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SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES

Par la bouche du Docteur-Noir, Vigny répond à tel paradoxe patibulaire des Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) de Joseph de Maistre. (Cf. le 10" Entretien.) Voiries pages que M. Baldensperger consacre à cette question. {A. de V., p. 4g.)

En ce temps-là même dont je parle, au temps du vertueux Saint- Just (car il était, dit-on, sans vices, sinon sans crimes),

1 « C'est toujours vers minuit, à l'heure des esprits, que la Poésie devient ma souveraine maîtresse.

Le travail du jour n'est guère qu'un prélude, il me semble, tant que le soleil est sur l'horizon, qui; j'attends quelqu'un qui ne doit venir que plus tard.

C'est une fatale habitude qui date de ma première jeunesse. Je suis devenu une sorte d'oiseau de luiit. » Lettre à M'^'' Maunoir, 9 lev. 1852.

2 Gilbert, Chatterton. Chatterton.

vivaitet écrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la Révolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai ; cet Esprit obstiné, in«pitoyable, audacieux et subtil, armé comme le sphynx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents, de sophismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d'oracles nébuleux et foudroyants ; cet autre Esprit grondait comme un orage prophétique et menaçant, et tournait autour de la France. Il avait nom : Joseph de Maistre ^.

... Voici en substance ce qu'il écrivait :

La chair est coupable, maudite et ennemie de Dieu. — Le sang est un fluide vivant. Le ciel nepeut être apaisé que par le sang. — L'innocent peut payer pour le coupable... L'eÔusion du sang est expiatrice.. La Croix atteste le salut pak le sang...

C'était ainsi qu'un homme doué d'une des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l'Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et qu'il avait fini peut-être par regarder du fond du cœur comme les rayons d'une sainte vérité. C'était à genoux sans doute et en se frappant la poitrine qu'il s'écriait : « La terre, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu'à l'extinction du mal ! — Le bourreau est la pierre angulaire de la société : sa uiission est sacrée. — L'inquisition est bonne, douce et conservatrice. .

« La guerre est divine : elle doit régner éternellement pour purger le monde. ~ Les races sauvages sont dévouées et frappées d'anathème. J'ignore leur crime, ô Seigneur ! Mais, puisqu'elles sont malheureuses et insensées, elles sont criminelles et justement punies de quelque faute d'un ancien chef. Les Européens, au siècle de Colomb, eurent raison de ne pas les compter dans l'espèce humaine comme leurs semblables.

^ Dans La veillée de Vinccnnes. Vign}- nie, malgré les paroles de ce « sophiste », que la guerre soii divine, que la terre soit avide de sang. — Voir sur J. de Maislz-e la pénétrante et très équitable élude de M. E. Faguet. {Politiques et moralistes.)

« La Terre est un autel qui doit être éternellement imbibé de sang. ))

O pieux Impie ! qu'avez- vous fait ?...

... L'orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce problème, et s'y viendront brûler les ailes. Qu'ils soient tous absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie ! la vie, le feu sacré, le feu trois fois saint, que le Créateur lui seul a droit de reprendre ! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste même à la justice ^ !...

Et prévoyait-il, le prophète orthodoxe, que de son temps même croîtrait et se multiplierait à l'infini la monstrueuse famille de ses sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il s'en trouverait dont le cri serait celui-ci :

« Si la substitution des souffrances expiatoires est ^uste, ce n'est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dévouements volontaires et très rares. L'innocent immolé pour le coupable sauve sa nation ; donc il est juste et bon qu'il soit immolé par elle et pour elle ; et lorque cela fut, cela fut bien. »

Entendez-vous le cri de la bête carnassière, sous la voix de l'homme? Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposés, ces purs idéologues sont arrivés d'en bas et d'en haut à un même point où ils se touchent : à l'échafaud ? Voyez-vous comme ils honorent et caressent le Meurtre ?... »

Après avoir évoqué les « massacreurs de tous les temps », le Docteur-Noir voit en eux des victimes de la synthèse.

Dans cette violente passion de tout rattacher, à tout prix, à une cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout, et par laquelle tout s'explique, je vois encore l'extrême faiblesse des hommes qui, pareils à des enfants qui vont dans Tombre, se sentent tous saisis de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abîme que ni Dieu créateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaître. Ainsi je trouve que ceux-là même qui se croient les plus forts, en construisant le plus de systèmes, sont

^ Cf. Cinq-Mars, p. 173.

les plus faibles et les plus effrayés de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce qu'elle s'arrête à des effets certains, et ne contemple qu'à travers J'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour toujours incertaine.

Or, je vous le dis, ce n'est que dans l'Analyse que les esprits justes, les seuls dignes d'estime, ont puise et puiseront jamais les idées durables, les idées qui frappent par le sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai. L'Analyse est la destinée de l'éternelle ignorante, l'Ame humaine.

L'Analyse est une sonde. Jetée profondément dans l'Océan, elle épouvante et désespère le Faible ; mais elle rassure et conduit le Fort, qui la tient fermement en main '... (Chap. xxxii.)

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