LA MORT D'ANDRÉ CHÉNIER
Au chapitre intitulé Un soir d'étc^ Vigny nous fait assister à la mort d'André Chénier, le 7 thermidor an II. C'est le Docteur-Noir qui parle.
Le soleil était voilé comme par un commencement d'orage. La chaleur était étouffante. Je rôdai autour de ma maison de la place de la Révolution, et, pensant tout d'un coup qu'après deux nuits ce serait là qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai. Toutes les portes étaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j'entrai seul ; je trouvai tout comme je l'avais laissé : mes livres épars et un peu poudreux, mes fenêtres ouvertes. Je me reposai un moment près de la fenêtre qui donnait sur la place.
Tout en réfléchissant, je regardais d'en haut ces Tuileries éternellement régnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants ; les arbres des Champs-Elysées, tout blancs de poussière ; la place toute noire de têtes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de bois peint : la statue de la Liberté et la Guillotine.
Cette soirée était pesante. Plus le soleil se cachait derrière les arbres, et sous le nuage lourd et bleu, en se couchant, plus il lançait des raj'ons obliques et coupés sur les bonnets rouges et
^ Epigraphe de Stello.
les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient à cette foule agitée 1 aspect d'une mer sombre tachetée par des flaques de sang. Les voix confuses n'arrivaient plus à la hauteur de mes fenêtres les plus voisines du toit, que comme la voix des vagues de l'Océan ; et le roulement lointain du tonnerre ajoutait à cette sombre illusion. Les murmures prirent tout ù coup un accroissement prodigieux, et je vis toutes les têtes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de là excitait les cris et les huées, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un désir invincible de voir me fit oublier ma situation ; je voulus sortir, mais j'entendis sur l'escalier une querelle qui me fit bientôt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'était vrai, qu'on avait tout retourné il y avait une heure. J'étais arrivé à temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprécations je reconnus de quelle part étaient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement à ma fenêtre, prisonnier chez moi.
Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit supérieur s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple armé de piques enfonça la vaste mer du peuple désarmé de la place, et ie vis enfin la cause de ce tumulte sinistre.
C'était une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargée déplus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés l'un contre l'autre. Toutes les tailles, tous les âges étaient liés en faisceau. Tous avaient la tête découverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des têtes sans cheveux, de petites têtes blondes à hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d'olïiciers, de prêtres, de bourgeois ; j'aperçus même deux femmes qui portaient leur enfant à la mamelle et nourrissaient jusqu'à la fin, comme pour léguer à leurs fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournée.
La charge était si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la traîner. D'ailleurs, et c'était la cause du bruit, à chaque pas
on arrêtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l'un sur l'autre, et la charrette était comme assiégée. Alors, par-dessusleurs gardes, les condamnés tendaient les bras à leurs amis.
On eût dit une nacelle surchargée qui va faire naufrage et que, du bord, on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans-Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense, et refoulait le cortège avec toutes ses poitrines et toutes ses épaules ; et, interposant devant l'arrêt son tardif et terrible veto, il criait d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait à la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavés : Non ! non ! non !
A chacune de ces grandes marées d'hommes, la charrette se balançait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle était presque soulevée avec toute sa charge. J'espérais toujours la voir verser. Le cœur me battait violemment ; j'étais tout entier hors de ma fenêtre, enivré, étourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J'avais toute l'âme et toute la vie dans les j'eux.
Dans l'exaltation où m'élevait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y étaient acteurs. De temps à autre venait, du nuage, un petit éclair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait rouge et sanglante, les deux grands carrés d'arbres se renversaient en arrière comme ayant horreur. Alors le peuple gémissait ; et, après sa grande voix, celle du nuage reprenait et roulait tristement.
L'ombre commençait à s'étendre, celle de l'orage avant celle de la nuit. Une poussière sèche volait au-dessus des têtes et cachait souvent à mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballottée. Je lui tendais les bras d'en haut, je jetais des cris inentendus ; j'invoquais le peuple ! Je lui disais : (( Courage ! » et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas quelque chose.
Je m'écriai ;
(( Encore trois jours ! encore trois jours ! ô Providence ! ô Destin ! ô Puissances à jamais inconnues ! ô vous le Dieu ! vous les Esprits ! vous les Maîtres ! les Eternels I si vous entendez ! arrêtez-les pour trois jours encore ! »
La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée, mais, hélas ! en avant- Les troupes s'accroissaient autour d'elle. Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le peuple, las du sang, le peuple irrité, murmurait davantage, mais il agissait moins qu'en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.
Avec mes yeux j'avais vu l'ensemble du tableau, pour voir le détail je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloignée de moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les mains derrière le dos. Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne doutai pas que ce ne fût André Chénier. La voiture s'arrêta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les planches de la Guillotine et arranger un panier.
Ma vue se troublait : je quittai ma lunette pour essuyer le verre et mes yeux.
L'aspect général de la place changeait à mesure que la lutte changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait au peuple une défaite qu'il éprouvait. Les cris étaient moins furieux et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empêchait la marche plus quejamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui dominaient de tout le corps les têtes de la multitude. J'aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m'étaient inconnues. J'y distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais d'y voir. Les hommes, je les avais vus à Saint-Lazare. André causait en regardant le soleil couchant. Mon âme s'unit à la sienne et tandis que mon œil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers :
Comme un dernier raj'^on, comme un dernier zéphire
Anime la fin d'un beau jour.
Au pied de l'échafaud, j'essaie encor ma lyre,
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu'il fit me força de quitter ma lunette et de regarder toute la place, où je n'eatendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrograde tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en individus. Aux extrémités de la place, on courait, pour s'enfuir, dans une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs enfants de leurs robes. La colère était éteinte... 11 pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations, succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, basses et descendantes exprimaient l'abandon de la résistance et gémissaient sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait par troupeaux, entre une fausse statue, une Liberté, qui n'était que l'image d'une image, et un réel Echafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'étendue de la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie était le seul qui se fît entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges rayons d'eau s'étendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace. Mes jambes tremblaient : il me fut nécessaire d'être à genoux.
Là je regardais et j'écoutais sans respirer. La pluie était encoreasscz transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur du vêtement qui s'élevait entre les poteaux. Je voj'ais aussi un jour blanc entre le bras et le billot, et, quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m'avertissait de les rouvrir.
Trente-deux fois je baissai la tête ainsi, disant tout haut une prière désespérée, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi seul j'ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l'habit gris tout debout.
Cette fois je résolus d'honorer le courage de son génie, en ayant le courage de voir toute sa mort : je me levai. La tête roula, et ce qu'il avait là s'enfuit avec le sang.
(ChAP. XXXV.)
Le Docteur-Noir, après s'être montré souverainement dédaigneux pour les hommes politiques, exalte le rôle du vrai poëte et rédige l'ordonnance que Stello lui promet de suivre.
Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables.
Ah ! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, I'Imagination ; si le chagrin ou l'âge la dessèchent dans votre tête comme l'amande au fond du noyau ; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire ; lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par 1 autre vos paroles, commetous les hommes politiques ; alors faites comme tant d'autres bien à plaindre, désertez le ciel d'Homère, il vous restera encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, à vous qui descendrez d'en-haut. Mais, jusque-là, laissez aller d'un vol libre et solitaire l'Imagination qui peut être en vous. — Les œuvres immortelles sont faites pour duper la mort en faisant survivre nos idées à notre corps. — Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que, s'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissée tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en œuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire. L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées.
Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.
— Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance.
...Voici ce que le Docteur-Noir écrivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare-
ordonnanck du docteur-noir.
« Séparer la vie poétique de la vie politique. »
Et, pour y parvenir :
I. Laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le droit d'être, à chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, trompé dans le palais; combattu sourdement, miné longuement, battu promptement et chassé violemment.
Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des arts, ce serait avilir son œuvre et 1 empreindre de ce qu'il y a de fragile et de passager dans les événements du jour. Il convient de laisser cette tâche à la critique du matin, qui est morte le soir, ou à celle du soir, qui est morte le matin. — Laisser à tous les Césars la place publique, et les laisser jouer leur rôle, et passer, tant qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits, ni le repos de vos jours. — Plaignez-les de toute votre pitié s'ils ont été forcés de se mettre au front cette couronne Césarienne, qui n'a plus de feuilles et déchire la tête. Plaignez-les encore s'ils l'ont désirée ; leur réveil en est plus cruel après un long et beau rêve. Plaignez-les s'ils sont pervertis par le Pouvoir ; car il n'est rien qui ne puisse fausser cette antique et peut-être nécessaire fausseté, d'oii viennent tant de maux. — Regardez cette lumière s'éteindre, et veillez : heureux si vos veilles peuvent aider Thumanité à se grouper et s'unir autour d'une clarté plus pure !
IL Seul ET libre, accomplir sa mission. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles.
Parce que la Solitude est la source des inspirations.
La solitude est sainte. Toutes les Associations ont tous les défauts des couvents.
Elles tendent à classer et diriger les intelligences, et fondent peu à peu une autorité tyrannique qui, ôtant aux intelligences la liberté et l'individualité, sans lesquelles elles ne sont rien, étoufferait le génie même sous l'empire d'une communauté jalouse.
Dans les Assemblées, les Corps, les Compagnies, les Écoles, les Académies et tout ce qui leur ressemble, les médiocrités
intrigantes arrivent par degrés à la domination par leur activité grossière et matérielle, et cette sorte d'adresse à laquelle ne peuvent descendre les esprits vastes et généreux.
L'Imagination ne vit que d'émotions spontanées et particulières à l'organisation et aux penchants de chacun.
La République des lettres est la seule qui puisse jamais être composée de citoyens vraiment libres, car elle est formée de penseurs isolés, séparés, et souvent inconnus les uns aux autres.
Les Poètes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils jouissent de ce bonheur de ne pas être confondus dans une société qui se presse autour de la moindre célébrité, se l'approprie, l'enserre, l'englobe, l'étreint, et lui dit : nous.
Oui, l'imagination du Poëte est inconstante autant que celle d'une créature de quinze ans, recevant les premières impressions de l'amour. L'Imagination du Poëte ne peut être conduite, puisqu'elle n'est pas enseignée. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir.
La mission du Poëte ou de l'Artiste est de produire, et tout ce qu'il produit est utile, si cela est admiré.
Un Poëte donne sa mesure par son œuvre, un homme attaché au Pouvoir ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour le premier, malheur pour l'autre ; car, s il se fait un progrès dans les deux têtes, 1 un s'élance tout à coup en avant par une œuvre, l'autre est forcé de suivre la lente progression des occasions de la vie et les pas graduels de sa carrière.
Seul et libre, accomplir sa mission.
III. Eviter le rêve maladif et inconstant qui égare l'esprit, et emplojer toutes les foi ces de la volonté à détourner sa vue des entreprises trop faciles de la vie active.
Parce que l'homme découragé tombe souvent, par paresse de penser, dans le désir d'agir et de se mêler aux intérêts communs, voyant comme ils lui sont inférieurs et combien il semble facile d'y prendre son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort souvent, il la perd pour toujours.
La Neutralité du penseur solitaire est une Neutralité armée qui s éveille au besoin.
Il met un doigt sur la balance et Temporte. Tantôt il presse, tantôt il arrête l'esprit des nations ; il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est révélé de le faire par la conscience qu il a de l'avenir. Que lui importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière ?
Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumière se fait.
Il dit ce mot de loin en loin, et tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus à ce qu'il a fait.
IV. Avoir toujours présentes à la pensée les images, choisies entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.
Parce que, ces trois jeunes ombres étant sans cesse devant vous, chacune d'elles gardera l'une des routes politiques où voas pourriez égarer vos pieds. L un des trois fantômes adorables vous montrera sa clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine Ils vous crieront ceci :
— Le Poëte a une malédiction sur sa vie et une bénédiction sur son nom. Le Poëte, apôtre delà vérité toujours jeune, cause un éternel ombrage à l'homme du Pouvoir, apôtre d'une vieille fiction, parce que l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude d'esprit ; parce que le Poëte laissera une œuvre où sera écrit le jugement des actions publiques et de leurs acteurs ; parce qu'au moment même où ces acteurs disparaissent pour toujours à la mort, l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos jeux sont ouverts, mais de celui qui sera quand vos yeux seront fermés.