UN SYSTEME DRAMATIQUE
Dans cette lettre datée du i" novembre 1829, Vigny oppose à
la machine surannée qu'est une tragédie la traduction de
Shakspeare qu'il avait réussi à faire jouer au Théâtre-Français :
Le More de Venise, Othello.
...Un lecteur a bien des ressources contre vous, comme, par exemple, de jeter son livre au feu ou par la fenêtre : on ne connaît aucun moyen de répression contre cet acte d'indignation ;
^ Trait à la Chateaubriand.
'■^ Cf. Marion de Lorme :
Regardez tous ! Voilà l'homme rouge qui passe !
LP:TTRE a lord "• 187
mais contre le spectateur, on est bien plus fort ; une fois entré, il est pris comme dans une souricière... ha. soirée finie, trois mille intelligences ont été remplies de vos idées. N'est-ce pas là une invention merveilleuse?
Or, voici le fond de ce que j'avais à dire aux intelligences, le 24 octobre 1829 :
(( Une simple question esta résoudre. La voici.
« La scène française s'ouvrira-t-elle, ou non, à une tragédie moderne produisant ; — dans sa conception^ un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue ; — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques ; — dans son exécution, un style familier, comique, tragique et parfois épique ?
« Pour résoudre cette triple question, une tragédie inventée serait insuffisante, parce que, dans une première représentation, le public, cherchant toujours à porter son examen sur l'action, marche à la découverte, et, ignorant l'ensemble de l'œuvre, ne comprend pas ce qui motive les variations du style.
<( Une fable neuve ne serait pas une autorité capable de consacrer une exécution neuve comme elle, et succomberait nécessairement sous une double critique ; des essais honorables l'ont prouvé.
(( Une œuvre nouvelle prouverait seulement que j'ai inventé une tragédie bonne ou mauvaise , mais les contestations s'élèveraient infailliblement pour savoir si elle est un exemple satisfaisant du système à établir, et ces contestations seraient interminables pour nous, le seul arbitre étant la postérité.
(( Or la postérité a prononcé sur la tombe de Shakspeare les paroles qui font le grand homme ; donc, une de ses œuvres faite dans le système auquel j ai foi est le seul exemple suffisant.
« Ne m'attachant, pour cette première fois, qu'à la question du style, j'ai voulu choisir une composition consacrée par plusieurs siècles et chez tous les peuples.
« Je la donne, non comme un modèle pour notre temps, mais comme la représentation d'un monument étranger, élevé autrefois par la main la plus puissante qui ait jamais créé pour la scène, et selon le système que je crois convenable à notre
époque, à cela près des différences que les progrès de l'esprit général ont apportées dans la philosophie et les sciences de notre âge, dans quelques usages de la scène et dans la chasteté du discours,
(( Ecoutez ce soir le langage que je pense devoir être celui de la tragédie moderne ; dans lequel chaque personnage parlera selon son caractère, et, dans l'art comme dans la vie, passera de la simplicité habituelle à l'exaltation passionnée, du récitatif au chant. »
Voilà quel fut le sens de cette entreprise très désintéressée de ma part, malgré le succès ; car il est possible qu'après avoir touché, essayé et bien examiné avec un prélude de Shakspeare, cet orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. L'art de la scène appartient trop à l'action pour ne pas troubler le recueillement du poète *...
... Parlons des systèmes en général et, en particulier, de ce système de réforme dramatique.
Il est incroyable qu'à force de dénaturer les mots, on en soit venu à prendre quelquefois ce mot système en mauvaise part. Système (aucjxri[jia de ct'jv 'Iczr^ixi) signifie par sa racine, si j'ai bonne mémoire du grec, ordre, enchaînement de principes et de conséquences composant une doctrine, un dogme. Tout homme qui a des idées et ne les enchaîne pas dans un sj'stème entier est un homme incomplet ; il ne produira rien que de vague ; s'il fait quelque chose de passable, ce sera au hasard, et comme par bouffées ; il marchera toujours à tâtons dans le brouillard. Voyez au contraire une pensée neuve germer dans une tête fortement organisée ; elle s'y multiplie et se coordonne d'une manière admirable, en un seul instant, tant la chaleur et le travail continu d'un esprit vigoureux la font rapidement mûrir ; hardiment fécondée, elle enfante à son tour des générations non interrompues de pensées qui lui ressemblent et dépendent uniquement d'elle. Tout involontaire qu'est l'inspiration du poète, cependant elle l'entraîne souvent à son insu, et sans qu'il puisse s'en rendre compte, dans une succession
^ Vigny mettra pourtant plus tard Chatterton à hi scène.