LETTRE A LORD
d'idées qui forment un entier système, une ordonnance parfaite sans laquelle il ne serait rien, sans laquelle il ne serait pas. Ainsi, je pense que tel homme qui vous paraît tout instinctif et incapable d'écrire une théorie sur ses propres œuvres dès que l'enivrement de l'enthousiasme est apaisé ; cet homme même, fît-il serment qu'il n'a pas de système, est plus dépendant du sien que tout autre homme, précisément parce qu'il ne se connaît pas, n'a pas analysé le système qui l'entraîne et n'est pas libre de le démolir pour en construire un second supérieur au premier.
L'histoire du monde n'est que celle de plusieurs systèmes en action, et chacun de ces systèmes étant réduit à son idée première, on pourrait réduire cette histoire elle-même à une vingtaine d'idées tout au plus ! Pas un grand homme n'a surgi, homme de pensée ou homme d'action, qui n'ait créé et mis en œuvre un système; avec cette différence que le penseur est bien supérieur à l'autre en ce qu'il vit dans les idées ^, règne par les idées, les présente toutes nues, pures des souillures de la vie, libres de ses accidents, et ne leur devant rien ; tandis que l'autre, capitaine ou législateur, jeté dans un océan de circonstances, élevé par une vague, précipité par l'autre, entraîné par un courant dont il cherche à profiter, change vingt fois de route, de projets et de plans, oubliant le principe qu'il a voulu mettre au jour, et faisant souvent céder sa conviction à sa fortune.
Le mot justifié, redescendons pour l'appliquer aux deux systèmes dramatiques qui occupent quelques esprits, l'un par son agonie, l'autre par sa naissance.
Je veux suivre avec vous le même ordre que j'ai établi tout à l'heure et parler d'abord de la composition des œuvres.
Grâce au ciel, le vieux trépied des unités sur lequel s'asseyait Melpomène, assez gauchement quelquefois -, n'a plus aujourd'hui que la seule base solide que Ion ne puisse lui ôter : l'unité d'intérêt dans l'action. On sourit de pitié quand on lit dans un de nos écrivains : Le spectateur nest que trois heures à la
^ Sans doute, mais le poëte se nionlre ici comme partout ailleurs injuste envers l'homme d'action.
'^ Allégorie nuancée d'ironie. Il y a de l'humour dans cette lettre adressée à un Anglais.
comédie ; il ne faut donc pas que l'action dure plus de trois heures *. Car autant eût valu dire : Le lecteur ne met que quatre heures à lire tel poëme ou tel roman, il ne faut donc pas que son action dure plus de quatre heures. Cette phrase résume toutes les erreurs qui naquirent de la première. Mais il ne suffit pas de s'être affranchi de ces entraves pesantes ; il faut encore effacer l'esprit étroit qui les a créées.
Venez, et qu'un sang pur par mes mains épanché Lave jusques au marbre où ses pas ont touché^.
Considérez d'abord que, dans le système qui vient de s'éteindre, toute tragédie était une catastrophe et un dénouement d une action déjà mûre au lever du rideau, qui ne tenait plus qu'à un fil et n'avait plus qu'à tomber. De là est venu ce défaut qui vous frappe ainsi que tous les étrangers dans les tragédies françaises ; cette parcimonie de scènes et de développements, ces faux retardements, et puis tout à coup cette hâte d'en finir, mêlée à cette crainte que l'on sent presque partout de manquer d'étoffe pour remplir le cadre de cinq actes. Loin de diminuer mon estime pour tous les hommes qui ont suivi ce système, cette considération l'augmente ; car il a fallu, à chaque tragédie, une sorte de tour d'adresse prodigieux, et une foule de ruses pour déguiser la misère à laquelle ils se condamnaient ; c'était chercher à employer et à étendre pour se couvrir le dernier lambeau d'une pourpre gaspillée et perdue.
Ce ne sera pas ainsi qu'à l'avenir procédera le poète dramatique. D'abord il prendra dans sa large main beaucoup de temps et y fera mouvoir des existences entières ; il créera l'homme, non comme espèce^ mais, comme individu 3, seul moyen d'intéresser à l'humanité ; il laissera ses créatures vivre de leur propre vie, et jettera seulement dans leur cœur ces germes de passions par où se préparent les grands événements; puis lorsque l'heure en sera venue et seulement alors, sans que l'on sente que son doigt la hâte, il montrera la destinée enveloppant ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés. Alors, bien
^ Cf. Corneille, Discours sur les trois unités.
2 Racine. Athalie, II, 8.
3 Caractère essentiel du romantisme.