‹ Œuvres choisiesChapitre 96 sur 135 · DU 29 AU 30 JUIN · texte numérisé non relu

DU 29 AU 30 JUIN

Ceci est la question.

Vigny, dans son Journal^ explique pourquoi il publia cette préface.

« Ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité.

« Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduisent tous au paradoxe, j"ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'après cette pensée, que pendant la nuit du 29 au 3o juin, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour lui. — J'étais encore tout ému de l'enthousiasme fiévreux du travail, et je ne pouvais m'empêcher de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.

« A présent, au moment de l'imprimer, et, relisant à froid ces pages, j'ai été tenté de les brûler comme j'ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits ; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d'une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu'il fallait les faire remonter jusqu'à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.

« C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire, j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puéril ou d'exagéré dans l'inspiration aux yeux des gens froids. »

Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail de dix-sept nuits. Les briilts de chaque jour l'interrompaient à peine, et, sans s'arrêter, les pax-oles ont coulé dans le moule qu'avait creusé ma pensée.

A présent que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des souffrances qu'il m'a causées, et dans un recueillement aussi saint que la prièi-e, je le considère avec tristesse, et je me demande s'il sera inutile, ou s'il sera écouté des hommes. — Mon âme s'efï'raj^e pour eux en considérant combien il faut de temps à la plus simple idée d'un seul pour pénétrer dans les cœurs de tous.

Déjà, depuis deux années, j'ai dit par la bouche de Stelîo ce que je vais répéter bientôt par celle de Chatlerton, et quel bien ai-jc fait ? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aimé comme livre ; mais peu de cœurs, hélas ! en ont été changés.

Les étrangers ont bien voulu en traduire les mots par les mois de leur langue, et leurs paj^s m'ont ainsi prêté l'oreille. Parmi les hommes qui m'ont écouté, les uns ont applaudi la composition des trois drames suspendus à un même principe, comme trois tableaux à un même support ; les autres ont approuvé la manière dont se nouent les arguments aux preuves, les règles aux exemples, les corollaires

aux propositions ; quelques-uns se sont attachés particulièrement à considérer les pages où se pressent les idées laconiques, serrées comme les combattants d'une épaisse phalange ; d'autres ont souri à la vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style ; mais les cœurs ont-ils été attendris ? — Uien ne me le prouve. L'endurcissement ne s'amollit point tout à coup par un livre. Il fallait Dieu lui-même pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit, en jetant ce livre : « Celte idée pouvait en effet se défendre. Voilà qui est un assez bon plaidoj'er 1 » Mais la cause, ô grand Dieu ! la cause pendante à votre tribunal, ils n'y ont plus pensé !

La cause ? c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolation du Poëte. — La cause ? c'est le droit qu'il aurait de vivre. — La cause ? c'est le pain qu'on ne lui donne pas. — La cause ? c'est la mort qu'il est forcé de se donner.

D'où vieîit ce qui se passe ? Vous ne cessez de vanter l'intelligence, et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le pouvoir de vivre selon les conditions de leur natui-e. — On croirait, à vous voir en faire si bon marché, que c'est une chose commune qu'un Poëte. — Songez donc que, lorsqu'une nation en a deux en dix siècles, elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en a pas un, et n'en aura jamais. D'où vient donc ce qui se passe ? Pourquoi tant d'astres éteints dès qu'ils commençaient à poindre ? C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Poëte, et vous n'y pensez pas.

Auras-tu donc toujours des j'eux pour ne pas voir, Jérusalem ^ !

Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les sociétés par les travaux de la pensée, mais se remuent dans des régions qui me semblent éternellement séparées.

L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprécié, se voit, parmi nous, à chaque pas. Il est convenable à tout et convenable en tout. Il a vnie souplesse et une facilité qui tiennent du prodige. Il fait justement ce qu'il a i-ésolu de faire, et dit proprement et nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empêche que sa vie ne soit prudente et compassée comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos, toujours présent et prêt à la riposte. Dépourvu d'émotions réelles, il renvoie promptement la balle élastique des bons mots. Il écrit les affiiires comme la littérature, et rédige la littérature comme les affaires. Il peut s'exercer indifféremment à l'œuvre d'art et à la critique, prenant dans l'une la forme à la mode, dans l'autre la dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut réunir pour faire les apparences de la passion, de la mélancolie, de la gravité, de l'érudition et de l'enthousiasme. — Mais il n'a que de froides velléités de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent ; il

' Souvenir inexact d'Athalie, ï, 1.

les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il îiait la place du mot ou du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages. Il peut écrire la comédie et l'oraison funèbre, le roman et l'histoire, î'épître et la ti'agédie, le couplet et le discours politique. Il monte de la grammaire à l'œuvre, au lieu de descendre de l'inspiration au stj'le ; il sait façonner tout dans un goût vulgaire et joli, et peut tout ciseler avec agrément, jvisqu'à l'éloquence de la passion. — C'est l'homme de lettres.

Cet homme est toujours aiiné, toujours compris, toujours en vue ; comme il est léger et ne pèse à personne, il est porté dans tous les bras où il veut aller ; c'est l'aimable roi du moment, tel que le xviii^ siècle en a tant couronné. — Cet homme n'a nul besoin de pitié.

Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et m,eineure. Une conviction profonde et grave est la source où il puise ses œuvres et les répand à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a médité dans la retraite sa philosophie entière ; il la voit toute d'un coup d'œil ; il la tient dans sa main comme une chaîne, et peut dire à quelle pensée il va suspendre son prenaier anneau, à laquelle aboutira le dernier, et quelles œuvres pourront s'attacher à tous les autres dans l'avenir. Sa mémoire est riche, exacte et presque infaillible; son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il cherche, de passions avitres que ses colères contenues ; il est studieux et calme. Son génie, c'est l'attention portée au degré le plus élevé, c'est le bon sens à sa plus magnifique expression. Son langage est juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups. Il a surtout besoin d'ordre et de clarté, ayant toujours en vue le peuple auquel il parle, et la voie où il conduit ceux qui croient en lui. L'ardeur d'un combat perpétuel enflamme sa vie et ses écrits. Son cœur a de grandes révoltes et des haines larges et sublimes qui le rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison. Après tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences à une grande profondeur, et attendre qu'elles aient germé, dans une immobilité effrayante. Il est maître de lui et de beaucoup d'âmes qu'il entraîne du nord au sud, selon son bon vouloir ; il tient un peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le respect de lui-même, et l'oblige à surveiller sa vie. — C'est le véritable, le

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