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FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF

R Hommes 1 ne dites pas, en adorant ces pages :

Un Dieu les écrivit par la main de ses sages.

Dieu ne se taille pats la plume de roseau.

Ni le burin de fer, ni l'aile de l'oiseau ;

Il n'écrit pas son nom, comme un enfant qui joue.

Sur la feuille de l'herbe ou le morceau de boue.

Quel marbre ou quel granit, quel bronze ou quel airain.

Si son doigt les touchait, ne fondraient sous sa main?

Il ne renferme pas l'étemelle pensée

Dans une lettre morte aussitôt que tracée ;

Les langues que bourdonne un insecte ici-bas.

S'il était dans des sons, ne le contiendraient pas !

Pour proférer de Dieu l'ineffable parole,

Qu'est-ce qu'un souffle humain qui frappe un vent qui vo'

« La langue qu'il écrit chante éternellement ;

Ses lettres sont ces feux, monde du firmament.

Et par delà ces cieux des lettres plus profondes.

Mondes étincelants voilés par d'autres mondes.

Le seul Uvre divin dans lequel il écrit

Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit I

C'est ta raison, miroir de la raison suprême.

Où se peint dans ta nuit quelque ombre de lui-même.

Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens I

Toute bouche de chair altère ses accents.

L'intelligence en nous, hors de nous la nature,,

Voilà les voix de Dieu, le reste est imposture I

« Si je dis que ce livre est de Dieu, dites : Non I

Il épelle à son tour un signe du grand nom,

Il écrit quelques sons de l'infini symbole

Que l'esprit à l'esprit transmet par la parole ;

Mais^ ,jjp\Tis sages que nous, d'autres hommes viendront l

Pour écrire à leur tour, ils nous effaceront.

Sur l'herbe du iiiatin la goutte d'eau €pii tremble

258 Lamartine

Contient-elle du jour tous les rayons ensemble? L'Océan sans limite, au firmament pareil, Lui-même absorbe-t-il tous les feux du soleil? Le firmament sans fond, d'où l'aurore dégoutte. Ne leur verse-t-il pas sa clarté goutte à goutte? Ainsi du jour, enfants, ainsi de notre esprit ! L'eau sèche sur la feuille et l'Océan tarit ; L'infini dans notre œil ne se peint qu'en parcelle La vérité nous luit, mais c'est par étincelle.

« Dieu dit à la raison : Je suis celui qui suis ;

Par moi seul enfanté, de moi-même je vis ;

Tout nom qui m'est donné par l'homme est un blasphème

Nul ne peut prononcer tous mes noms que moi-même !

Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux.

Comme l'ombre du corps je me sépare d'eu:: ;

Mais si le corps s'en va l'image s'évapore :

Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?

Le monde est mon regard qui se contemple en soi ;

Formes, substance, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi?

« Si quelqu'un parmi vous, soleils, ma créature. Hommes, anges, esprits, dit : « J'ai vu sa figure, « L'invisible à mes yeux visible est apparu » ; Pitié, dérision sur ceux qui l'auront cru ! Que ce soit en dormant, dans un songe de l'âme. Dans la nuée en feu, dans l'onde ou dans la flamme. Dans le frisson sacré qui fait transir la peau. Au fond du firmament transparent comme l'eau. Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l'étoile ; De quelque nom divin qu'un fétiche se voile. Quand pour me découvrir le ciel se fût fendu. Dans un regard de chair Dieu n'est pas descendu. Celui qui contient tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence 1 Le regard de la chair ne peut p3S voir l'esprit ! Le cercle sans limite en qui tout est inscrit Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle ! Quelle heure contiendrait la durée étemelle? Nul œil de l'infini n'a touché les deux bords. Élargissez les cieux, je suis encor dehors !..•

La Chute d'un Ange

« Mais selon sa grandeur chaque être me mesure. Les fourmis au ciron et l'homme à la nature. Et les soleils, pour qui le siècle est un moment, A ces mondes de feu, poudre du firmament ! Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle. Réfléchit de moi-même une pâle étincelle ; Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu. Hommes ! l'infini seul est la forme de Dieu !

« Le seul œil qui me voit, c'est votre intelligence : Force qui ne connaît ni masse ni distance, Substance transparente où mon ombre se peint. Nuit qui de ma clarté s'illumine et se teint ! Elle seule profère à toute créature La révélation de l'immense nature.

La pensée est la langue entre le monde et moi !... Aucun être ne vit sans la porter en soi. Mon être est le grand fruit de l'arbre de science, Que mon regard mûrit dans chaque conscience ! Tout ce qui sur la terre est grand, puissant et bon. Se réunit en vain pour composer mon nom ; Il y manque toujours pour que l'homme l'achève ; Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève. Dans mes œuvres sans fin je me suis défini, Mais nul ne peut y lire, excepté l'infini I

I Et la création, force intime de Dieu,

N'a ni commencement, ni terme, ni milieu ;

Ce que nous appelons le temps n'est que figure ;

Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure.

L'être de Jéhovah n'a ni siècles ni jours,

Son jour est étemel et s'appelle toujours I

Son œuvre dans les cieux, qui n'est que sa pensée,

N'est donc jamais finie et jamais commencée ;

Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'aujourd'hui ;

Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui.

Le temps, qui n'a de sens qu'en la langue des hommes.

Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes ;

Mais au delà des temps et de l'humanité

200 Lamartine

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