‹ Œuvres choisiesChapitre 97 sur 135 · GRAND ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

GRAND ÉCRIVAIN

Celui-là n'est pas malheureux ; il a ce qu'il a voulu avoir ; il sera toujours combattu, mais avec des armes courtoises ; et, quand il donnera des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps. Vainqueur ou vaincu, son front est couronné. — Il n'a nul besoin de votre pitié.

Mais il est ime autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine, et vient au monde à de rares intervalles, heureusement pour lui, malheureusement pour l'espèce humaine. Il y vient

pour être à charge aux autres, quand il appartient complètement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés. — L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a ])longé, dès l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions inlhiies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment construite, son âme relient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant ; mais l'imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc, elle part ; au plus petit soufïle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme ! — Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive ; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang ; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs l'égarenl ; ses sympathies sont trop vraies ; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop complètement et trop profondément, et parce que son œil va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne, quand d'autres yeux s'arrêtent à l'eft'et qu'ils combattent. De la sorte, il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y renferme comme en un cachot. Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses laves harmonieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il ? Ou dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est imprévu et céleste ! Il marche consumé par dos ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où il va ; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est traîné, comme fît jadis celui qu'aime le mieux la France ^ ; il a besoin de ne rien faire, pour faire quelque chose en son art. 11 faut qu'il ne fasse rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les accords qui se forment lentement dans sou âme, et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier inten-ompt et fait infailliblement évanouir. — C'est le POKTE. — Celui-là est retranché dès qu'il se montre : toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui 1

Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie assurée, car à lui seul il ne saura trouver que la mort ! — C'est dans la première jeunesse qu'il sent sa force naître, qu'il pressent l'avenir

^ La Fontaine. — Ne. rien faire : allusion à l'épitaphc badine que s'était composée le futur auteur des Fables.

de son génie, qu'il étreint d'un amour immense l'humanité et la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse.

Il crie à la multitude : « C'est à vous que je parle, faites que je vive ! » Et la nniltitude ne l'entend pas ; elle répond : « Je ne te comprends point 1 » Et elle a raison.

Car son langage choisi n'est compi-is que d'un petit nombre d'hommes choisi lui-même. Il leur crie : « Ecoutez-moi, et faites que je vive 1 » Mais les uns sont enivrés de leurs propres œuvres, les autres sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme ; la plupart sont distraits et indifiFérents, tous sont impuissants à faire le bien. Ils répondent : « Nous ne pouvons rien ! » Et ils ont raison.

— Il cric au pouvoir : « Ecoutez-moi, et faites que je ne meure pas. » Mais le pouvoir déclare qu'il ne protège que les intérêts positifs, et qu'il est étranger à l'intelligence, dont il a ombrage ; et cela hautement déclaré et imprimé, il répond : « Que fei-ais-je de vous ? » Et il a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort ? — Que faut-il qu'il fasse ? — Je ne sais ; mais voici ce qu'il peut faire.

Il peut, s'il a de la force, se faire soldat et passer sa vie sous les armes ; une vie agitée, grossière, où l'activité physique tuera l'activité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux travaux du chiffre, où le calcul tuera l'illusion. Il peut encore, si son cœur ne se soulève pas trop violemment, courber et amoindrir sa pensée, et cesser de chanter pour écrire. Il peut être Homme de lettres, ou mieux encore ; si la philosophie vient à son aide et s'il peut se dompter, il deviendra utile et grand écrivain ; mais, à la longue, le jugement aura tué l'imagination, et avec elle, hélas ! le vrai Poëme qu'elle portait dans son sein.

Dans tous les cas, il tuera une partie de lui-même ; mais, pour ces demi-suicides, pour ces immenses résignations, il faut encore une force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les occasions de l'emploj'er ne se trouvent pas sur sa route, et lui manquent, même pour s'immoler ; si plongé dans cette lente destruction de lui-même, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre ?

Celui que prit Chatterton : se tuer tout entier ; il reste peu à faire.

Le voilà donc criminel ! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui vcut le nier ? qui pense à dire autre chose ? — C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voihi qui est bien entendu. — Le devoir et la raison le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.

Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la tombe de Juliette ; mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez à ceci ! la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu à peu par les idées qu'elle apporte l'une après l'autre, comme les liens subtils, déliés et iiuiombrables de GuHiver ; elle

persuade, elle impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troublé; mais le Désespoir véritable est une puissance dévorante, irrésistible, hors des raisonnements, et qui commence par tuer la pensée d'un seul coup. Le Désespoir n'est pas une idée ; c'est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d'un homme comme une tenaille, jusqu'à ce qu'il soi fou et se jette dans la mort comme dans les bras d'une mère.

Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi ? ou bien est-ce la société qui le traque ainsi jusqu'au bout ?

Examinons ceci ; on peut trouver que c'en est la peine.

Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi ; tout le monde lésait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile jusqu'à ce que la chaleur le brûle ; alors il s'effraye et s'agite. On rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente courageusement de se frayer une route à travers les charbons ; mais la douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient au centre et rentre dans sa preniière mais plus sombre immobilité. Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-même son dard empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais ^.

C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont bons et innocents.

Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide ? C'est la société qui le jette dans le brasier.

Je le répète, la religion et la raison, idées sublimes, sont des idées cependant, et il y a telle cause de désespoir extrême qui tue les idées d'abord et l'homme ensuite : la faim, par exemple. — J'espère être assez positif. Ceci n'est pas de l'idéologie.

Il me sera donc permis peut-être de dire timidement qu'il serait bon de ne pas laisser un homme arriver jusqu'à ce degré de désespoir.

Je ne demande à la société que ce qu'elle peut faire. Je ne la prierai point d'empêcher les peines de cœur et les infortunes idéales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni Julie d'Etanges ; je ne la prierai pas d'empêcher qu'un riche désœuvré, roué et blasé, ne quitte la vie par dégoût de lui-même et des autres -. Il y a, je le sais, mille idées de désolation auxquelles on ne peut rien. — Raison de plus, ce me semble, pour penser à celles auxquelles ou peut quelque chose.

L'infirmité de l'inspiration est peut-être ridicule et malséante ; je le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser à croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanité est unanime sur leur

^ Cf. E. Dupuy, La jeunesse des romantiques, p. 362. Çéveloppement d'un passage du Giaoïir, où Byron figure par ce ûurieux symbole les affres du remords.

2 Tel le Rolla de xMusset.

grandeur, et les déclare immortels sur quelques vers : quand ils sont morts, il est vrai.

Je sais bien que la rareté même de ces hommes inspirés et malheureux semblera prouver contre ce que j'ai écrit. — Sans doute, l'ébauche imparfaite que j'ai tentée de ces natures divines ne peut retracer que quelques traits des grandes figures du passé. On dira que les symptômes du génie se montrent sans enfantement ou ne produisent que des œuvres avortées ; que tout homme jeune et rêveur n'est pas Poète pour cela ; que des essais ne sont pas des preuves ; que quelques vers ne donnent pas des droits. — Et qu'en savons-nous ? Qui donc nous donne à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland en disant qu'il ne sera pas chêne ?

Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit à présent qu'il eût donné tout au moins une pension alimentaire à André Chénier sur l'ode de la Jeune Captiue seulement, et l'eût déclaré poète sur les trente vers de Myrto ? Mais je suis assuré que, durant sa vie (et il n'y a pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi ; car il disait :

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté. Je regarde la tombe, asile souhaité.

Jean La F'ontaine a gravé pour vous d'avance sur sa pierre avec son insouciance désespérée ' :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son fonds avec son revenu.

Mais, sans ce fonds, qu'eùt-il fait ? à quoi, s'il vous plaît, était-il bon ? Il vous le dit : à dormir et ne rien faire. Il fût infailliblement mort de faim.

Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne plaît pas au commun des hommes. Or, la multitude seule multiplie le salaire ; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse qu'à la longue d'être commune dans ses goûts et d'aimer ce qui est commun. Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée par les esprits d'élite ; et, en attendant, elle écrase sous tous ses pieds les talents naissants, dont elle n'entend même pas les cris de détresse.

Eh ! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires ? Leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendezvous pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien, et dont personne ne paji-e le travail ? Eh quoi ! les nations manquentelles à ce point de superflu ? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les milliards qvie nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle ? Cesseronsnous de leur dire : « Désespère et meurs ; despair and die ? >» — C'est au législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus

1 Vignj^ prêle un désespoir romantique à La Fontaine, type des « poètes faibles et distraits », ce qui est plus juste, dans le Journal.

profondes de notre corps social ; c'est à lui qu'il npparlient de réaliser dans le présent une partie des jugements meilleurs de l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout honnne qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut que deux choses : la vie et la rêverie ; le i'ain et le temps.

Voilà le sentiment et le vœu qui m'a fait écrire ce drame ,' je ne descendrai pas de celte question à celle de la forme d'art que j'ai cré<;e. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théories littéraires.

Je ne cesse de m'étoiuier qu'il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier, à la durée des règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve ; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive dans l'avenir être sa forme durable : l'une, aujourd'hui, aura un vêlement composé de mille pièces, l'autre, demain, un vêlement simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et de prendre sa mesure ; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'îi l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril ! - Il n'y a ni maître ni école en Poésie ; le seul maîlre, c'est celui qui daigne faire descendre dans l'homme l'émotion féconde, et faire sortir les idées de nos fronts, qui en sont brisés quelquefois.

Puisse cette forme ne pas être renversée par l'assemblée qui la jugera dans six mois ! Avec elle périrait un plaidoyer en faveur de quelques infortunés inconnus ; mais je crois trop pour craindre beaucoup. — Je crois surtout à l'avenir et au besoin universel de choses sérieuses ; maintenant que l'amusement des yeux par des surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu même de ses grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du dhame de t.\ pensée.

Une idée qui est l'examen d'une blessure de l'âme devait avoir dans sa forme l'unité lapins complète, la simplicité la plus sévère. S il existait une intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que personne la réduise à une plus simple expression que, moimême, je ne le vais faire : — C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir ; elle arrive, et le tue. — Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette âme livrée à de noires tempêtes ; elle est dans les cœurs de cette jeune femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, cherchant en vain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si terribles que le bien est impuissant, et entraîné lui-même dans le désastre inévitable.

J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste étoufifé par une société matérialiste, où le ealculaleur avare exploite sans pitié l'intelligence et le travail. Je n'ai point prétendu justifier les actes désespérés des malheureux, mais protester contre l'indifférence ^ qui les y contraint.

^ Dénoncée par Lamennais comme le mal du siècle.

Peut-on frapper trop fort sur l'indifférence si difficile à éveiller, sur la distraction si difficile ù fixer ? Y a-t-il un autre nioj'en de toucher la société que de lui montrer la torture de ses victimes ?

Le Poète était tout pour moi ; Chatterton n'était qu'un nom d'homme, et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamuis déplorable d'une noble misère ^.

Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui merveilleux enfant ! que tu aies été juste ou non, tu as été malheureux ; j'en suis certain, et cela me suffit. — Ame désolée, pauvi-e âme de dix-huit ans ! pardonne-moi de prendre pour s} mbole le nom que tu portais sur la tei-re, et de tenter le bien en ton nom.

Ecrit du 29 au 30 juin t83^.

Caractères et costumes des rôles principaux.

Epoque, 1770.

La scène est à Londres.

Caractère. — Jeune homme de dix-huit ans, pâle, énergique de visage, faible de corps, épuisé de veilles et de pensées, simple et élégant à la fois dans ses manières, timide et tendre devant Kitty Bell, amical et bon avec le Quaker, fier avec les autres, et sur la défensive avec tout le monde ; grave et passionné dans l'accent et le langage.

Costume. — Habit noir, veste noire, pantalon gris, bottes molles, cheveux bruns, sans poudre, tombant un peu en désordre ; l'air à la fois militaire et ecclésiastique.

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