‹ Œuvres choisiesChapitre 45 sur 52 · I-e nom de toute chose est un : Éternité l · texte numérisé non relu

I-e nom de toute chose est un : Éternité l

t Les fonnes seulement où son dessein se joue,

Étemel mouvement de la céleste roue.

Changent incessamment selon la sainte loi ;

Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.

C'est un flux et reflux d'ineffable puissance.

Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence.

Où tout rayon remonte à ce foyer commun,

Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un I

Où la force d'en haut, vivante en toute chose,

Crée, enfante, détruit, compose et décompose,

S'admirant sans repos dans tout ce qu'il a fait,

Renouvelant toujours son ouvrage parfait ;

Où le tout est partie et la partie entière ;

Où la vie et la mort, le temps et la matière.

Ne sont rien en effet que formes de l'esprit.

Cercles mystérieux que tout en lui décrit ;

Où Jéhovah s'admire et se diversifle

Dans l'œuvre qu'il produit et qù il s'identifie !

Dans nos nuits de cristal ainsi le firmament.

Qui nous semble taillé d'un grand bloc seulement,

Qu'ime même couleur d'une arche à l'autre azuré.

N'est qu'un immense abîme, un vide sans mesure

Où se croisent sans fin les mondes et les cieux ;

Et ce bleu, qui paraît sa couleur à nos yeux.

N'est qu'un rayonnement dans la source commune

Des milliers de lueurs qui se fondent en une.

« Le sage en sa pensée a dit un j»ur : « Pourquoi,

« Si je suis fils de Dieu, le mal est 41 en moi?

« Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?

« S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?

« Est-il donc, ô douleur ! deux axes dans les cieux,

« Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux? *

Or, l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge, '

Vit son doute et sourit ; et l'emportant en songe

Au point de l'infini d'où le regard divin

Voit les commencements, les milieux et la fin,

Et. complétant les temps qui ne sont pas encore.

Du désordre apparent voit l'harmonie éclore :

La Chute dun Ange 26]

• Regarde », lui dit-il ; et le sage éperdu

Vit l'horizon di\'in sous ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie

Se fondit ; par le tout il comprit la partie ;

La fin justifia la voie et le moyen ;

Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien ;

La matière, où la mort germe dans la souffrance,

Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,

Un mode d'existence à l'autre contrasté.

Où la nature lutte avec la volonté,

Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,

Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre

Et le sage comprit que le mal n'était pas,

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas 1

t Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres Où son image habite et trompe vos paupières, De peur que vos enfants, en écartant leurs pas. Disent : Il est ici, mais ailleurs il n'est pas ! Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage, Au fond du firmament, cette mer sans rivage. Quel est le ciel des cieux habité, plein de Dieu? Il n'est pour Jéhovah ni distance ni heu : Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace ; De ce qui remplit tout ne cherchez point la place. Contemplez-le par l'âme et non pas par vos yeux : L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux.

« Trouvez Dieu : son idée est la raison de l'être. Il n'a fait l'univers qu'afin de le ciwanaître. Vers celui dont le monde est l'émanation Tout l'univers créé n'est qu'aspiration I L'étemel mouvement qui régit la nature N'est rien que cet élan de toute créature Pour conformer son être à l'étemel dessein. Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein ! Le murmure vivant de la nature entière N'est que l'écho confus d'une immense prière : De la mer qui mugit aux sources du vallon, Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom ; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,

202 Lamartine

Tout répelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur ; L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur !

« La parole, sublime et divin phénomène,

Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine.

Ne fut ravie à l'ange et prêtée à nos sens

Que pour incarner Dieu dans de mortels accents.

Si la langue n'eût pas proféré ce symbole.

L'inutile matière eût perdu la parole.

Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours

Le nom qui rempht tout la remplira toujours.

C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle.

Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle.

l3es entrailles du globe à ces lettres de feu.

L'œuvre du genre humain c'est de trouver son Dieu !

« A l'heure du matin, quand le gai rayon entre

Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'antre.

Quand les baumes des nuits que l'étoile a pleures

Fondent des prés fumants par l'aurore effleurés.

Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées.

Qui semblent regarder de loin des soeurs aimées ;

Devant l'immensité de l'Océan uni.

Sa ns repos et sans bords comme un autre infini ;

Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes.

Où dans la nuit sonore habitent les fantômes ;

Quand l'infini descend par quelque pore en nous.

Nous touche, nous foudroie et nous jette à genoux ;

Quand dans l'extase à deux, des hommes et des femmes.

Vous sentirez le temps terop étroit pour vos âmes,

Et que, vos coeurs fondant aux rayons de leurs yeux.

Vous voudrez sur la terre éterniser ces cieux ;

Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du m)rstère

Vos pères, des tombeaux endormis sous la terre.

Ou que vous porterez coucher sous le gazon

Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison :

De tristesse ou de joie universel emblème,

Cf^' nom sur votre bouche éclôra de lui-même.

Il semble que le coeur dans son immense sein

Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein.

^■Coi ^/ L'a

La Chute d un Ange 26

Comme un métal touché qui résonne et qui vibre. L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre. La joie, et la douleur, et l'amour, n'ont qu'un son. De notre âme, ô Seigneur ! le timbre, c'est ton nom 1

« Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive.

Qu'en symbole plus pur chaque peuple l'écrive !

Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel.

Comme on met sur leur lèvre une goutte de miel.

Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère.

Quelque chose de doux avant leur vie amère !...

La mère à ses petits fera bégayer Dieu

En leur montrant du doigt l'invisible en tout lieu :

Et ce sera, le mot, quelque son qui le nomme.

Par qui dans l'univers l'homme saluera l'homme I

Le nom qu'appellera l'innocent en témoin,

Qui dans l'œil du coupable éclatera de loin.

Que le juste outragé, mais fort de confiance.

Frappera sur son sein comme une conscience.

Qu'opposera le faible à son persécuteur.

Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur.

Le lépreux pour ami, l'esclave pour son juge.

L'indigent pour foyer, le banni pour refuge.

Que les infortunés, du fond de leurs douleurs,

Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs,

Et, quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche.

Que les anges viendront enlever sur sa bouche !

« Entre chaque soleil bénissez-le trois fois. Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix l Non pour que cette voix, par le nombre grossie. Aille frapper plus fort son oreille endurcie : Lui dont l'oreille entend l'hysope végéter. Et les pas des fourmis, et le cœur palpiter. N'a pas besoin d'échos qui remplisse son temple ; Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple. Que l'adoration de tous brûle en chacun, Que vous fondiez en lui vos âmes en commun. Et que celui dont l'œil goûte mieux ses merveilles. Et dont plus de parfum embaume les corbeilles, Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents

La paille de son feu pour allumer l'encens I

t Choisissez entre vous les plus douces des âmes,

Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes.

Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux.

Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux :

Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible père.

Pour que bous le soleil la famille prospère.

Et que sa volonté, dans la création.

S'accomplisse avec joie et bénédiction !

Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hymnes.

"Tout ce que la nature a de notes sublimes,

A la mer son murmure, au nuage l'éclair,

Et ses plaintes à l'onde, et s^ soupirs à l'air.

Et sa lumière à l'aube, et son souffle à la rose ;

Que leur enthousiasme anime toute chose,

Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur.

Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur !

a II est, parmi les fils les plus doux de la femme.

Des hommes dont les sens obscurcissent moins l'âme.

Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau.

Dont le moindre contact fait frissonner la peau.

Dont la pensée, en proie à de sacrés délires.

S'ébranle au doigt divin, chante comme des lyres.

Mélodieux échos semés dans l'univers

Pour comprendre sa langue et noter ses concerts :

C'est dans leur transparente et limpide pensée

Que l'image infinie est le mieux retracée

Et que la vaste idée où l'Étemel se peint

D'ineffables couleurs s'illumine et se teint 1

Ceux-là, fu5rant la foule et cherchant les retraites.

Ont avec le désert des amitiés secrètes ;

Sur les grèves des flots en égarant leurs pas.

Ils entendent des voix que nous n'entendons pas :

Us savent ce que dit l'étoile dans sa course,

La foudre au firmament, le rocher à la source,

La vague au sable d'or qui semble l'assoupir.

Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.

Les corne» des béliers rayonnent sur leurs têtes.

Écoutez-les prier, car ils sont vos prophètes ;

La Chute d un Ange 26Î

lur l'écorce, ou la pierre, ou l'airain, écrivez [Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ; 'Chargez-en des enfants la mémoire fragile, Comme d'un vase neuf on parfume l'argile ; Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps ! C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue, De force et de grandeur et d'amour revêtue Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main, Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain. Et que la terre, enfin, dans son divin langage. De pensée en pensée achèvera l'inaage ! \

« Mais si quelqu'un de ceux que vous écouterez Prétend vous éblouir de prodiges setcrés ; S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète, A mis entre ses mains la foudre ou la baguette, Que la marche des cieux se suspend à sa voix, Que la sainte nature intervertit ses lois, Que la pierre ou le bois lui rendent des oracles, Et que pour la raison il est d'autres miracles Que l'ordre universel, constant, mystérieux, Où la volonté sainte est palpable à nos yeux ; S'il attribue à Dieu l'inconstance de l'homme. Par les noms d'ici-bas si sa bouche le nomme, S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher, S'il vous fait adorer le marbre de sa chair. Étouffez dans son cœur cette parole immonde 1 La raison est le culte, et l'autel est le monde.

« Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme

Dans un jour étemel, tout est né d'un seul germe :

Et ce germe est de Dieu la pensée ou la loi.

Qui porte toute chose avec sa forme en soi.

De ce germe divin, que le temps ramifie.

Tout naît, tout se nourrit et se diversifie,

De sorte qu'à la fois tout est vieux, tout est neuf,

Qu'un monde décrépit d'un autre monde est l'œuf.

Qu'une chose accomplie enfante une autre cIioûj,

Et que chaque existence est une apothéose

Où l'être produit l'être en se décomposant.

2ôb Lamartine

Où tout se perpétue en se divinisant !

Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre J

Non, comme Jéhovah, complet et solitaire,

Mais de deux composé, mâle et femelle, afin

Que sa dualité lui révélât sa fin.

Et que cette union de l'homme et de la femme.

Qui féconde le corps et qui complète l'âme.

Fût le s)nnbole en lui de la divine loi

D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi I

Loi profonde ! par qui l'amour qui déifie

Peut seul, dès ici-bas, perpétuer la vie !

Et l'Étemel lui fit la voix pour le nommer,

La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer.

Pour être en harmonie avec son corps fragile.

Il lui donna des sens de limon et d'argile ;

Et pour toucher plus loin que son œil limité.

Il lui donna le sens de l'immortalité !

C'est ce sens qui, plus clair à sa première aurore.

Au jour où l 'homme enfant ne faisait que d'éclore,

Illuminait ses yeux d'un flambeau si certain

Qu'il voyait par la foi son étemel destin ;

Et que ses fils, plus tard, quand les ombres s'accrurent.

Par le doute aveuglés, se trompèrent, et crurent

Que l'immortalité qu'il avait par la foi.

L'heureux enfant d'Éden la possédait de soi.

Mais ce n'est point le temps que l'Immuable habite.

De deux mondes ainsi rapprochant la limite,

Aux deux extrémités l'homme touche à la fois.

Et de ces deux destins subit les doubles lois ;

Restituant au sol l'eriveloppe grossière.

Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière.

Et son sens immortel, par la mort transformé.

Rendant aux éléments le corps qu'ils ont formé.

Selon que son travail le corrompt ou l'épure.

Remonte ou redescend du poids de sa nature I

Deux natures ainsi combattant dans son cœur.

Lui-même est l'instrument de sa propre grandeur ;

Libre quand il descend, et Ubre quand il monte,

Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte.

Quand il a dépouillé ce corps matériel,

Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel I

La liberté nous porte entre ce double abîme

De bien pour la vertu et de mal Dour le crime ;

La Chute d'un Ange 267

îa vertu s'élève et ne redescend pas, ^t le crime expié peut remonter d'en bas. D'un supplice sans but la pensée est impie ; que le temps souilla, c'est le temps qui l'expie : sa source à la fin toute eau se réunit, It, même dans l'enfer, c'est l'amour qui punit î

Le code social, à grandir destiné, dans notre nature un fondement inné :

'et ineSable instinct de justice suprême [Qui proteste en secret en nous contre nous-même. Invisible balance où nous pesons sans poids. Sans pouvoir incliner un des bassins du doigt, Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole Jusqu'au cheveu qui tombe et que le vent nous vole !

« Mais ce code, que l'homme a transcrit de sa main,

Se transforme et s'étend avec l'esprit humain.

Notre raison, où Dieu reflète son image,

En s'élargissant plus en contient davantage.

La justice aujourd'hui peut être crime un jour.

Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour.

Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice

Préparera pour lui la loi du sacrifice.

Loi plus sainte, où l'instinct de la fraternité

Dévouera librement l'homme à l'humanité 1

« Or, voici de nos temps, où la raison se lève, La loi que le cœur dicte, et que le juste achève :

« Homme 1 l'homme est ton frère, et votre père est Dieu

Il te sera présent en tout temps, en tout lieu ;

Tu n'auras d'autre fin que lui, ni d'autre guide :

S'il ne la riempUt pas, ta vertu même est vide.

Tu feras triompher sur ton sens révolté.

Dans ton esprit soumis, sa sainte volonté.

Tu ne maudiras pas sa main dans la souffrance ;

Tu n'éteindras jamais en toi ton espérance :

11 relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui.

208 Lamartine

Tu diras : « Tout est bon de ce qui vient de lui. ■ Tu l'aimeras du cœur au-dessus de toi-même, Et toute chose en lui, car lui, ton père, il t'aime 1 Et, pour lui rendre gloire et bénédiction. Tu mêleras tcm âme à la création.

« Tu ne lèveras point la main contre ton frère, Et tu ne verseras aucun sang sur la terre, Ni celui des humains, ni celui des troupeaux, Ni celui des poissons, ni celui des oiseaux : Un cri sourd dans ton cœur défend de le répandre. Car le sang est la \ae, et tu ne peux la rendre. Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons. Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives. Table que chaque été renouvelle aux convives. Les racines, les fruits sur la branche mûris. L'excédent des rayons par l'abeille pétris. Et tous ces dons du sol où la sève de vie Vient s'offiir de soi-même à ta faim assouvie : La chair des animaux crierait comme un remord. Et la mort dans ton sein engendrerait la mort 1...

« Tu boiras l'eau du ciel que la source distille.

Et tu n'exprimeras dans ta coupe d'argile

Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil.

Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil.

Entre l'âme et les sens, la sagesse infinie

A de son doigt divin établi l'harmonie.

Tu la respecteras ; l'ivresse la détruit,

Quand la raison s'éteint ton âme est dans la nuit

Dieu ne se réfléchit que dans un œil limpide ;

Qui la trouble en son sein, par l'âme est suicide I

t Quand ton p^e a parlé, sans murmure obéis.

Car, devant Dieu, le père est au-dessus du fils.

C'est de lui que tu tiens la vie et la parole ;

De toute autorité qu'il te soit le symbole :

Va, s'il te dit d'aller ; reviens, s'il te dit : « Viens » î

Metsi ton cou sous sa main, mets tes pied» sur les siens j

La Chute d un Ange

Comme celle de Dieu redoute sa colère ;

Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire ;

D'une piété tendre honore ses vieux ans,

Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs ;

Et quand il s'en ira dans la sombre demeure.

Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure !

« Et vous n'aurez de fils que d'une seule femme,

Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme ;

Car Dieu vous a créé par couple un sort commun :

Homme, femme, à ses yeux ne sont pas deux, mais un.

Une loi symbolique, un visible mystère

Vous font en nombre égal multiplier sur terre ;

Et pour la \ne à deux chaque couple compté

N'aura qu'une pensée et qu'une volonté !

« Vous n'épouserez pas les filles de vos mères.

De peur de limiter le nombre de vos frères ;

Et, pour que la famille au loin s'élargissant

Propage parmi tous les tendresses du sang.

Vous ne ferez jamais refluer dans sa course

Ce sang qui, dans vos cœurs, vient de la même source.

« Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations ;

Et quand on vous dira : « Cette race est barbare,

f Ce fleuve vous limite », ou : « Ce mont vous sépare ^

Dites : « Le même Dieu nous voit et nous bénit,

« Le firmament nous couvre et le ciel nous unit I »

« Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit ; Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit I Vous ne laisserez pas la terre aride et nue. Car vos pères par Dieu la trouvèrent vêtue. Que ceux qui passeront sur votre trace un jour Passent en bénissant leurs pères à leur tour !

Vous ne parcourrez pas la terre nourricière

270 Lamartine

En secouant après de vos pieds la poussière. Comme les animaux qui ne travaillent pas Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas. Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère ; Vous y posséderez votre place éphémère, Comme, au soleil assis, des hommes tour à tour Possèdent le rayon tant que dure le jour.

t Vous la partagerez entre vous, à mesure

Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture :

A ceux-là la colline, à ceux-ci le vallon.

Vous la Umiterez d'une borne et d'un nom.

Afin que sa vertu ne dorme pas oisive.

Mais qu'elle aime à son tour la main qui la cultive.

Et que l'arbre croissant pour la postérité

Dise aux petits enfants l'amour qui l'a planté I

e Croissez et pullulez comme des grains de sable.

Sans crainte d'épuiser sa source intarissable.

Ni que ces mamelons, pour vous multipliés.

Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds

Car celui dont le doigt compte ses créatures

Sait le nombre d'épis dans vos gerbes futures ;

Il sait combien de lait la mamelle contient :

Plus on presse le sein, enfants, plus il en vient.

Par un inconcevable et maternel mystère.

L'homme en la fatiguant fertilise la terre ;

Nulle bouche ne sent sa tendresse tarir :

Tout ce qu'elle a porté, son flanc peut le nourrir 1

En êtres animés transformer sa substance

Semble l'unique fin de sa sainte existence.

Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera ;

Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.

La dernière parcelle en son sein enfouie

Doit produire à son tour la pensée et la vie.

Afin que chaque atome et que chaque élément

Deviennent à leur tour pensée et sentiment.

Et, s'élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange.

En adoration transforment cette fange.

RLa Chute dun Ange 271

haque fois qu'à la vie un homme arrivera, • les coteaux sans maître on lui mesurera ' Un pan du grand manteau de la mère commune ; Sa femme aura sa part, et deux ne feront qu'une : Et quand de leurs amours d'autres hommes naîtront, Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront. Et vous leur donnerez à tous, un an d'avance, La moisson, le troupeau, la bêche et la semence.

« Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines.

Ruches de nations, fourmilières humaines.

Où les hommes, du ciel perdant l'impression.

S'agitent dans le trouble et la corruption ;

Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes

Au milieu de vos champs, et des autres distantes,

Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau.

Chacun ait son soleil, et son arbre et son eau.

Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre.

Que vous multipliiez sans haïr votre nombre.

Et que, sur votre tête, un grand morceau des cieux

Dos merveilles du ciel entretienne vos yeux 1

« Ton sens contemplateur, ô sainte créature. Doit se mêler sans cesse à toute la nature ; Pour s'élever d'en bas jusques au firmament, Que l'homme fraternise avec chaque élément !

« Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie ; Que le visage humain soit pour l'homme une joie ! La foule en le heurtant pervertit ses penchants, Et les hommes trop près des hommes sont méchants.

« Vous vous assisterez dans toutes vos misères.

Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ?

Le fardeau de chacun sera celui de tous,

La chîurité sera la justice entre vous ;

Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure ;

La parole y «era serment sans qu'on la jure ;

Voixe ombre ombragera le passant, votre pain

272 Lamartine

Restera sur le seuil pour quiconque aura faim ; Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche. Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ; Et vous n'amasserez jamais que pour un temps. Car la terre pour vous germe chaque printemps. Et Dieu , qui verse l'onde et fait fleurir ses rives. Sait au festin des champs le nombre des convives.

« Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui. Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui ! Vous ne porterez pas un désir sur sa femme. Car la femme de l'homme est son corps et son âme Dérober ce trésor de son cœur à ses bras. C'est lui voler sa part de son ciel ici-bas 1

f Vous ferez alliance avec les brutes même,

Car Dieu, qui les créa, veut que l'homme les aime :

D'intelligence et d'âme à différents degrés

Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez ;

Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve»

L'aube de la raison qui commence et se lève.

Vous n'étoufiEerez pas cette vague clarté.

Présage de lumière et d'immortalité ;

Vous la respecterez, car l'ange la respecte.

La chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte :

Que ce soit le premier, le dernier, le milieu,

N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu I

« Ne les outragez pas par des noms de colère ; Que la verge et le fouet ne soient pas leur salaire ! Pour assouvir par eux vos brutaux appétits. Ne leur dérobez pas le lait d© leurs petits ; Ne les enchaînez pas, serviles et farouches. Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches ; Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux. Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos ! Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère, Tous ont la juste part du domaine du père. Comprenez leur nature, adoucissez leur sort : Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort 1

ILa Chute dun Ange 278

e leur race amie et notre race humaine e seule ignorance a fait naître la haine : La justice entre vous rétablirait la paix. Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits. A sa meilleure fin façonnez chaque engeance ; Prêtez-leur un rayon de votre intelligence. Adoucissez leurs moeurs en leur étant plus dou> Soyez médiateurs et juges entre eux tous ; Que, du tigre qui rampe au passereau qui vole Chacun se réjouisse à l'humaine parole ! Et les loups dévorants sortiront des forêts. Et la chèvre et l'agneau se coucheront auprès, Et de tout ce qui vit la sagesse infinie Rétablira d'Éden la première harmonie I

« Vous n'établirez point de juges ni de rois Pour venger la justice ou vous faire des lois ; Car, si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme. De quelque nom sacré que le monde le nomme. En voyant devant lui ses frères à genoux Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous. Il lira sur vos fronts le joug de vos misères ; Vous aurez des tyrans où Dieu voulut des frères.

a Si devant le Seigneur un homme fait le mal. N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal ; Pour venger par la mort la mort de la victime. Ne donnez point au juge un meurtre légitime ; Ne sachez pas le nom de cet honmie de sang Qui simule un forfait tout en le punissant ! Quand du bien et du mal tout cœur a la science. Le juge et le bourreau sont dans sa conscience : Jusqu'à ce qu'au remords le crime ait satisfait, La peine du coupable égale le forfait ; Et par la loi d'en haut la justice outragée Ne se tait dans son cœur que quand elle est vengée \

« En retour du pardon que le ciel nous accorde Le plus beau don de l'homme est la miséricorde s Il la doit à son frère, à soi-même, à celui

274 Lamartine

Qui seul a droit de )age et de vengeur sur lui ; La vengeance ou l'erreur inventa le supplice : Ce monde vit de grâce, et non pas de justice. »

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