JOURNAL TROUVÉ CHEZ UN CURÉ DE VILLAGE
Séminaire de •**, février 1793.
Souvent, lorsque des nuits l'ombre que l'on voit croître
De piliers en piliers s'étend le long du cloître.
Quand, après l'Angélus et le repas du soir,
Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir.
Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre.
On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre.
Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami,
Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi.
Je m'échappe, et, cherchant ce confident suprême
Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime,
Par la porte secrète en son temple introduit.
Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.
Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore
Je rêvais des brouillards et des monts d'Liistore ;
Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main,
Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin.
Que j'écoutais siffler dans la brayère grise.
Comme l'âme des morts, le souffle de la bise.
Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents.
Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dévorants.
Précipités du ciel sur le rocher qui fume.
Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume ;
Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau
Et secouaient leur neige où planait le corbeau.
Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages.
Comme un ffls de Morven me vêtissait d'orages.
Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard.
Le soleil ravivé me lançait un regard.
Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface,
Éclairait sous mes pieds l'abîme de l'espace.
Tous mes sens exaltés par l'air pur des hauts lieux.
Par cette solitude et cette nuit des cieux.
Par ces sourds roulements des pins sous la tempête.
Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête.
Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument
Qui ne rendait qu'extase et que ravissement ;
2o6 Lamartine
Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine,
Et mes larmes tombaient d'une source divine,
Et je prêtais l'oreille et je tendais les bras,
Et comme un insensé je marchais à grands pas.
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
L'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage.
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix que la tempête emportait au chaos ;
Et de joie et d'amour noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore.
J'aurais voulu trouver une âme et des accents,
Et pour d'autres transports me créer d'autres sens I
Ce sont de ces moments d'ineffables délices Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices. Des éclairs de lumière et de félicité Qui confondent la vie avec l'éternité.
Notre âme s'en souvient comme d'une pensée Rapide, dont en songe elle fut traversée. Ah ! quand je les goûtais, je ne me doutais pas Qu'une source étemelle en coulait ici-bas !
Eh bien I quand j'ai franchi le seuil du temple sombre
Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre ;
Quand je vois s'élever entre la foule et moi
Ces larges murs pétris de siècles et de foi ;
Quand j 'erre à pas muets dans ce profond asile.
Solitude de pierre, immuable, immobile.
Image du séjour par Dieu même habité.
Où tout est profondeur, mystère, éternité ;
Quand les rayons du soir, que l'occident rappelle.
Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle.
Qu'au fond du sanctuaire im feu flottant qui luit
Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit.
Que la voix du clocher en son doux s'évapore.
Que, le front appuyé contre un pilier sonore,
Je le sens, tout ému du retentissement.
Vibrer comme une clef d'un céleste instrument.
Et que du faîte au sol l'immense cathédrale.
Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale.
Tel qu'un être animé, semble à la voix qui sort
Tressaillir et répondre eu un commun transport ;
Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte;
Je sens que dans ce vide une oreille m'écoute.
Jocelyn 207
Qu'un invisible ami, dans ia nef répandu,
M'attire à lui, me parle un langage entendu.
Se communique à moi dans un silence intime.
Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme :
Alors, mes deux genoux plies sur le carreau,
Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,
Comme un homme surpris par l'orage de l'âme.
Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme.
Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur,
Et l'écoute et l'entends voix à voix, cœur à cœur.
Ce qui se passe alors dans ce pieux délire.
Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire ;
L'âme éprouve un instant ce qu'éprouve notre œil
Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil.
Il s'essaie à compter les lames dont l'écume
Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume.
Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement
Il ne voit plus que ilôts, lumière et mouvement ;
Ou bien ce que l'oreille éprouve auprès d'une onde
Qui des pics du mont Blanc s'épanche, rouie et gronde,
Quand, s'efforçant en vain, dans cet immense bruit,
De distinguer un son d'avec le son qui suit,
Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,
Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.
Et puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort
Nage dans l'infini sans aile, sans efîort.
Sans soutenir son vol sur aucune pensée.
Mais immobile et morte et vaguement bercée,
Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant
Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vent
Vous prêtant un moment ses impalpables ailes.
Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles,
Et vous vous réchaufîez, sous des rayons plus doux.
Au foyer des soleils qui s'approchent de vous.
Ainsi la nuit en vain soime l'heure après l'heure,
Et, quand on vient fermer la divine demeure.
Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain
Tournent en ébranlant le caveau souterrain.
Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie
La goutte tiède encor de la céleste pluie l.„
20O Lamartine
28 février 1793.
Je creuse nuit et jour dans mes réflexions Cet abîme sanglant des révolutions, Du grand corps social remède ou maladie Qui brise ou rajeunit la machine engourdie ; De la nature humaine incalculable effort, Qui fait lutter en elle et la vie et la mort.
Pour tenir les bassins égaux de la balance
Où l'on veut les peser, il faut un grand silence
Des passions du siècle et de ses intérêts ;
La main tremble à qui veut les juger de trop près ;
Comme au juge placé trop bas dans la carrière,
Le but est trop souvent caché par la poussière.
Mais jeune, enseveli dans l'ombre du saint lieu,
Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,
Peut-être juge-t-on de plus haut ce problème.
Ce procès éternel du temps contre lui-même,
Cette lutte fatale où le passé vaincu
Dit pour toute raison de vivre : « J'ai vécu. »
Qui peut sonder de Dieu l'insondable pensée?
Qui peut dire où finit son œuvre commencée?
Des mondes à venir lui dérober le soin?
Lui dire comme aux flots : « Tu n'iras pas plus loin ! »
Devant cet océan placer son grain de sable,
Et tarir d'un seul mot l'abîme intarissable?
Moins insensé celui qui dirait au soleil :
« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil;
Borne à mon horizon ta lumière féconde.
Et, quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le monde ! b
Non : Dieu n'a dit son mot à personne ; le temps
Et la nature ici sont ses seuls confidents.
Et si de sa sagesse il perce quelque chose.
Ne la cherchons que là, c'est là qu'elle repose I
C'est là qu'à nos esprits, dans le doute noyés.
Elle soulève un coin du voile, et dit : « Voyez ! b
Qu'annonce la nature en sa marche éternelle?
Où s'arrête sa course? où se repose-t-elle?
De ces mille soleils tournant sous l'œil de Dieu,
Rayons étincelants de son céleste essieu.
Lequel dort au miUeu de sa courbe enflammée?
Quelle route du ciel devant eux s'est fermée?
Quelle vague des airs croupit dans son repos?
Jocelyn 209
Quelle gontte des mers dort dans le lit des flots? Quel océan, couché dans d'étemels rivages. Cesse de dévorer ou d'enfanter des plages? Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain? Quoi donc était hier ce qu'il sera demain? Et du sable au rocher, de l'âme à la matière. De l'abîme des cieux jusqu'au grain de poussière, Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Reconnaître une forme, un être, un élément? On sent à ce travail, qui change, brise, enfante , Qu'un étemel levain dans l'univers fermente, Que la main créatrice à son œuvre est toujours. Que de l'Être étemel éternel est le cours. Que le temps naît du temps, la chose de la cnose ; Qu'une forme périt afin qu'une autre éclose ; Qu'à tout être la fin n'est que commencement ; La souffrance, travail ; la mort, enfantement !
En vain l'homme, orgueilleux de ce néant qu'il fonde. Croit échapper lui seul à cette loi du monde. Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois : « Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois ! • A chaque éternité que sa bouche prononce, Le bruit de quelque chute est soudain la réponse. Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir, Est là pour le confondre et pour le démentir ; Chaque siècle: chaque heure, en poussière il entraîne Ces fragiles abris de la sagesse humaine. Empires, lois, autels, dieux, législations ; Tentes que pour un jour dressent les nations, Et que les nations qui viennent après elles Foulent pour faire place à des tentes nouvelles ; Bagage qu'en fuyant nous laissons sur nos pas. Que l'avenir méprise et ne ramasse pas.
Depuis ces jours obscurs, dont la tardive histoire A jusqu'à nos moments traîné quelque mémoire, Avec combien de cieux le temps s'est-il joué? Combien de fois la terre a-t-elle secoué. Comme l'arbre au printemps ses arides feuillages, Les croyances, les lois, les dieux des autres âges? C'est demander combien de feuillages flétris Ont engraissé le sol formé de leurs débris.
Ou combien de ruisseaux et de gouttes d'orages Ont fait enfler les mars sans fond et sans rivages?
Oui, l'esprit du Seigneur travaille incessamment
Par l'esprit des mortels, son aveugle instrument ;
Il a donné pour vie à la pensée humaine
Ce flux et ce reflux qui l'apporte et l'entraîne :
S'il cessait de tourner dans ce cercle divin.
S'il s'arrêtait un jour, ce jour serait sa fin.
Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée.
Une idée est toujours en avant d'une idée ;
Il s'élance, il l'atteint au terme d'un sentier ;
Il crée à son image un monde tout entier ;
Puis à peine entre-t-il dans l'œuvre commencée.
Qu'il demande à courir vers une autre pensée,
La réalise et passe, et, d'essor en essor.
Gagne un autre horizon pour le franchir encor.
Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ;
De vérités pour lui les vérités sont mères.
Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas,
Le mène jusqu'où Dieu veut qu'il aille ici-bas,
Terme qu'il a lui seul posé dans sa sagesse,
Et qu'on n'atteint jamais, en approchant sans cesse.
Mais si l'esprit de Dieu, travaillant par nos mains,
A ces renversements condamne les humains, '
Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes
Les révolutions, ce solstice des crimes?
Comment l'esprit d'amour, de justice, de paix.
Sert-il l'iniquité, la haine et les forfaits?
Ah ! c'est que dans son œuvre il agit avec l'honune ;
La vertu les conçoit, le crime les consomme ;
L'ouvrier est divin, l'instrument est mortel :
L'un veut changer le Dieu, l'autre brise l'autel ;
L'un sur la hberté veut fonder la justice.
L'autre sur tous les droits fait crouler l'édifice,
Puis vient la nuit fatale où l'esprit combattu
Ne sait plus où trouver le crime et la vertu ;
Chaque parti s'en fait d'horribles représailles.
Les révolutions sont des champs de batailles
Où deux droits violés se heurtent dans le temps :
Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattants
L'un, possesseur jaloux d'un héritage inique,
Jocelyn 211
Se fait un titre saint d'une injustice antique, Veut que l'oppression consacre l'oppresseur. Et croit venger le ciel en défendant l'erreur ; L'autre, le cœur aigri par une vieille offense, Dans la raison qui luit ne voit qu'une vengeance. Et, s'armant à sa voix d'un droit ensanglanté, Brûle, pille et massacre à coups de vérité. Ainsi l'abîme appelle un plus profond abîme ; Qu'y faire? La raison n'a que le choix du crime. Faut-il que le bien cède et recule à jamais? Faut-il vaincre le mal à force de forfaits? Devant ces changements le cœur du juste hésite : Malhem* à qui les fait ! heureux qui les hérite !
Grotte des Aigles, 17 avril 1793, pendant la nuit.
O nuit majestueuse ! arche immense et profonde
Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde.
Où tant d'astres en feu portant écrit son nom
Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon,
Et jusqu'aux infinis, où leur courbe est lancée.
Porter ses yeux, sa main, son ombre, sa pensée I
Et toi, lune limpide et claire, où je crois voir
Ces monts se répéter comme dans un miroir.
Pour que deux univers, l'un brillant, l'autre sombre,
Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans l'ombre ;
Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux.
Qui caressez la terre et parfumez les cieux ;
Et vous, bruit des torrents ; et vous, pâles nuages.
Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages.
Comme à travers la vie, où brille un chaste azur.
L'ombre des passions passe sur un cœur pur ;
Mystères de la nuit que l'ange seul contemple.
Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple !
Ces pics aériens m'ont rapproché de vous ;
Je vous vois seul à seul, et je tombe à genoux.
Et j'assiste à la nuit comme au divin spectacle
Que Dieu donne aux esprits dans son saint tabernacle !
Comme l'œil plonge loin dans ce pur firmament ! Quel bleu tendre^v et pourtant quel éblouissement I
2 ï 2 Lamartine
On dirait l'eau des mers quand une faible brise
Fait miroiter les flots où le rayon se brise.
Voilà sur l'horizon l'étoile qui descend !
L'ombre des noirs sapins me voile le croissant ;
Sa mobile blancheur semble sous ce nuage
Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.
Au doux vent que ma joue à peine a ressenti.
Quel immense soupir de leur cime est sorti !
Il naît, il gronde, il baisse... il meurt. C'est la tempête
Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête ;
C'est la voile où le vent siffle et tonne la nuit.
Quand sur les sombres mers la vague la poursuit.
Non, c'est un souffle mort dont la nuit les effleure.
Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure I
N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami
Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi,
Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme.
Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme?
Arbiv^s harmonieux, sapins, harpe des bois.
Où toi is les vents du ciel modulent une voix.
Vous ( jtes l'instrument où tout pleure, où tout chante,
Où de ses mille échos la nature s'enchante.
Où, dans les doux accents d'un souffle aérien.
Tout homme a le soupir d'accord avec le sien !
Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous envoie.
Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie !
Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez.
Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.
Grotte des Aigles, i8 avril 1793.
Le sommeil m'a surpris sous le nocturne dôme ; L'alouette a chanté mon réveil ; mon royaume Sous un jour de printemps en fleurs m'est apparu. Et du matin au soir mes pas l'ont parcouru. Qu'il est vert ! et pour qui, sur ces hauts précipices. Dieu créa-t-il un jour ce vallon de déUces, Et d'un triple rempart élevé de ses mains En ferma-t-il l'accès et la vue aux humains?
Là le gouffre tonnant où le glacier se verse.
Et qu'à travers la mort le pont de roc traverse ;
Jocelyn 2i3
Ici ces pics glacés, qui ne fondent jamais.
L'entourent à demi de leurs neigeux sommets ;
Et plus bas, à l'endroit où son lit qui serpente
Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente.
Le rocher tout à coup l'arrête et le retient,
Et d'un escarpement dans les airs le soutient ;
Sur ses parois, polis par l'égout des ravines.
Nulle herbe, nulle fleur ne pend par ses racines ;
Et la voix des bergers, qu'on voit à peine en bas.
Se perd dans la distance et ne m'y parvient pas.
A l'abri de ces flots, de ces rocs, de ces neiges.
Ne craignant des mortels ni surprise ni pièges.
Je trouve comme l'aigle, en mon air élevé.
Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé :
Arbres fils de leur gland courbés sous les tempêtes.
Mais dont la foudre seule ose ébranler les têtes ;
Lianes, de leurs pieds à leur front serpentant.
Qui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant;
Rayon doré du jour qui sous leur nuit se joue,
Tremblant sur l'herbe, au gré du vent qui les secoue ;
Hauts gazons où sur l'or nagent les papillons.
Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons ;
Herbe que chaque brise en molles vagues roule.
Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule ;
Eau qui dort dans la feuille où l'ombre la brunit.
Ou rempUt jusqu'aux bords ses coupera de granit ;
Écume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries.
Se perdant comme un lait dans le vert des prairies ;
Lac limpide et dormant comme un morceau tombé
De cet azur nocturne à ce ciel dérobé,
Dont le creux transparent jusqu'au fond se dévoile.
Où, quand le jour s'éteint, la sombre nuit s 'étoile.
Où l'on ne voit flotter que les fleurs des lotus
Que leur poids de rosée a sur l'onde abattus.
Et le duvet d'argent que le cygne sauvage.
En se baignant dans l'onde, a laissé sur la plage ;
Golfes étroits, cachés dans les phs des vallons ;
Aspects sans borne ouverts sur îes grands horizons ;
Abîmes où l'oreille écoute l'avalajiche ;
Cimes dans l'éther bleu noyant leur flèche blanche ;
Grandes ombres des monts qui brunissent leurs flancs;
Rayon répercuté des pics étincelants ;
Air élasti(jue et tiède, où le sein qui s'abreuvo
214 Lamartine
Croit boire, en respirant, une âme toujours neuve ; Bruit qu'on entend si loin descendre ou s'élever ; Silence où l'âme dort et s'écoute rêver • Partout, avec la paix, mouvement qui l'anime : Des troupeaux de chamois qui volent sur l'abîme, Chevreuils rongeant l'écorce, écureuils dans les bois. Chants de milliers d'oiseaux qui confondent leurs voix. Vols d'insectes dorés et bourdonnements d'ailes, De leurs prismes flottants semant les étincelles. Fleurs partout sous mes pas et parfums dans les airs : Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.
Même date, le soir.
Mais de ces lieux charmants le chef-d'œuvre est la voûte
Dans le rocher, dont l'aigle a seul trouvé la route ;
A l'orient du lac et le long de ses eaux
La montagne en croulant s'est brisée en morceaux,
Et, semant ses rochers en confuses ruines,
A de leurs blocs épais entassé les collines.
Ces rocs accumulés, par leur chute fendus.
L'un sur l'autre au hasard sont restés suspendus ;
Les ans ont cimenté leur bizarre structure,
Et recouvert leurs flancs de sol et de verdure.
On y marche partout sur un tertre aplani.
Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ;
Seulement, quand on frappe, on peut entendre encore
Résonner sous les pas le terrain plus sonore.
Cinq \'ieux chênes, germant dans ses concavités,
Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés ;
De leurs pieds chancelants les bases colossales
Du granit au granit joignent les intervalles.
S'enlacent sur le sol comme de noirs serpents,
Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampants :
Le plus vieux, suspendu sur l'une des ravines,
La couvre comme un pont de ses larges racines ;
Puis, aux rayons du jour pour mieux la dérober,
Étend un vaste bras qu'il laisse retomber,
Et, sous ce double abri de rameaux, de verdure.
Il voile à tous les yeux son étroite ouverture.
Il faut, pour découvrir cet antre souterrain.
Ramper en écartant les feuilles de la main.
Jocelyn 2î5
A peine a-t-on glissé sous l'arche verte et sombre,
Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre ;
On marche un peu courbé sous d'humides arceaux,
^e circuits en circuits, au bruit profond des eaux, iii, creusant à vos pieds un canal dans la pierre, armurent jusqu'au lac dans leur solide ornière. a jour pâle et lointain, lueur qui part du fond.
Guide déjà les yeux dans ce sentier profond ;
La voûte s'agrandit, le rocher se retire ;
Le sein plus Ubrement se soulève et respire ;
Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés.
Et dans la roche vide enfin vous pénétrez.
Vingt quartiers, suspendus sur leur arête vive.
En soutiennent le dôme en gigantesque ogive ;
Leurs angles de granit en mille angles brisés.
Leurs flancs pris dans leurs flancs, l'un sur l'autre écraséSi
Ont rejailU du poids comme une molle argile ;
L'eau que la pierre encor goutte à goutte distille
A poli les contours de ces grands blocs pendants,
De stalactite humide a revêtu leurs dents,
Et, les amincissant en immenses spirales,
Les sculpte comme un lustre au ciel des cathédrales.
Ces gouttes, qu'en tombant leur pente réunit,
Ont creusé dans un angle un bassin de granit.
Où l'on entend pleuvoir de minute en minute
L'eau sonore qui chante et pleure dans sa chute.
Toujours quelque hirondelle au vol bas et rasant
Y plane, ou sur le bord s'abreuve en se posant ;
Puis, remontant au cintre où l'oiseau frileux niche,
Se pend à l'un des nids qui bordent la corniche.
Le rocher vif et nud enclôt de toutes parts
La grotte enveloppée en ces sombres remp^irts ;
Mais du côté du lac une secrète issue.
Fente entre deux grands blocs, étroite, inaperçue,
En renouvelant l'air sous la terre attiédi.
Laisse entrer le rayon et le jour du midi.
On ne peut du dehors découvrir l'interstice;
Le rocher pend ici sur l'onde en précipice ;
Son flanc rapide et creux par le lac est miné.
Au-dessus de la grotte un herre enraciné.
Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes.
Étend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,
2i6 Lamartine
Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux.
Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.
Je puis, en écartant ce vert rideau de lierre,
Mesurer à mes yeux la nuit ou la lumière.
Adoucir la chaleur ou l'éclat du rayon.
Ou, m'ouvrant de la main un immense horizon,
Du fond de ma retraite à ces monts suspendue.
Laisser fuir mon regard jusqu'à perte de vue.
Auprès de l'ouverture est un banc de rocher
Où je puis à mon gré m'asseoir ou me coucher.
Lire aux rayons flottants qui tremblent sur ma Bible,
Ou, contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible.
Les yeux sur la nature, élever au Seigneur,
Dans des transports muets, l'hyiane ardent de mon cœur.
Un air égal et doux, tiède haleine de l'onde. Règne ici quand la t)ise- ailleurs transit ou gronde; Aucun vent n'y pénètre, et, le jour et la nuit, Dans ce nid de mon âme on n'entend d'autre bruit Que les gazouillements des becs des hirondelles, Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes. Le doux bruissement du lierre sur le mur. Ou les coups sourds du lac, dont les lames d'azur. Montant presque au niveau de ma verte fenêtre, Renaissent pour tomber et tombent pour renaître. Et suspendent, du bord qu'elles viennent lécher. Leurs guirlandes d'écume aux parois du rocher.
Grotte des Aigles, 3 juiUet i793'
Quand ce soleil d'été, foyer flottant de vie. Me force à rabaisser ma paupière éblouie. Et, sous ce voile ardent m'éblouissant encor. Passe à travers mes cils en tièdes reflets d'or ; Quand ses rayons, frappant ces neiges étemelles. Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles. Font ressembler ces pics et ce bleu firmament A la mer qui blanchit sur un roc écumant ; Que dans ce ciel, semblable à des lacs sans rivage. Je ne vois que l'éther limpide, où rien ne nage Excepté l'aigle noir, qui, comme un point obscur. Semble do^^rair ck>»ié dans l'immobile azur»
Jocelyn 217
Ou qui, bercé là-haut sur ses serres obliques, S'abaisse en décrivant des cercles concentriques. Lance d'un revers d'aile au soleil, en nageant. De sa plume bronzée un vif reflet d'argent. Et jette, en me voyant couché près de son aire. Un cri d'étonnement où vibre sa colère ; Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon Quelque île fraîche d'ombre au milieu du gazon. Qu'étendu mollement sur cette couche verte. Du pavillon des cieux seulement recouverte. L'herbe haute, qu'un poids de fleurs fait replier. Dans ces gouffres touffus m'engloutit tout entier ; Que du foin desséché le parfum m'environne. Et que je n'entends rien que l'air chaud qui bourdonne. Mon souffle qui se mêle à l'air vierge des cieux. Ou ma tempe qui bat mon front silencieux : Alors je sens en moi des voluptés si vives. Un si complet oubli des heures fugitives. Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois. De son corps détaché ne sent pas plus le poids Que le cygne, essayant son aile déjà forte, Ne sent le poids léger de l'aile qui le porte. J'aime dans ce silence à me laisser bercer, A ne me sentir plus ni vivre ni penser, A croire que l'esprit, qu'en vain le corps rappelle, A quitté sans retour l'enveloppe mortelle. Et nage pour jamais dans les rayons du ciel. Comme dans ces rayons d'été la mouche à miel ! Dans cet état, où l'homme en Dieu se transfigure, Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure ; On a le sentiment de l'immortaUté.
Puis quand un souffle, un vol d'un insecte d'été Me rappelle à la fin à mes sens que j'oublie. Dans un plaisir amer sur moi je me repUe ; Je sens que dans ce ciel, d'où je descends si las. Dieu m'écoute, il est vrai, mais ne me répond pas. Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde, • Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde : Mon cœur est trop rempli pour ne pas déborder. Et, si mon sort voulait seulement m 'accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore. Où la vie et l'amour ne fissent que d'éclore. Cette ?jdeur, que le m.ien ne peut plus renfermer.
2 1 8 Lamartine
Suffirait pour l'étreindre et pour le consumer J
Je verserais en lui le trop-plein de mon âme ;
Sa flamme servirait d'aliment à ma flamme ;
Cette double existence, en multipliant moi,
Me rendrait, ô mon Dieu î comme une ombre de i >' :
Je sens que je pourrais dans cet autre moi-même
Jeter ce qui m'oppresse et doubler ce que j'aime,
Au miroir de mon cœur m'embraser à mon tour.
Créer l'âme de l'âme, et l'amour de l'amour.
Et, comme ton regard se voit dans ton ouvrage.
Consumé de mes feux, m'aimer dans mon image !
Alors ce dôme bleu me semble un beau linceul ;
J'entr 'ouvre en vain mes bras au vent, mon cœur est seul.
Je cherche en vain des yeux dans cette vie aride.
Je jette en vain un nom au hasard à ce vide :
Le désert seul, hélas ! m'entoure et me répond.
Je vais du lac au pic, et de la grotte au pont ;
Je reviens sur mes pas, je m'assieds, je me lève ;
Mon propre sein me pèse, et rien ne le soulève :
Il semble qu'à mon être il manque une moitié.
Objet de chaste amour ou de sainte amitié ;
Que je marche à tâtons, que je suis dans ce monde
Une voix qui n'a pas d'écho qui lui réponde.
Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas.
Un corps qui ne répand point d'ombre sur ses pas.
Et que, malgré ce ciel, ce beau lieu qui m'enivre.
Vivre seul c'est languir, c'est attendre de vivre !
Tout mon bonheur ainsi se change en vague ennui.
Solitude ! un Dieu seul peut te remplir de lui I
De la grotte, 29 octobre i793-
Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème. Qui sait d'où tu descends? qui sait pourquoi l'on t'aime. Pourquoi l'œil te poursuit, pourquoi le cœur aimant Se précipite à toi comme un fer à l'aimant D'une invincible étreinte à ton ombre s'attache, S'embrase à ton approche et meurt quand on l'arrache? Soit que, comme un premier ou cinquième élément. Répandue ici -bas et dans le firmament. Sous des aspects divers ta force se dévoile.
Jocelyn 219
Attire nos regards aux rayons de l'étoile.
Aux mouvements des mers, à la courbe des cieux,
Aux flexibles ruisseaux, aux arbres gracieux ;
Soit qu'en traits plus parlants sous nos yeux imprimée.
Et frappant de ton sceau la nature animée.
Tu donnes au lion l'effroi de ses regards
Au cheval l'ondoiement de ses longs crins épars,
A l'aigle l'envergure et l'ombre de ses ailes.
Ou leurs enlacements au cou des tourterelles ;
Soit enfin qu'éclatant sur le visage humain,
Miroir de ta puissance, abrégé de ta main.
Dans les traits, les couleurs dont ta main le décore,
Au front d'homme ou de femme, où l'on te voit éclore.
Tu jettes ce rayon de grâce et de fierté
Que l'œil ne peut fixer sans en être humecté :
Nul ne sait ton secret, tout subit ton empire;
Toute âme à ton aspect ou s'écrie ou soupire.
Et cet élan, qui suit ta fascination.
Semble de notre instinct la révélation.
Qui sait si tu n'es pas en effet quelque image
De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?
Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné.
Sur son type divin ne l'a pas façonné ;
Sur la beauté suprême, ineffable, infinie.
N'en a pas modelé la charmante harmonie ;
Ne s'est pas en naissant, par des rapports secrets.
Approprié sa forme et composé ses traits,
Et dans cette splendeur que la forme révèle ,
Ne nous dit pas aussi : « L'habitante est plus belle ? »
Nous le saurons un jour, plus tard, plus haut. Pour moi,
Dieu seul m'en est témoin et lui seul sait pourquoi;
Mais, soit que la beauté brille dans la nature,
Dans les cieux, dans une herbe, ou sur une figure.
Mon cœur, né pour l'amour et l'admiration,
Y vole de lui seul comme l'œil au rayon,
La couve d'un regard, s'y délecte et s'y pose,
Et toujours de soi-même y laisse quelque chose.
Et mon âme allumée y jette tour à tour
Une étincelle ou deux de son foyer d'amour.
Je me suis reproché souvent ces sympathies.
220 Lamartine
Trop soudaines en moi trop vivement senties ;
Ces instincts du coup d'œil, ces premiers mouvements.
Qui d'une impression me font des sentiments.
je me suis dit souvent : « Dieu peut-être condamne
Ces penchants où du cœur la flamme se profane ;
Mais, hélas ! malgré nous l'œil se tourne au flambeau.
Est-ce un crime, ô mon Dieu, de trop aimer le beau? a
De la grotte, i** décembre 1793
Des aiguilles de glace où s'éclairent ces monts
L'année a pour six mois retiré ses rayons ;
Le soleil est noyé dans la mer de nuages
Qui brise jour et nuit contre ces hautes plages.
Et jette, au Heu d'écume, à leur cime, à leurs flancs,
La neige que la bise y fouette en flocons blancs.
Le jour n'a qu'un rayon brisé par les tempêtes.
Qui s'étend un moment tout trempé sur ces faîtes.
Et que l'ombre qui court vient soudain balayer.
Comme le vent la feuille au pied du peuplier.
Il semble que de Dieu la dernière colère
Abandonne au chaos ces cimes de la terre :
L'éternel ouragan torture ces sommets ;
Les vagues de brouillards n'y reposent jamais ;
Un sourd mugissement, qu'une plainte accompagne.
Roule dans l'air, et sort des os de la montagne.
C'est la lutte des vents dans le ciel : c'est le choc
Des nuages jetés contre l'écueil du roc ;
C'est l'âpre craquement de la branche flétrie.
Qui sous les lourds glaçons se tord, éclate et crie ;
!Du corbeau qui s'abat l'aigre croassement ;
Des autans engouffrés le triste sifflement ;
Les bonds irréguliers de la lourde avalanche
Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche ;
L'étemel contre-coup des chutes des torrents
Qui sillonnent les rocs sous leurs bonds déchirants.
Et font ronfler le gouffre, où la cascade tonne.
D'un souffle souterrain, continu, monotone.
Tout semblable de loin aux frémissements sourds
De la corde d'un arc qui vibrerait toujours.
Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées,
Jocelyn 221
D'aurore étincelante ou de nuits étoilées ;
Plus de festons de fleurs pendants à mon rocher ,
Plus d'oiseaux accourus pour chanter ou nicher :
La corneille égarée y suit ses noires bandes ;
Les frimas congelés sont les seules guirlandes
Qui garnissent la roche où nous nous enfonçons ;
Le jour ne nous y vient qu'à travers les glaçons ;
Mais dans l'air tiède assis, les deux mains sur la braise.
Aux lueurs du foyer qu'entretient le mélèze,
Nous passons sans ennui le temps des mauvais jours :
Ils sont si bien remplis que nous les trouvons courts.
Des entretiens coupés de quelque heure d'étude
Nous font de notre grotte une douce habitude ;
Nous nous y recueillons avec la volupté
De l'oiseau dans son nid près de l'antre abrité.
Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche
Le vain courroux des vents berce au chaud sur sa branche
Plus les vents déchaînés hurlent d'horribles cris.
Plus l'avalanche gronde et roule de débris,
Plus la nuit s'épaissit sous un ciel bas et terne.
Plus la neige s'entasse autour de la caverne,
Plus dans ces sifflements, ces terreurs du dehors.
Nous trouvons d'âpre joie et d'intimes transports.
Plus nous nous concentrons dans la roche qui tremble.
Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble :
Et si d'un ciel d'hiver quelque rare soleil
Effleure par hasard la fenêtre au réveil.
Échappés du rocher comme un chevreuil du gîte.
Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ;
Nous crions de plaisir en voyant les cristaux
Formant des murs, des tours, de transparents châteaux»
Des arches de saphir, des grottes où l'aurore
Des verts reflets de l'onde en passant se colore.
Des troncs éblouissants où le givre entassé
Colle autour des rameaux un feuillage glacé.
Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle.
En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle.
Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard
Des sentiers dont la poudre éblouit le regard :
Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie,
Dans ces lits de frissons nous nous roulons de joie ;
Nous rions en voyant tous deux nos cheveux blancs.
Poudrés par les frimas, de givre ruisselants ;
z'j.z Lamartine
Nous nous lançons la neige où nos doigts s'engoundissen De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent ; Car Dieu, qui nous confine en ce rude séjour. Donne, même en hiver, sa joie à chaque jour^
La grotte, 6 mai 1794
Tl est des jours de luxe et de saison choisie. Qui sont comme les fleurs précoces de la vie, Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs,. Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs. Que d'une nuit d'orage on voit parfois éclore. Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore. Et dont comme des fleurs, encor tout enivrés. On se demande après : Les ai-je respires? Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices? Et dans douze moments, si courts, tant de délices?
Aujourd'hui fut pour nous un de ces jours de choix :
Éveillés aux rayons du plus riant des mois,
A l'hymne étourdissant de la vive alouette
Qui n'a que joie et cris dans sa voix de poète.
Au murmure du lac flottant à petit pli.
Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli.
Ne pouvant contenir l'impatient délire
Qui nous appelle à voir la nature sourire.
Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour.
Du printemps sur ces monts épier le retour.
La neige qui fondait au tact du rayon rose. Avant d'aller blanchir les pentes qu'elle arrose. Comme la stalactite au bord glacé des toits. Distillait des rochers et des branches des bois ; Chaque goutte en pleuvant remontait en poussière Sur l'herbe, et s'y roulait en globes de lumière. Tous ces prismes, frappés du feu du firmament, RempHssaient l'œil d'éclairs et d'éblouissement ; On eût dit mille essaims d'abeilles murmurantes Disséminant le jour sur leurs ailes errantes. Sur leur corset de feu, d'azur et de vermeil. Et bourdonnant autour d'un rayon de soleil. Puis en mille filets ces gouttes rassemblées Allaient chercher leurs hts dans le creux des vallées,
Jocelyn 226
Y couraient au hasard des pentes sur leurs flancs,
Y dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,
Y gazouillaient en foule en mille voix légères, Comme des vols d'oiseaux cachés sous les fougères, Courbaient l'herbe et les fleurs comme un souffle en gUssant,
Y laissaient par flocons leur écume en passant ; Puis la brise venait essuyer cette écume, Comme à l'oiseau qui mue elle enlève une plume.
L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons.
Semblait tomber avec les célestes rayons,
Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves.
Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
Du globe enseveli dans son premier hiver.
Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air ;
Il soufflait des soupirs, il apportait des nues
Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues ;
H caressait la terre avec de tels accords.
Il étreignait les monts avec de tels transports.
Il secouait la neige et les troncs et les cimes
Avec des mouvements et des bruits si sublimes.
Que l'on croyait entendre, entre les éléments.
Des paroles d'amour et des embrassements,
Et, dans les forts soupirs qui semblaient les confondre
L'eau, la terre, et le ciel, et l'éther, se répondre.
Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir ;
La feuille du matin sous l'œil semblait grandir ;
Comme s'il n'avait eu pour été qu'une aurore.
Il hâtait tout du souffle, il pressait tout d'éclore ;
Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois
S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits.
S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches^
Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,
Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,
Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.
La sève, débordant d'abondance et de force.
Coulait en gommes d'or des fentes de l'écorce.
Suspendait aux rameaux des pampres étrangers.
Des filets de feuillage et des tissus légers.
Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles.
En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs aiies
Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués.
Par leurs extrémités d'arbre eu arbre noués.
Tremblaient, et, sur les pieds du tronc qui les appuie.
De plumes et de fleurs répandaient une pluie ;
Tous ces dômes des bois, qui frémissaient aux vents,
Ondoyaient comme un lac aux flots verts et mouvants ;
Des nids d'oiseaux, bercés au roulis des lianes,
Y flottaient, remplis d'œufs tachetés, diaphanes.
Des mères qui fuyaient fragile et doux trésor.
Comme dans le filet la perle humide encor I
Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres.
De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres.
Nous trouvions, sous ces lits de feuille où dort l'été.
Des mystères d'amour et de fécondité ;
Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure.
Les hçrbes nous montaient jusques à la ceinture.
Des flo^ts d'air embaumé se répandaient sur nous.
Des nuages ailés partaient de nos genoux.
Insectes, papillons, essaims nageants de mouches.
Qui d'un éther vivant semblaient former les couches.
Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant.
Comblaient! l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant,
Comme dans les chemins la vague de poussière
Se lève sous les pas et retombe en arrière ;
Ils roulaient ; et sur l'eau, sur les prés, sur le foin.
Ces poussières de vie allaient tomber plus loin ;
Et chacune semblait, d'existence ravie.
Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie ;
L'air qu'elles animaient de leur frémissement
N'était que mélodie et que bourdonnement.
6 novembre i794- Ici l'hiver précoce est déjà descendu.
Le linceul de la terre est partout étendu ; Les vents roulent sur nous des collines de neige. Oh ! béni soit le roc dont l'antre nous protège ! Car nous ne pourrions plus faire un pas sans péril Hors de l'obscur abri qui cache notre exil. On ne distingue plus les vallons de leurs cimes. Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes ; Le déluge a couvert d'un océan gelé Les gorges, les sommets, et tout est nivelé ; Et les vents, des frimas labourant la surface. Font changer chaque nuit les collines de place ;
Joceiyn 22D
La biche même tremble, et, ne nous quittant pas.
Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.
L'arche par où ces monts touchent à la vallée
D'une énorme avalanche aujourd'hui s'est comblée.
Et, comme dans une île inaccessible aux yeux.
Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux.
Oh ! que j'aime ces mois où, comme cette terre.
En lui-même le cœur se chauffe et se resserre.
Et recueille sa sève en cette demi-mort
Pour couler au printemps plus abondant, plus fort 1
Comme avec volupté l'âme qui s'y replie
S'enveloppe de paix et de mélancolie.
Mêle même au bonheur je ne sais quoi d'amer
Qui relève son goût comme un sel de la mer.
Jouit de se sentir aimer, penser et vivre,
Pendant que tout frissonne et tout meurt sous le givre.
Et s'entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil,
Ue rêves de son choix comme pour un sommeil I
Valnelge, mai 1798.
Sur un des verts plateaux des Alpes de Savoie,
Oasis dont la roche a fermé toute voie.
Où l'homme n'aperçoit, sous ses yeux eSrayés,
Qu'abîme sur sa tête et qu'abîme à ses pieds,
La nature étendit quelques étroites pentes
Où le granit retient la terre entre ses fentes
Et ne permet qu'à peine à l'arbre d'y germer,
A l'homme de gratter la terre et d'y semer.
D'immenses châtaigniers aux branches étendues
Y cramponnent leurs pieds dans les roches fendues.
Et pendent en dehors sur des gouffres obscurs,
Comme la giroflée aux parois des vieux murs ;
On voit, à mille pieds au-dessous de leurs branches,
La grande plaine bleue avec ses routes blanches.
Les moissons jaunes d'or, les bois comme un point noir,
Et les lacs renvoyant le ciel comme un miroir ;
La toise de pelouse, à leur ombre abritée.
Par la dent des chevreaux et des ânes broutée.
Épaissit sous leurs troncs ses duvets fins et courts.
Dont mille filets d'onde humectent le velours.
Et pendant le printemps, qui n'est qu'un court sourire.
Enivre de ses fleurs le vent qui les respire.
Des monts tout blancs de neige encadrent l'horizon.
Comme un mur de cristal de ma haute prison,
Et, quand leurs pics sereins sont sortis des tempêtes,
Laissent voir un pan bleu de ciel pur sur nos têtes.
On n'entend d'autre bruit, dans cet isolement.
Que quelques voix d'enfants, ou quelque bêlement
De génisse ou de chèvre au ravin descendues.
Dont le pas fait tinter les cloches suspendues ;
Les sons entrecoupés du nocturne Angélus,
Que le père et l'enfant écoutent les fronts nus.
Et le sourd ronflement des cascades d'écume,
A-uquel, en l'oubliant, l'oreille s'accoutume,
Et qui semble, fondu dans ces bruits du désert,
La basse sans repos d'un étemel concert.
Les maisons, au hasard sous les arbres perchées, En groupes de hameaux sont partout épanchées. Semblent avoir poussé, sans plans et sans dessein. Sur la terre, avec l'arbre et le roc de son sein ; Les pauvres habitants, dispersés dans l'espace. Ne s'y disputent pas le soleil et la place. Et chacun sous son chêne, au plus près de son champ, A sa porte au matin et son mur au couchant. Des sentiers où des bœufs le lourd sabot s'aiguise Mènent de l'un à l'autre, et de là vers l'église, Dont depuis deux cents ans à tous ces pieds humains Le baptême et la mort ont frayé les chemins.
Elle s'élève seule au bout du cimetière
Avec ses murs épais et bas, verdis de lierre.
Et ses ronces grimpant en échelle, en feston.
Jusqu'au chaume moussu qui lui sert de fronton.
On ne peut distinguer cette chaumière sainte
Qu'au plus grand abandon du petit champ d'enceint«.
Où le sol des tombeaux, par la mort cultivé.
N'offre qu'un tertre ou deux tous les ans élevé.
Que recouvrent bientôt la mauve et les orties.
Premières fleurs toujours de nos cendres sorties.
Et qu'à l'humble clocher qui surmonte les toits
Et s'ouvre aux quatre vents pour répandre sa voix.
Ma demeure est auprès ; ma maison isolée
Jocelyn 227
Par l'ombre de l'église est au midi voilée. Et les troncs d^es noyers qui la couvrent du nord Aux regards des passants en dérobent l'abord. Des quartiers de granit que nul oiseau ne taille, Tels que l'onde les roule, en forment la muraille : Ces blocs irréguliers, noircis par les hivers. De leur mousse natale y sont encor couverts ; La joubarbe, la menthe, et ces fleurs parasites Que la pluie enracine aux parois décrépites, Y suspendent partout leurs panaches flottants. Et les font comme un pré reverdir au printemps. ^ Trois fenêtres d'en haut, par le toit recouvertes, Deux au jour du matin, l'autre au couchant, ouvertes. Se creusant dans le mur comme des nids pareils. Reçoivent les premiers et les derniers soleils ; Le toit, qui sur les murs déborde d'une toise, A pour tuiles des blocs et des pavés d'ardoise. Que d'un rebord vivant le pigeon bleu garnit. Et sous les soUveaux l'hirondelle a son nid. Pour défendre ce toit des coups de la tempête. Des quartiers de granit sont posés sur le faîte ; Et, faisant ondoyer les tuiles et les bois. Au vol de l'ouragan ils opposent leur poids.
Bien que si haut assise au sommet d'une chaîne.
Son horizon borné n'a ni grand ciel ni plaine :
Adossée aux parois d'un étroit mamelon.
Elle n'a pour aspect qu'un oblique vallon
Qui se creuse un moment comme un lac de verdure.
Pour donner au verger espace et nourriture ;
Puis, reprenant sa pente et s'y rétrécissant.
De ravins en ravins avec les monts descend.
Les troncs noirs des noyers, un pan de roche^ grise,
L'herbe de mon verger, les murs nus de l'église,
Le cimetière avec ses sillons et ses croix.
Et puis un peu de ciel, c'est tout ce que je vois.
Mais combien, aux regards du peintre et du poète.
En vie, en mouvement, la nature rachète
Ce qu'elle a refusé d'espace à l'horizon !
Une cascade tombe au pied de la maison.
Et le long d'une roche, en nappe blanche et fine,
Y joue avec le vent dont un souffle l'incline ;
220 Lamartine
Y joue avec le jour dont le rayon changeant
Semble s'y dérouler dans ses réseaux d'argent.
Et, par des rocs aigus dans sa chute brisée,
Aux feuilles du jardin se suspend en rosée.
Légère, elle n'a pas ce bruit tonnant et sourd
Qu'en se précipitant roule un torrent plus lourd;
Elle n'a qu'une plainte intermittente et douce.
Selon qu'elle rencontre ou la pierre ou la mousse,
Que le vent faible ou fort la fouette à ses parois.
Lui prête ou lui retire ou lui rend plus de voix ;
Dans les sons inégaux que son onde module
Chaque soupir de l'âme en note s'articule ;
Harpe toujours tendue, où le vent et les eaux
Rendent dans leurs accords des chants toujours nouveaux,
Et qui semble la nuit, en ces notes étranges.
L'air sonore des cieux froissé du vol des anges.
Paris, 20 septembre i8cm^.
Oh I que le bruit humain a troublé mes esprits ! Quel ouragan de l'âme il souflle dans Paris ! Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde, Pleine des mille voix du peuple qui l'inonde. Semblable à l'Océan qui fait enfler ses flots, Monter et retomber en lugubres sanglots ! Oh 1 que ces grandes voix des grandes capitales Ont de cris douloureux et de clameurs fatales. D'angoisses, de terreurs et de convulsions 1 On croit y distinguer l'accent des passions Qui, soufilant de l'enfer sur ce million d'âmes. Entrechoquent entre eux ces hommes et ces femmes. Font monter leur clameur dans le ciel comme un flux. Ne forment qu'un seul cri de mille cris confus. Ou qu'on entend le bruit des tempes de la terre Que la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère^ Quel poids pèse sur l'âme en entrant dans ces murs, En voyant circuler dans ces canaux impurs Ces torrents animés et cette vague humaine Qu'un courant invisible en sens contraire entraîne. Qui sur son propre Ut flotte éternellement. Et dont sans voir le but on voit le mouvement I Quel orageux néant, quelle mer de tristesse.
Jocelyn 229
Chaque fcds que j'y rentre, en me glaçant m'oppresse 1 Il semble que ce peuple où je vais ondoyer Dans ces gouffres sans fond du flot va me noyer ; Que le regard de Dieu me perd dans cette foule ; Que je porte à moi seul le poids de cette houle ; Que son immense ennui, scm agitation.
M'entraînent faible et seul dans son attraction ; Que de ces passions la fièvre sympathique, En coudoyant ce peuple, à moi se communique ; Que son âme travaille et souffle dans mon sein ; Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim ; Que ma robe en passant se salit à ses crimes ; Et que, tourbillonnant dans ses mouvants abîmes. Je ne suis pas pour lui plus qu'une goutte d'eau Qui ne fait ni hausser ni baisser son niveau. Un jet de son écume, un morceau de sa vase. Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase ; Et que, si je venais à tomber sous ses pas. Cette foule à mes cris ne s'arrêterait pas. Mais, comme une machine à son but élancée. Passerait sur mon corps sans même une pensée !...
Paris, 21 septembre iSoo.
Quel spectacle. Seigneur, vous donnez à vos anges. Dans ces grands chocs d'idée et ces luttes étranges ! Sur ce peuple qui peut savoir votre dessein? Vous avez mis, grand Dieu, deux âmes dans son sein ; L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée. Sonde la mer du doute et découvre l'idée. Lui donne, en pétrissant le verbe dans sa main, La forme qui la rend palpable au sens humain, La tire comme l'or de sa mine profonde, Et la frappe en monnaie à l'usage du monde ; L'autre, âme de soldat, toujours ferme et debout. Comme un volcan divin dans sa poitrine bout. Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre. Et pour champ de bataille a pris toute la terre ; Et, par cette âme double à la fo»<ï agissant. Il sert Dieu de son cœur et l'homme de son sang ! Semblable de nos jours au peuple de Moïse, Qu'en deux parts au combat le prophète divise. L'une dans le vallon mourant pour Israël,
23o Lamartine
L'autre sur les hauteurs levant les mains au ciel !.„
Pour lancer tous ses fils à sa lutte inégale,
Paris semble des camps la grande capitale ;
On voit par chaque porte entrer ses bataillons.
Renaissante moisson de ses sanglants sillons,
Qui, pour combler aux camps les lignes décimées.
Rassortent en chantant vers les quatorze armées ;
On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés
Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés ;
On n'entend retentir que le canon sonore
Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore ;
Et la ville ne voit briller à son réveil
Que d'épaisses forêts de fusils au soleil.
Et comme cette foule est prodigue de vie !
Et comme tout à coup, au grand homme asservie.
Elle, qui ne pouvait subir un joug plus doux.
Du tyran de sa gloire embrasse les genoux.
Sous son geste nerveux d'elle-même s'incline.
Accepte sans effort sa rude discipline,
Et semble, en se pliant à son poignet d'airain.
Le cou de son cheval ou le gant de sa main !
Ah ! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide
Qui le fait s'élancer sur les pas de son guide ;
C'est que dans le péril la faible humanité
De Dieu même a reçu l'instinct de l'unité.
Et que, pour ériger en grand peuple une foule.
Le bronze extravasé doit couler dans le moule.
Où les pousse pourtant ce vague entraînement? Pourquoi vont-ils combattre et mourir si gaiement .> Leur esprit ne sait pas, leur instinct sait d'avance. Ils vont, comme un boulet, où la force les lance. Ébranler le ]f>résent, démolir le passé, EfEacer sous ton doigt quelque empire eSacé, Faire place sur terre à quelque destinée Invisible pour nous, mais pour toi déjà née, Et que tu vois déjà splendide, où nos esprits N'aperçoivent encor que poussière et débris ! Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre L'outil mystérieux de quelque grand mystère ; Sans connaître jamais ses plans sur l'univers, A la trame des temps travaillant à l'envers. Les nations, de l'œil à leur insu guidées,
Jocelyn 23 1
Sont dans la main de Dieu les instruments d'idées ; Et l'homme, qui ne voit que poussière et que sang, Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant ; Il ne sait pas, captif dans sa courte pensée. Que d'une œuvre finie une autre est commencée. Et qu'afin que l'épi divin puisse y germer. On laboure la terre avant de la semer.
Oh I que nos jugements sont courts, et feraient rire Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire ! Que nous comprenons peu les dénoûments du sort ! Et que souvent la vie est prise pour la mort I
La caravane humaine im jour était campée
Dans des forêts bordant une rive escarpée.
Et, ne pouvant pousser sa route plus avant.
Les chênes l'abritaient du soleil et du vent ;
Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages,
Fdhnaient autour des troncs des cités, des villages.
Et les hommes, épars sur des gazons épais.
Mangeaient leur pain à l'ombre et conversaient en paix.
Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée.
Ces hommes, se levant à la même pensée.
Portent la hache au tronc, font crouler à leurs pieds
Ces dômes où les nids s'étaient multipliés ;
Et les brutes des bois, sortant de leurs repaires.
Et les oiseaux, fuyant les cimes séculaires.
Contemplaient la ruine avec un œil d'horreur.
Ne comprenaient pas l'œuvre, et maudissaient du cœur
Cette race stupide acharnée à sa perte.
Qui détruit jusqu'au ciel l'ombre qui l'a couverte.
Ôr, pendant qu'en leur nuit les brutes des forêts
Avaient pitié de l'homme et séchaient de regrets.
L'homme, continuant son ravage sublime.
Avait jeté les troncs en arche sur l'abîme ;
Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé,
Le fleuve était partout couvert et traversé.
Et, poursuivant en paix son éternel voyage,
La caravane avait conquis l'autre rivage.
C'est ainsi que le temps, par Dieu même conduit, Passe pour avancer sur ce qu'il a détruit. Esprit saint ! conduis-les, comme un autre Moïse, Par des chemins de paix à la terre promise III... O Q O
2S2 Lamartine
Valneige, 12 octobre 1800.
O nid dans la montagne où mon âme s'abrite !
Me voici donc rentré pour jamais dans mon gîte.
Comme le passereau sans ailes pour courir,
Qui dans un trou du mur s'abrite pour mourir.
Oh ! d'un peu de repos que mon âme pressée
Y devançait de loin mes pas par ma pensée !
Que l'ombre des grands monts se noyant dans les cieux.
Quand je fus à leurs pieds, fut amie à mes yeux !
Qnimie je respirais, en montant leurs collines.
Les vents harmonieux exhalés des ravines.
Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé
Sortent comme un soupir à demi consolé !
Que du premier sapin l'écorce me fut douce !
Que je m'étendis Us et triste sur sa mousse !
Que j'y collai ma bouche en silence et longtemps.
N'entendant que les coups en ma tempe battants.
Et l'assaut orageux de mes mille pensées.
En larmes plus qu'en mots sur les herbes versées I
Combien de fois je bus dans le creux de ma main
Un peu d'eau du torrent qui borde le chemin !
Que souvent mon oreille, à ses flots attentive,
Crut reconnaître un cri dans ses bonds sur sa rive,
Et, d'un frisson glacé me ridant tout entier.
M'arrêta palpitant sur le bord du sentier !
Enfin, le soir, je vis noircir, entre les cimes
Des arbres, mes murs gris au revers des abîmes.
Les villageois, épars sur leurs meules de foin.
Du geste et du regard me saluaient de loin.
L'œil fixé sur mon toit sans bruit et sans fumée,
J'approchais, le cœur gros, de ma porte fermée.
Là, quand mon pied poudreux heurta mon pauvre seuil.
Un tendre hurlement fut mon unique accueil ;
Hélas ! c'était mon chien, couché sous ma fenêtre.
Qu'avait maigri trois mois le souci de son maître.
Marthe filait, assise en haut sur le palier. Son fuseau de sa main roula sur l'escalier ; Elle leva sur moi son regard sans mot dire ; Et, comme si son œil dans mon cœur eût pu lire. Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas. Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas.
Jocelyn 233
Bondit autour de moi de joie et de tendresse,
Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,
Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier.
Sauta nt du seuil au lit, de la chaise au foyer,
Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,
Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime ;
Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu.
Me couva d'un regard dans le mien suspendu.
Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terre
Pas même cet ami du pauvre solitaire?
Mais ce regard si doux, si triste de mon chien.
Fit monter de mon cœur des larmes dans le mien.
J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;
Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :
« O pauvre et seul ami, viens, lui-dis-je, aimons-nous !
Car partout où Dieu mit deux cœurs, s'aimer est doux 1 »
Hélas ! rentrer tout seul dans sa maison déserte. Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte, Sans qu'en apercevant son toit à l'horizon On dise : « Mon retour réjouit ma maison ; Une sœur, des amis, une femme, une mère. Comptent de loin les pas qui me restent à faire ; Et dans quelques moments, émus de mon retour, Ces murs s'animeront pour m'abriter d'amour ! » Rentrer seul, dans la cour se glisser en silence. Sans qu'au-devant du vôtre un pas connu s'avance. Sans que de tant d'échos qui parlaient autrefois Un seul, un seul au moins tressaille à votre voix ; Sans que le sentiment amer qui vous inonde Déborde hors de vous dans un seul être au monde. Excepté dans le cœur du vieux chien du foyer. Que le bruit de vos pas errants fait aboyer ; N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du vôtre. Où ce que vous sentez se reflète en un autre ; Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer. Qui sans savoir vos pleurs vous regarde pleurer. Que cet œil sur la terre où votre œil se repose, A qui, si vous manquiez, manquerait quelque chose. Ah ! c'est afEreux peut-être, eh bien 1 c'est encor doux !
O mon chien ! Dieu seul sait la distance entre nous ; Seul il sait quel degré de l'échelle de l'être
Lamartine
Sépare tdh instinct de l'âme de ton maître j
Mais seul il sait aussi par quel secret rapport
Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort.
Et par quelle pitié pour nos cœurs il te donne,
Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne.
Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché.
Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché ;
Jamais, d'un mot brutal contristant ta tendresse.
Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse.
Mais toujours, ah ! toujours en toi j'ai respecté
De ton maître et du mien l'ineffable bonté.
Comme on doit respecter sa moindre créature.
Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature.
Ah ! mon pauvre Fido, quand, tes yeux sur les miens.
Le silence comprend nos muets entretiens ;
Quand, au bord de mon lit épiant si je veille.
Un seul souffle inégal de mon sein te réveille ;
Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis.
Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis.
Et que, pour la distraire attirant ma pensée.
Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée ;
Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin
Rend ton œil fraternel inquiet ou serein.
Que l'âme en toi se lève avec tant d'évidence.
Et que l'amour encor passe l'intelligence ;
Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion.
Du sentiment humain une dérision.
Un corps organisé qu'anime une caresse.
Automate trompeur de vie et de tendresse I
Non 1 quand ce sentiment s'éteindra dans tes yeux.
Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.
De ce qui s'aima tant la tendre S3mapathie,
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie ;
Dieu la brise un instant, mais pour la réunir ;
Son sein est assez grand pour nous tous contenir.
Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimâmes.
Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes?
Partout où l'amitié consacre un cœur aimant,
Partout où la nature allume un sentiment.
Dieu n'éteindra pas plus sa divine étincelle
Dans l'étoile des nuits dont la splendeur ruisselle
Que dans l'humble regard de ce t&adie épagneul
Qui conduisait l'aveu^ et meurt sur son cercueil lit
Jocelyn 235
^v Oh ! viens, dernier ami que mon pas réjouisse, ' Ne crains pas que de toi devant Dieu je rougisse ; Lèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien. Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien I
236 Lamartine