée fatiguée reposait sous les tentes dont les feux marquaient la ligne, et la ville assiégée semblait accablée du même sommeil ; on ne voyait, sur ses remparts que le bout des armes des sentinelles qui brillaient aux clartés de la lune, ou le feu errant des rondes de nuit ; ou n'entendait que quelques cris sombres et prolongés de ces gardes qui s'avertissaient de ne pas dormir.

C'était seulement autour du roi que tout veillait, mais à une assez grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite ; il se promenait seul devant sa tente, et s'arrêtant quelquefois à contempler la beauté du ciel, il paraissait plongé dans une mélancolique méditation... (Chap. xi.)

Page 1