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SUR LA FAMILLE

BAUDERON DE SÉXECÉ

vers sins

sept ou huit lieues de Mâcon, il y a un pays pauvre, aride, qui sépare les riches -vignol.tles du Màconuois des prairies du Charollois. Le voyageur, qui va de la Saône à la Loire, gravit, en arrivant la crête des hauteurs qui séparent les deux Lasdes côtes nues et tristes, d'où le regard n'aperçoit qu'un horizon de montagnes désolées. Sur la montée des Têtes sont postées quelques masures qui s'ouvrent au premier bruit de gielots et laissent sortir pieds nus de petits enfants demandant l'aumône. Aujourd'hui, cependant, on reconnoit dans ce pays les première? victoires du travail persévérant des hommes, de beaux villages et de riches habitations; mais ce qu'il étoit autrefois, une ^ieille inscription espagnole semble l'attester encore : sur la rout.e même on peut la lire gravée dans la pierre d'une porte cintrée : Huesped y pece a {l)os très dias huede: l'hôte est comme le poisson, au bout de trois jours il sent mauvais. Un avis aussi désobhgeant ne laisseroit pas soupçonner que dans cette contrée exista, au xviie siècle, un foyer de plaisirs et

^> Notice.

d'élégance. Le château de Sivignon, habité par M. de La Gniche, étoit un rendez-vous de la noblesse des environs, et l'âme des réunions étoit le poëte Sénecé^ qui appeloit cette demeure «le séjour de Cj^pris. » Celui-ci possédoit près de Màcon la terre de Condemines , lieu d'exil pour lui, qui autrefois, premier valet de chambre de Marie-Thérèse et poëte de cour, comme Bonaventure Des Periers et Clément Marot, s'étoit vu remercier en i683, à la mort de la reine; depuis, il venoit chercher des consolations dans la société de M. de La Guiche , qui avoit vu et ser^i Louis XIV, et que les blessures reçues à l'armée retenoient désormais à Sivignon.

Aujourd'hui, le %'ieux château n'est plus reconnoissahle; il n'en reste qu'une aile. Si, pour le voir, vous vous détournez de la route et vous aventurez dans la traverse, vous trouverez au milieu des bois, des étangs, et près d'une belle prairie, une ferme silencieuse que des chemins d'exploitation entourent. Dans les vastes fossés dort une eau couverte d'herbes; et la chapelle, devenue hangar, laisse à peine voir les écussons brisés ou les croix de pierre sur lesquelles montent les foms. Cependant, cette contrée pauvre n'est pas sans intérêt. La route qui conduit de Màcon à Charolles seroit, avec ses rameaux divers, consacrée par plus d'un souvenir. L'abbaye de Cluny, le château du maréchal d'Uxelles à Cormatin, le pays qu'habita Bussy-Rabutin, les écuries princières que fit bâtir à Chaumont la duchesse d'Angoulème, méritent un regard du voyageur et ont rendu curieuse pour moi cette route qui, à l'heure qu'il est , nous fait passer près de quelques demeures respectables et hospitalières , près de Monceaux et de Saint- Point, les deux retraites de l'autem^ des Méditations. Sivignon a été, depuis la fin du xvue siècle jusqu'au milieu du xviii^, un rendez-vous lointain, isolé; la de-

Notice.

meure lapins voisine étoit à une lieue, celle du marquis Desprez Saulx-Tavanne?, qui habitoit le Terreau et avec qui on entretenoit un commerce de li^Tes et de lettres. Cette société, perdue dans im coin de la France, avoit besoin de distractions de tout genre : Sénecé étoit fait pour animer les réunions , pour y représenter le goût des plaisirs de l'esprit. Il aimoit vivement les arts ; et épiant aux lettres, dont il avoit puisé Tamour dans sa famille, après avoir été sa recommandation à la cour, elles devinrent son refuge dans les loisirs de la Nie de la province. Il écrivit une foule de pièces gracieuses pom- la société qui Ventouroit. Mille objets lui fom-nirent des textes inépuisables ; les événements contemporains, ses souvenirs de la cour, ses lectm-es continueUes, lui inspirèrent des compositions nombreuses; enfin, les difficultés matérielles de sa vie lui dictèrent, sous forme d'odes ou d'épitres, des placets poétiques. Ainsi produisit-il en abondance des écrits très-divers , dont une partie fut livrée au public; mais il ne faut poiut le juger comme im littérateur de profession. Avant tout, Sénecé écrivit en bomme de cour, pour un cercle cboisi, pour une caste à. part. Gomme beaucoup de personnages de ce siècle , il ne songeoit pas à l'impression , et les copies multipliées de ses œuvres en formoient les éditions véritables. Ce qui fut publié par des libraires ou des recueils périodiques le fut de la manière la moins concertée, la plus négligente, la plus fugitive. Sénecé ne manqua ni d'éditeurs, ni de biographes; mais ni les uns ni les autres ne firent pour lui ce qu'il n'avoit pas fait lui-même. Au rédacteur du . Mercure, qui le prioit un jour d'écrire sa ^ie, il répondit : « Vous voulez me prendre par mon propre in- » téret par la proposition que vous me faites de vous » donner quelques mémoires de ma ^-ie , qui n'est pas

^ Notice.

» si obscure que Ton n'y trouvât sujet de faire un petit « roman; mais j'ai renoncé à cette vanité, et il me » suffit qu'on sache qu'après avoir parcouru le monde » dans ma jeunesse et avoir fait quelque figure à la » cour du duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, je me « SUIS attaché à celle de la princesse d'Angouléme, où »je me suis marié, et qui m'a servi d'échelle pour » monter à celle de Marie -Thérèse, épouse de Louis- » le-Grand; échelle qui s'est rompue sous mes pieds et » ou je me suis brisé le col par la mort de cette prin- » cesse, étant demeuré sans charge et sans récompense. » Je me suis enfin retiré dans mon pays natal, où je me » suis consolé du mieux que j'ai pu avec les muses, » qui ne m'ont point abandonné jusqu'à l'âge de quatre- )) vingt-treize ans. Pour mon père , vous ne pouvez en » dire trop de bien, quoiqu'il m'ait fort mal traité et » donné ses biens à des filles du deuxième lit; à cela » près, c'étoit un homme illustre par ses mœm-s, sa "justice et son éloquence, dont il a donné des preuves » authentiques dans un beau volume de harangues, etc. » Mais c'est assez parler des miens et de moi. »

La vie de Sénecé et ses œuvres m'ont paru dignes de quelque curiosité. Il n'y a pas à annoncer ici une résurrection éclatante, ni à draper l'homme dans un costume de fantaisie; mais je crois qu'il est juste de lui faire sa place dans notre littérature nationale. En ce sens, il importe de le considérer dans le milieu où il vécut; l'histoire de sa famille, la connoissance de la société dont je viens de parler, expliqueront la destinée du poëte lui-même , et l'ensemble donnera peut-être quelques traits de plus à la physionomie du xvii« siècle. La biographie du père de notre poëte tiendra ici beaucoup de place; qu'on me le pardonne. Par sou cadre même cette étude provinciale comporte plus de détails

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Notice. <>

domesticfiies qiie de grandes choses, et comme le disoit la spirituelle M"* Delamiay, le vrai est comme il peut et n'a de mérite que d'être ce qu'il est.

LA FAMILLE BAIDERON DE SENESCEY.

Le poëte Sénecé sortoit d'ime famille bourgeoise originaire de Paray-le-Monial, qui s'étoit établie à Màcon, où on l'avait vue pendant un siècle s'enrichir par le travail et s'élever par des alliances honorables. Elle avait acquis la ten^e de Senescey-lez->Mâcon, d'où elle tii^ait son nom nouveau. Ce nom faillit coûter la vie au poëte : on l'accusa de s'en être prévalu pour se faire croire de la grande maison des Beaufremont-Senescey. La famille des Beaufremont-Senescey possédait de longue date des biens considérables sur la rive droite de la Saône, particuli^'Tement deux terres entre Màcon et Chàlon. Senescey- le -Grand et Senescey-lez-Màcon, pays dont ils avaient pris leur devise : In virtuie et honore Senesce. Elle joua un rôle sous Louis XIII, pendant la régence d'Anne d'Autriche et sous Louis XIV. Saint-Simon a rappelé les aventures de M™e de Senescey, son exil, son élévation au rang de duchesse (i66'3) , la fortmie semblable de sa fille, la comtesse de Fleix, qui fut mèie de M. de Foix, duc et pair; le même écrivain nous a laissé des "poi traits de ce duc et de sa femme, « la plus jolie bossue que l'on pût voir, » dit-il.

Je ne sais comment la terre de Senescey-lez-Mâcon sortit de cette famille : en 1601, elle passa aux Bauderon, pour qui ce fut un acheminement à la noblesse- Il me semble curieiLS d'observer, pour l'histoire des deux familles, qu'aux États-Généraux de 16 14, le baron de Senescey fut chargé par la noblesse de porter plainte

lo Notice.

auprès du roi contre les orateurs du Tiers État, qui avoient osé comparer les trois ordres à trois frères , en réservant toutefois le droit d'aînesse des nobles. Dans les rangs du Tiers État on Toyoit figurer, comme délégué maçonnais, Hugues Foillard : or, les descendants de ce magistrat dévoient, en s'alliant aux Bauderon, posséder la terre et le nom de Senescey, et paroître à la cour à côté de l'antique famille voisine, dans la personne du poëte qui signa Sénecé. La dynastie bourgeoise des Bauderon» qui se fit connoitre par des talents divers, d'utiles services et des fondations pieuses, dura deux siècles, environ de 1040 à 1740. Elle dut son progrès, d'abord à l'exercice de la pharmacie et de la médecine, peu distinctes alors, puis à l'acquisition de ces offices de judicature que la noblesse, dans sa fière oisiveté, négligeoit imprudemment ' .

Un mot sur les deiLX premiers personnages de la famille. Brice Bauderon l'ancien, né à Paray-le-Monial en 1539, se fit recevoir médecin à Montpellier et s'établit à Màcon. Habile praticien, il acquit une grande réputation , des biens considérables , et , quoique les ligueurs l'eussent un jour pris et fortement rançonné sur la route de Cluny, il resta assez riche pour acheter, en 160 1 , de Claude de Bullion, la terre de Sénecé.

I. Je ne m'attacherai pas à discuter les assertions des biographes ou a signaler leurs me'prises ; je me contente de m" appuyer sur les papiers de famille.

Le nom de Se'necé revient fréquemment dans les mémoires du xviie siècle ; plus d'une fois la confusion s"est mise dans les souvenirs de ceux qui en ont parlé. On a eu la fantaisie de chercher si Se'necé n'étoit point le père du Masque de Fer ; dans cette amusante hypothèse, on oublioit que ce poëte naquit après le mystérieux personnage. — Le bel hôtel connii a Mâcon sous le nom d"hôtel Sénecé, n"a été l'âti qu'au milieu du xviiie siècle : il devint la propriété d'un Bernard de Sénecé, qui épousa une petitefille du po'éte et racheta la terre de ce nom. — La demeure véri-

Notice. h

Dévoué à soa art, il essaya de réfonner ou de régulariser la pratique de la pharmacie, en écrivant une sorte de code, la Pharmacopée (i588), ouvrage souvent traduit, souvent réimprimé, et qui demeura longtemps célèbre , s'il en faut croire Leclerc et après lui Papillon , qui racontent l'anecdote suivante : «Le poète Sénecé, » arrière-petit-fils de Brice , achetant quelques drogues » chez un aï>othicaire , tira de l'argent parmi lequel » était mêlé un cachet. L'ajothicaire en reconnut le » blason et lui demanda sll étoit de la famille dont il » voyoit les armes. Antoine ayant décliné sa géuéalo- » gie, r apothicaire l'embrassa, lui offrit des drogues » gratis, linvita à nianger chez lui et lui fit mille offres » de service, eu lui disant qu'il étoit charmé de court noitre le descendant de l'un des plus habiles succes- » seurs de Galien. » Brice Eauderon avoit, à la mode du temps, arrangé dans son nom une anagramme en manière de devise ; dans Bricius Bauderius û trouvait Brevius id curabis.

Son fils. Gbatio Baudebon, paicoumt avec succès la même carrière, donna divers ouvrages sur lanatomie et les maladie* épidémiques, et réédita la Pharmacopée fiatemelle avec des commentaires qu'on trouva trèsol«curs. Quoiqu'il soit mort jeune , à trente-deux ans

table de Brice Banderon. p^re du poëîe. étoit située rue de la Barre et devint la propriété de M. Desripies de Darayé. maire perpétuel de Mâcon. gendre de Brice Bauderon. — Il se trouve, dans une chronique donnée comme italienne par Bevle Stendhal , un chevalier de Sénecé. fils naturel du régent, qtii meurt à Rome dans une intrigue amoureuse. Impossible de s'arrêter à ces détafls : je citerai seulement l'erreur d'un libraire, a qui on demandoiî les œuvres de Sénecé. Après avoir fouillé ses rayons, il découvrit un vietix volume qu'il apporta en disant : - Je n'ai que les opéras." Sénecé précisément en a écrit plusieurs qui sont inédits. Le bibliophile fut ravi, mais son illusion se dissipa vite, quand il lut : Oftra Se»ec<g. C" étoit un vrai Sénèque.

i2 Notice.

(i6i5), d'une pleurésie qu'il prit à la chasse, il accrut cepeudant les tiens de sa famille eu épousant Suzanne Gratier, qui lui apporta le domaine de Coudemines. Désormais, chez les Bauderon, le fils aîné prit le nom de Sénecé, le cadet celui de Coudemines. Les deux terres furent réunies par la mort d'un frère entre les mains de Brice Bauderon de SenesceY;, qui consomma l'élé- Yation de sa famille.

Il vécut de i6i3 à 1698. Ce fut un de ces magistrats du XVII e siècle qui portaient une égale ferveur dans les fonctions du juge et dans les études da lettré^ qui avoient beaucoup d'âme et tenoient <à montrer autant d'esprit^ gens actifs et dévoués sur lesquels comptoit la couroime contre l'indiscipline de la noblesse. Il épousa Françoise Grillet, fille et petite-fille de présidents ; succéda , en 1645, à son beau-père dans la charge de lieutenant-général au bailliage de Màcon, et cinq ans plus tard reçut , comme une récompense méritée, le titre de conseiller du roi. Son rôle fut des plus considérables dans sa province, particulièrement dans la ville de ftiàcon, qu'il retint, pendant la minorité de Louis XIV, dans le parti du roi, résistant aux tentatives de révolte dans un pays où les factieux étoient armés de toutes parts. Cinquante ans durant, son ardeur ne se démentit pas, ni son éloquence : car il étoit l'orateur et le représentant officiel du pays. A lui revenoit le soin de complimenter les grands personnages qui passoient à Màcon, comme le duc de Lesdiguières et Condé allant en Espagne , comme le maréchal de Plessis Praslin, l'évèque de Màcon, Jean de Lingendes, le duc d'Epernon et M. Eouchu, intendant de Bourgogne et de Bresse , qui, dans ses tournées, s'arrètoit souvent à Màcon de peur des fièvres bressannes.

A Dijon, en 1649 et i65o, Biice Bauderon représenta

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le Mâconnois auprès du roi, de la reine et de Mazarin ; à Clermont (2 nov. i665), aux Grands Jours, il fut publiquement félicité de sa conduite par l'avocat-général Talon. Euân, c'étoit encore le lieutenant- général qui, chaque année , prononçoit la harangue solennelle à l'assemblée du guet. Cette assemblée militaire, à laquelle tous les habitants de la ville dévoient assister en armes, se tenoit sur la rive gauche de la Saône , en face de Màcon , et avoit été instituée dans l'origine pour conserver « les droits de Sa Majesté, maintenir les limites » du royaume et la possession de la rivière de Saône, dont » le canal appartenoit entièrement au Roy, bien qu'il fit » la séparation du Mâconnois davec la Bresse. » Après la reunion de la Bresse à la France , cette cérémonie ne fut point supprimée : tous les cinq ou six ans , on voyoit, le dimanche avant la Saint - Laurent , le lieutenantgénéral monter à cheval , en robe; devant lui marchoient soixante mousquetaires, le prévôt des maréchaux avec ses archers, les huissiers du bailliage, le recteur de l'Hôtel-Dieu, le greffier en chef de la prévôté, ceux-ci en robe , le bonnet carré sui* la tête ; derrière lui venoient Mil. les gens du roi et les échevins sur des chevaux couverts de housses de velours noir. On traversoit la rivière; l'avocat du roi haranguoit les troupes; puis le lieutenant-général proDonçoit un discom s d'apparat. La lecture des ordonnances , qui se faisoit à la fin , étoit lacté essentiel de cette solennité, destinée à « maintenir l'ordre et la police par cette puldication; faiie la revue des habitants, entretenir la discipline militaire, visiter les portes et les murs de la ville, et reconnoitre s'ils sont en bon état. » Je renvoie aux Harangues de maître Biice Bauderon pom- les détails; on y trouvera aussi d'autres témoignages de la ^ie publi>pue de ce magistrat, qui fut mêlé à toutes les affaires importantes de sa

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province et à la plupart des mesures administratives du règne de Louis XIV. A ce propos, on pourroit rappeler que dans les pays d'États, les hommes dévoués au roi tinrent une conduite peu honorable, s'efforçant, pour obtenir les gratifications , d'étouffer les franchises provinciales et de grossir les impôts; notre magistrat paroitroit donc suspect en raison même de son savoirfaire. Mais d'abord, sa carrière ne le conduisit pas jusqu'aux moments les plus critiques de ce long règne ; ensuite, son zèle pour la couronne se manifesta plutôt pendant la Fronde contre la noblesse (qui seule fit cette révolution ) que vis-à-vis du Tiers État, auquel il appartenoit. Ceux qui payoient l'impôt trouvèrent en lui un défenseur éloquent. Si un historien , si un économiste ouvroit par hasard les lettres de Bauderon , il remarqueroit certainement celle qu'il écrivit à l'intendant Bouchu sur la misère des vignerons. Les ^ins étoient toute la richesse du pays ; cette source de prospérité tarissoit de deux côtés à la fois, par l'impôt toujours croissant et par l'impossibilité de l'exportation. Brice Bauderon expose avec force la situation du cultivateur qui , après avoir mis tout son travail et toutes ses ressources dans la production des vins , ne peut porter sa récolte à Bourg, où l'exclusion du vin de Màcon est expresse, ni à Lyon, où on le frappe d'un droit d'entrée quadruple, ni en Lorraine, depuis que cette province est française, ni à Paris, où l'on ne parvient qu'à travers une ligne formidable de péages, où l'on n'entre qu'à des conditions exorbitantes. La richesse du pays en devient le fléau. «Jugez, dit le magistrat, » jugez, Monseigneur, de ce qu'il peut faire pour sub- » venir à Tentretien de sa misérable famille. Ajoutez » à cela les violences , les concussions et les faussetés » qui se font par les commis à la levée de ces droits ,

Notice. i5

» vous ne douterez point que le Maçonnais ne soit par » là le pays le plus à plaindre de tout le royaume. Il est » certainement impossible qu'il puisse soutenir plus )) longtemps cette charge , sans en être totalement ac- » câblé. Les laboureurs ont vendu la meilleure partie » de leurs fonds pom^ suttsister depuis cet élablisse- » ment ; et ime seule année de disette de blé fera mourir » de faim la plus grande partie de ceux qui habitent » la campagne. Que l'on permette donc aux Màcounois » de se rédimer de ce tribut : il est si accablant que, » par les frais des commis et lem^s vexations , il en » coûte à ce pays quatre fois plus qu'il n'en entre dans » les coffres de l'épar.gne. »

Cette lettre, datée du i^r octobre 1673, est comme perdue dans un recueil où l'on n'iroit point la chercher, au milieu des Harangues de maître Brice Bauderon, chefd'œmTe d'affectation et de pompe déclamatoire. En effet, le côté défavorable de la ^ie de l'actif magistrat , c'est sa prétention littéraire : il avoit étudié les belles-lettres, l'éloi^uence, l'antiquité, avec un amour infini, un talent médiocre et un goût détestable. La plus ardente imitation des défauts de Balzac et de ceux de Voiture fat ce qui Tégara dans la composition des épîtres, des compliments, des devises, des discours qu'il a laissés ; œuvres solennellement puériles, où le sérieux des affaù'es publiques est déguisé le plus possiLde sous une profusion d'antithèses maniées avec dextérité, de comparaisons développées à perte de vue, de lieux communs, d'allégories, de subtilités et de périodes les plus sonores qu'il se puisse imaginer. Je ne parle pas des textes pris des anciens ou des saintes Ecritm^es ; le magistrat en avoit à foison dans un promptuaire d'ime vingtaine de vo- Imnes où il classoit par ordre alphabétique les innombrables extraits de ses lectiu^es. Au hasard, je prends

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un exemple du style et du genre d'esprit maladroitement ingénieiLX de Brice Bauderon. Voulant parler de la Saône et de Màcon, « cette rivière, dit-il, désigne par l'égalité de ses eaux le bon naturel des peuples qui habitent ses rivages. » Voulez-vous voir le triomphe de l'affectation , lisez le discours où la justice est comparée à la musique : « Après que le demandeur' a fait reten- » tir dans la dureté du bécarre la sévérité de ses ac- » cusations et l'amplification de ses demandes , le défen- » deur diminue ses prétentions par les adoucissements » du bémol et met en usage toute la délicatesse des dièses » et des feintes. » Ce n'est pas tout; l'orateur ajoute en note que les six anciens officiers du bailliage étoient dans le parfait accord du diapason , et sont à présent , par la création et établissement du présidial, dans l'harmonie du bis diapason. Où ne condmt pas l'amour du beau langage ? Quand le magistrat doimoit satisfaction à cette passion trop féconde , il rivalisoit avec les précieuses. «Vous m'avez donné toute la terre ! » écri voitil à l'abbé de Tournus, qui lui avoit envoyé une mappemonde. A une dame qui marquoit une grande estime pour le talent d'Antoine Eauderon, fils de Brice : « Sans » doute, Madame, que vous avez une de ces âmes nobles » et excellentes qu'un ancien philosophe appelle des » âmes soufrées , qui s'allument à la moindre rencontre » ou de science ou de vertu, pour en faire les principes » d'une amitié qui produit ainsi de grands embrase- » meuts par la riche matière qu'elles lui fournissent.» On ne pouvoit lui faire plus de plaisir qu'en lui demandant une lettre; l'évèque, le consultant un jour sur quelques statuettes trouvées à Prusilly par des paysans, Brice Bauderon écrivit toute une épitre dans laquelle il raconte fort agréablement la pieuse erreur de ces paysans , qui avoient fait de ces idoles des re-

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liques chrétiennes , prenant un hélier ancien pour Tagneau de saint Jean, une Gérés allaitant pour la vierge Marie , un Triptolème pour saint Bruno et même une Vénus, une "S'énus qui tenoit la main devant sou sein, pour sainte Agathe « qui fut toui'mentée en sa mam- » melle. » Cette naïveté qu'ils portoient dans leur croyance , et dont le magistrat s'amuse , il la portoit lui-même à son insu dans le culte du bel esprit. Il va sans dire qu'il paya tribut à la littérature des devises; aucun geme de raffinement ingénieux ne pouvoit mieux s'acconunoder à la nature de son esprit et à l'érudition de ses souvenirs. 11 en imprima en l'honneur de Coltiert, du chancelier Boucherat, de Louis XIV (ifiSo-1690). Et quel travail ! quelle sul«tilité infatigable ! quelles doctes références m}-thologiques ! Nous serions aujourd'hui fort embarrassés de faire le panégyrique de la Guyvre mystérieuse, espèce de serpent qui composoit les armes de Colbert. Le magistrat songeoit au serpent d'Esculape et au serpent d'airain de Moïse; le caducée de Mercm-e , la garde de la Toison d'or ou des pommes du jardin des Hespérides, n'offroient-ils pas aussi des allégories saisissantes ? 11 est vrai que les serptents cait une histoire souvent scandaleuse ; iLs forment les cheveux de la tête de Méduse, ils étouffent Laocoon, ils séduisent la première femme; mais en tournant ces tradition^ d'une certaine manière , un homme adroit s'en tire toujours. Brice Bauderon n'éprouvoit aucune peine à inventer des devises ; il en remplit un livre où Louis XIV est exalté sous le nom de V Apollon français. « Je fais, » dit-il, le parallèle de Sa Majesté, de son épouse ines- » timable , de son admirable dauphin , des officiers de » sa couronne et de tout le reste de sa cour et de son » peuple, avec le soleil et la lune, avec les douze signes » et le nomt're presque infini de la milice céleste :

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» comparaison hardie autant que juste, et qui marque » le zèle respectueux aussi bien que la haute estime » que 3 'ai pour mon souverain. » Il existe un autre ouvrage qui a échappé à tous les éditem'S de catalogues, fort court , il est vrai , et très-rare ; c'est une série de devises en Thonneur de Jacques IT , composée au moment où Louis XIV accueillit avec ime généreuse imprudence les Stuai-ts expatriés. Le magistrat ne manque pas de fulminer contre les hérétiques , contre les « pseudo-patriarches , » contre la bmtalité de certains milords, et d'injurier surtout le prince d'Orange, le sanglier furieux , Fusui^pateur insolent , qui sera renversé bientôt ; cela est démontré par l'exemple du colosse de Rhodes et le texte de Pline l'ancien. Je ne me serois pas arrêté aux devises et aux autres œuvres de Brice Bauderon, si l'on n'y trouvoit pas l'expression des sentiments qui étoient alors ceux de la magistrature et de la bourgeoisie françoises ; l'intolérance religieuse et politique, le dévouement à Louis XIV, et (c'est le beau côté) l'admiration intelligente du génie, du courage, des bienfaits de Colbert. Le fils de Brice , le poëte Sénecé, qui s'étoit chargé de composer pour les emhdèmes de mauvais vers françois et d'assez fades explications , sentit bien par où on pouvoit attaquer ces belles inventions et par où il falloit les défendre. « De quelque » manière, dit-il, que la chose soit reçue , on doit tou- » jours avoir de l'indulgence pour l'un et pour l'autre » et louer le dessein qu'ils ont eu de publier la gloire » d'un homme dont les soins élèvent si haut celle de » la France et en faveur duquel tous les ornements de >) l'invention et de l'art sont foibles pom^ faire conce- » voir la véritable et solide réputation qu'il s'est ac- » quise par ses ser%'ices et son mérite. » Il seroit surprenant que Brice Bauderon n'eût pas aussi composé

Notice. ip

des portraits, comme firent tous les beaux esprits de son temps. Je suis persuadé qu'il est l'autem^ d'mi petit recueil manuscrit qui contient les portraits des précieux et précieuses de Molusium (Mâcon). J'en paillerai ailleurs; aussi bien ne puis-je m'attarder plus longt^imps et énumérer tous les travaux de cet homme infatigable, qui déploya tant d'activité dans le double exercice de sa charge importante et de son travail de bel esprit. A tout prendre, c'est une âme ardente qui s'attache avec un zèle extrême à tout ce qui lui semble digne d'un esprit cultivé. D'ailleurs, une doul.le séduction l'entraine, celle de son siècle, qui veut orner toutes choses, ceUe de sa famille, qui s'associe avec enthousiasme à ses études et le pousse vivement à se faii\^ imprimer.

Ne craignez pas le grand jour Ni de Paris, ni de Rome :

Vous passerez pour habile homme Soit en province, soit en cour.

Ce quatrain, de dame Claudine Quinv, deuxième femme de Brice Bauderon, ne manquoit pas de vérité. De toutes parts, en ce temps d'extrême politesse , on adressoit des félicitations au lieutenant-général, qui se plaignoit de perdre souvent ses lettres « à cause du désir ))que tout le monde avoit de les lire.» Il se comparait à ces conviés à un festin solennel qu'un empereur fit étouffer sous une profusion de fleurs. De Paris même on l'encourageoit, et M. Chai^y lui écrivoit (octobre 1642) : «Je donnai hier à diner à MM. de Vaugela^ »Faret, l'Etoile, Chapelain et Voiture, et à M. f'abbé » d'Aut.ignac, qui composent entre eux la plus éminente » troupe des esprits de Paris ; je leur fis servir au des- » sert un plat de vos lettres, et ils m'assiu^rent que si

20 Notice.

rt je leur faisois espérer de semblables viandes , ils » viendroient souvent à mon ordinaire. » Comment auroit-il résisté à l'enivrement?... — En définitive, sa vie est une vie hoimète, et dans la demeure du magistrat on respectoit tout ce qui est noble ; on recherchoit tout ce qui cbarme l'esprit ou l'élève ; on tra^ailloit beaucoup, on employoit les loisirs domestiques en agi'éables lectures, et l'on aimoit l'amitié. « Notre premier soin, )) écrivoit le magistrat dans une lettre latine à son anwcien précepteur, c'est la piété; le second, la jus- ))tice; nous nous inquiétons légèrement de la gloire, » moins encore de la fortune. Toutes deux, néanmoins, )) nous servent à souhait : non-seulement elles remplis- » sent nos vœux, mais elles les dépassent. Nous avons » beaucoup d'amis , peu d'envieiLX , aucun ennemi ; ce » que nous ambitionnons de la vertu et de la science , » ce n'est pas le prestige , mais le solide mérite. » Sa conscience étoit satisfaite quand il songeoit à la carrière qu'il avoit parcourue. En effet, il laissa en mourant (1698) non-seulement des possessions fort agrandies, mais aussi une réputation d'intégrité et de lumières. Il se flattoit d'avoir donné au nom de sa famille toute la gloire désirable en ce monde; dès le milieu de sa vie, en 1649, il fit graver sur le marbre du tombeau des Bauderon, dans l'église des R. P. Cordeliers de Màcon, à la droite du maitre-autel , une épitapbe très-longue contenant les noms et l'éloge de chacun des siens. Ce monimient élevé , il avoit attendu paisiblement qu'on écrivit au coin du marbre « ces mots tant r> seulement : Qui posuit, hic positus est. » Mais l'avenir devoit tromper l'espoir du magistrat : la Saône débordée a fait irruption dans cette tombe de famille : les Bauderon virent s'éteindre peu à peu leur nom et se disperser leur fortune. Dès le troisième degré, on comp-

Notice. ii

toit dans leur maison six filles pour un garçon ; et le fils unique de Brice n'avoit point l'attentive patience qui tonde ou maintient la prospérité d'une famille : c'étoit un poëte et un homme de cour.

LE POÈTE SEXECE.

Antoine Bauderon de Sénece na^juit à Màcon le 27 octobre 1643, de Brice Bauderon et de Françoise Grillet. 11 a rendu hommage à sa ville natale d'une manière , il est Mai, foil inattendue, dans une page de sa dissertation sur répigramme, où il fait la re^-ue des écrivains qui ont composé en ce geme et nomme la patrie de chacun :

« Ne vous étonuez pas, lecteur, si je vous ai cité la patrie de tous ces auteurs différents; ce n'est point pour faire parade d'une vaine érudition , mais pour avoir occasion de vous instruire de la mienne et de vous apprendre que je suis de Màcon \ très-ancienae ^'ille, connue dès le temps de César; ville toujours fidèle à l'ancienne religion, toujom-s dévouée au service de ses rois, toujours obéissante à leurs ordres, où le sang est aussi doux qu'il est beau , où les dames ont de la politesse et les hommes de la valeur, et qui a fourni à l'Etat, pendant le glorieux règne de T.ouis-le- Graud, un aussi grand nondjre de braves officiers qu'aucune autre du royaume de pareille grandeur. Ce n'est pas une nouveauté parmi les auteurs de se faire honnem- de lem- patrie, non plus que de la vouloir honorer ; ai , pour me servir de l'ancien proverbe , ils ont

r. La mère des beaux esprits et des bons vins de Mâcon. {Note de Sénecé.

22 Notice.

eu tous à cœur d'orner la Sparte qui leur étoit tombée en partage. Il n'est aucun poëte paimi les anciens qui n'ait fait en quelque endroit de ses écrits une honorable mention du lieu où il avoit reçu la lumière , et Martial , dans une seule épigi'amme , a recueilli la patrie de quatorze grands hommes pour avoir occasion de dire qu'il étoit de Bilbilis. Je souhaite avec passion que mon ouvrage dure assez et mérite assez l'estime publique pour perpétuer le nom de mon pays avec le mien ; fasse le ciel que, comme je tiens à honneur d'être né Màconnois, Maçon n'ait point à rougir de m'avoir donné la naissance. » Sénecé parle aussi en quelques endroits de sa mère^ qu'il regrettoit vivement , sans l'avoir presque connue ; elle mourut près d'un an après lui avoir donné la naissance. Cette perte fut un premier malheur ; elle li^Ta la jeunesse du poëte à des influences plus magistrales, plus littéraires que maternelles. De son père il apprit le dévouement sans borne à Louis XIV et hérita malheureusement certaines habitudes d'esprit, un goût pour les allégories et les devises , qui semble avoir agi sur son tempérament intellectuel. De bonne heure, on l'habitua à l'apparat du style et à ce qu'on appeloit ambitieusement le talent oratoire. A l'âge de neuf ans , on le mit en évidence ; il harangua Jean de Lingendes, qui venoit prendre possession de l'évèché de Màcon. On fit prédire à cet enfant, « par l'ardeur d'un esprit prophétique , » le triomphe de la foi , la défaite de l'hérésie , la gloire de l'église. Élève des jésuites, à Màcon d'abord, puis à Paris, au collège de Clermont , Sénecé fit prématurément ses premières armes littéraires, et mit au service de son père sa plume inexpérimentée, traduisant ses vers latins, commentant ses devises et lui adi^essant de Paris des éloges d'écolier , des vers enthousiastes , mêlés d'hyperboles et d'hiatus :

Notice. 2'i

La France, en orateurs si riche et si féconde.

N'en a point vn chez soi , n'en a point ru au monde .

Qui puisse justement vous disputer ce nom !

Hrice Baiideron répondoit à son fils qu'un jour lui aussi seroit un grand orateur ; il caressoit l'espérance de lui transmettre sa magistrature provinciale. Mais cette perspective ne soiirioit pas au poëte; il voulut bien soutenir sa thèse de philosophie et se faire recevoir avocat ; quant au reste , il hésita , et l'hésitation dura si longtemps que ses cheveux grisonnèrent avant qu'il pût se décider. Un jour, cependant, son père se crut assuré d'avoir triomphé de cette répugnance, et d'avance il écrivit une harangue solennelle dans laquelle il annonçoit avec fierté à ses compatriotes que son successeur étoit son fils (i683). C'étoit une fausse joie; Sénecé, qui avoit alors quarante ans , renonça encore cà cette succession. En vain sa condescendance filiale et son intérêt lui disnient-ils de se faire violence ; quand il essayoit de s'apprivoiser à l'étude du droit romain, les distractions poétique-s venoient tout gâter; des souvenirs frivoles et charmants l'assiégeoient , et il confessoit qu'il n'étoit pas né pour juger les hommes. Je croyois, écrivoit-il à une personne de ses amies :

Je croyois roir la fin de mes jeunes erreurs. Et que les soins galants le céderoient à d'autres ; Je croyois méditer les lois des empereurs. Et l'amour me contraint a méditer les vôtres.

Plus tard, il se sut mauvais gré de ces entraînements ; quand la vie commença à secouler, quand il fallut soutenir sa famille , le poëte voulut se raviser : il n'étoit plus temps. Je ne peux plus, disoit-il avec amertume, briguer une charge; je ne peux pas, candidat hors d'âge ,

Au mépris du PsQais livrer mes cheveux gris.

24 Notice.

Les aveux et les regrets, à cet égard, lui échappent à chaque instant avec une sorte de naïveté douloureuse. Dans une biograjjhie manuscrite de TArioste, je lis ces mots : « Son père , le destinant à des emplois plus sé- » rieux , le contraignit d'étudier aux lois ; les gens de » qualité , en ce temps là , ne méprisoient pas de s'y «appliquer, comme ils ont fait depuis, laissant par » cette négligence échapper à leuT ordre une moitié tout » entière de Tautorité que les hommes peuvent avoir » les uns sur les autres , et peut-être la plus belle, puis- » que l'occasion de faire éclater des actions de valeur » n'est pas si fréquente que celle de rendre des actions » de justice. Cependant, cette occupation n'étoit point » du goût d'Arioste, » ni de Sénecé, apparemment, qui n'imagina pas d'autre moyen de satisfaire ses goiits de vie élégante que d'habiter Paris, et mieux encore Versailles; la cour devint son rêve et en quelque manière sa vocation. Il s'y prépara du mieux qu'il put en prenant toutes les habitudes qui faisoient un homme à la mode. On le vit manier l'épée et la plume avec une adresse précoce qui , au lieu de le conduire à Versailles, le força bientôt à sortir de France. Voici d'abord une lettre de sa façon, dans le geme de ce qu'on appeloit alors billets galants. Une dame à laquelle il s'intéressoit et qui étoit malade, lui écrivant un jour qu'elle se portoit mieux , crut pouvoir lui glisser quelques reproches de son peu d'amitié. Sénecé n'eut garde de laisser perdre une si belle occasion d'assurer qu'il savait aimer.

» Vous n'avez rien à m'opposer là-dessus que mon âge, et vous croyez qu'une amitié ferme et solide ne sauroit s'accommoder avec un âge peu avancé ; mais vous me pardonnerez, s'il vous plaît, Madame, si je vous dis que je suis d'un avis tout contraire au vôtre,

Notice. 25

et que je crois qne l'on ne sauroit bien aimer si l'on ne commence fort jemie.

Il faut aimer dans le plus beau printemps Et profiter des douceurs de cet âge ; Souvent le cceur s'endurcit par le temps . On devient fou quand on croit être sage. Dame Raison se met alors aux champs, Gâte le cœur et rend l'esprit sauvage ; Si bien que. sans raisonner plus longtemps, Je conclurai fort à mon avantage Qu'il faut aimer dans le plus beau printemps Et profiter des douceurs de cet âge.

» Daiis la première jeimesse, Ton suit sans balancer les mouvements de son cœur...

C'est alors qu'une noble flamme Le tranëforme en l'objet duquel il est charmé, Et qu'il ne conçoit point de bonheur pour une âme Que le charmant plaisir d'aimer et d'être aimé.

» Voilà ce qu'on en peut dire, en général; mais venons à présent au particulier, et voyous si vous avez sujet de me reprocher que je manque d'amitié, ^'ous pûtes voir hier sur mon risage si votre mal me touchoit , et je crois qu'à vous voir on auroit eu de la peine à juger qui de vous ou de moi étoit le plus malade... Je vous laisse à penser si vous êtes en humeur de me rendre justice ; comment j'ai passé la nuit, avec quels chagrins et quelles inquiétudes et combien de fois je me suis réveillé avec la pensée que peut-être souffriezvous dans ce même moment... Je vous jure qu'à peine aurois-je eu la force de me lever, tant j'avois été tourmenté par de semblables ini^uiétudes, si Tonne m'a voit apporté votre billet, qui m'a rendu ma joie et ma vigueur tout entière, en m'apprenant que vous vous portiez

26 Notice.

mieux. Il est vrai qiie ma joie n'a pas été longue, et que j'en suis bientôt revenu, quand 13 'ai appris que vous me soupçonniez de manquer d'amitié. En vérité. Madame, vous êtes la personne du monde la plus injuste, et s'il m'étoit permis de m'emporler contre vous, je pense que je le ferois avec plaisir. N'est-ce pas me faire le plus grand tort du monde que de me vouloir ôter la seule chose qui peut me rendre recommandahle ? Car enfin, Madame,

Pour de lesprii, le ciel m'en a fort peu donné;

Je sais le peu que je suis né ,

Je suis mal avec la fortune .

Le mérite que j'ai n'est que chose commune ;

Mais, pour les sentiments du cœur,

Pour ma tendresse et mon ardeur,

Je le dispute a tout le monde , Et vous ne pouvez pas me ravir justement La gloire sans seconde

De savoir aimer tendrement.

» Je ne crois pas que je puisse rien apprendre de vous sur ce chapitre, et je suis persuadé que je pourrois en faire leçon à toute la terre. Mais ce que je pourrois bien apprendre de vous, c'est à bien écrire; car, sans complaisance, l'on ne peut pas le faire plus juste.

» Je ne m'étendrai point là-dessus, parce que je

sais que vous n'aimez pas les louanges, et je finirai après vous avoir prié de ne point faire voir ce billet à madame Catos, parce que, comme elle est d'une humeur fort jalouse, je crains que cette passion ne lui fascine les yeux et ne lui fasse croire que j'ai pour vous des sentiments trop particuliers.»

Sénecé eut une affaire qui fit grand éclat dans sa province. Si ce qu'on a rapporté est vrai , il fi,gura dans im duel de quatre contre quatre ; quelqu'un resta sur le

Notice. 27

carreau , et notre poëte , passant la Saône , s'enfuit en Savoie. Ici je perds sa trace, et je ne la retrouve que de distance en distance; tout ce que je puis assurer, c'est qu'il se fixa à la coui' de Tuiin , que le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, l'accueillit avec distinction, lui donna de remploi, et se chargea même de commencer sa fortune en le mariant , comme en témoigne la lettre suivante, adressée par lui à Brice Bauderon : » Monsieur de Sénecé, suivant la proposition qui vous » aura été faite de ma part pour- le mariage de monsieur » votre fils avec Mi'« de Bernèx , il a désiré de s'en aller » lui-même vous supplier de votre approbation, afin » que ce traité s'achève. Je ne doute pas que vous ne » la lui accordiez volontiers, eu égard à l'avantage du » parti, dont madame la marquise dUrfé et M. le mar- » quis d'Entragues vous auront déjà pleinement infor- » mé. Néanmoins, pour vous y convier d'autant plus, » j'ai bien voulu l'accompagner de cette lettre, qui vous » témoignera l'estime et la bonne volonté que j'ai pour » lui et les avantages qu'il en doit espérer, étant comme » je suis,

» Monsieur de Sénecé,

» Votre meilleur ami,

)) EM5I.VSUEL. »

De Tuiin, le 13 octobre 1667.

De sa main, le duc avoit ajouté : «Je vous avoue » que ceci convient pour votre fils , et que je veux bien » croire que vous ne voudrez pas perdre l'occasion des » avantages qu'il peut recevoir par le moyen de cette » affaire. »

Brice Bauderon , dans cette circonstance , se conduisit avec une franchise des plus honorables et des plus sensées : tout en remerciant le prince, U lui déclara

aS " Notice.

que la vie des cours lui paroissoit devoir ètiye fatale à son fils. « J'aurois sujet d'appréhender que ce qui semble le devoir élever ne l'accable , et que la médiocrité (pour ne pas dire la bassesse) de sa fortune ne soit pas suffisante pour supporter le poids et l'éclat de la condition où V. A. R. le veut établir. » Ce pauvre père s'excusoit de ne pouvoir faire davantage pour Antoine, alléguant le nombre des enfants et ses charges domestiques. De guerre lasse, cependant, il accorda son consentement (novembre 1667). Mais alors le poëte vit s'écrouler son bel édifice d'avenir, et dans la catastrophe il faillit perdre la vie. Il paroitroit que , par une malheureuse méprise , les frères de M"e de Bernex , en se prêtant au mariage de leur sœur avec M. de Sénecé , le croyoient de la grande famille des Beauf remont- Senescey, et par conséquent héritier des grands biens de la maison de Foix, Dès que le jeune gentilhomme s'en aperçut, il se hâta de détromper M^e de Bernex; celleci , ne voulant pas demeurer en reste de générosité , exigea qu'il gardât le silence et laissât le mariage s'accomplir. Malheureusement, les frères, apprenant toute la vérité et se voyant tirés de leur erreur et de leurs espérances, résolurent de se venger. La jeune fille l'informa qu'on voulait lui faire un mauvais parti , et le força de prendre la fuite. Une embuscade attendoit le poëte sur la route; il échappa à ce danger, sortit de Savoie et passa en Espagne. — De son séjour en Espagne, je ne sais rien , sinon qu'il se familiarisa avec la langue et la littérature de ce pays et observa de près les mœurs d'un peuple qu'il faut visiter chez lui, s'il est vrai, comme le dit Sénecé, que les Espagnols ne voyagent pas, par fierté. Bientôt il reçut avis que sou aifaiie étoit apaisée et qu'il pouvoit paraître à découvert à Màcon (1669). Il revmt donc rapportant de ses excursions quel-

Notice. a^

que expérience, la ccmnoissance de cette cour de Savoie, qui devoit si fort occuper les généraux et les ambassadeurs de Louis XIV, et un désir, plus que jamais irrésistiMe, de trouver de l'emploi à Versailles. En province , dans sa patrie, il se trouva toujours dépaysé. Son père écrivoit, en r666, à une dame de R. (de Rus?) : « Depuis que vous lui eûtes fait le portrait de la cour, il a toujours eu une passion si violente de voir les merveilles dont vous lui avez inspiré le désir, qu^il n'a mené qu'une vie lansruissante dans la province. » A son tour, Sénecé lui écrivoit , quand elle partit : « Allez charnier Paris ! Moi , je suis confiné ici par mon malheureux destifl. » En 1669, à son retour d'Espagne, Sénecé touchoit au moment de quitter Màcon; cette année même il épousa Henriette Burnot de Dlenzy, fille de l'intendant de la duchesse d'Angouléme. Ce mariage attacha Sénecé à la duchesse elle-même , c'est-à-dire à l'une des pre iiières familles du pays, à celle qui pouvoit l'introduire à la cour. La duchesse d'Angouléme , fille du célèbre Philibert de La Guiche, dont le nom a été consacré par l'histoire, tenoit par sa naissance et son mariage à tout ce qu'il y avoit de plu? considérable * . Le poëte ne pouvoit donc rencontrer de meilleure protectrice; ajoutons de plus généreuse, car il trouva auprès

I. On s'est souvent trompé en parlant de la duchesse d'Angouléme. Henriette de La Guiche ii6oo-i682> aroit épousé en premières noces Jacques de Matignon, comte de Thorigny, que tua en duel ilontmoreucy-Bouteville ; eu secondes noces 1629), Louis de Valois, duc d'Angouléme. petit-fil.s de Charles IX. La duchesse eut pour soeur la maréchale de Schomberg, pour fille la duchesse de Joyeuse, pour petit-fils le dernier duc de Guise, pour nièce une Kohan-Guémené. — Une autre branche des L* Guiche, celle des Laguiche-Sivignon, que Sénecé retrouva plus tard , tenoit à Bucy-Rabutin , et s'allia aux Langeac , c'est-àdire 'a la famille de Coligny,

3o Notice.

d'elle un grand appui et une bienveillance extrême. La duchesse fut la maiTaine du premier enfant de Sénecé ; elle logea dans son hôtel la famille de son protégé. Plus tard, en 1676, la duchesse de Joyeuse, sa fille , donna au poëte , en considération de ses services et de ceux de son beau-père , la capitainerie de Villiersle-Bel. Déjà, à cette époque , il étoit installé à la cour ; en 1673, il avoit acheté de Jacques d'Anneau, sieur de Vizé, la charge de premier valet de chambre de la reine. Dans sa vie , c'est la période de bonheur. Habiter la cour, y posséder une charge qu'il revendroit plus tard et qui lui permettoit d'espérer une récompense , c'étoit l'accomplissement de ses vœux et l'assurance de son avenir. Enfin, il pouvoit vivre dans son élément, s'ancrer à la cour, approcher tous les personnages les plus marquants, se ménager du crédit et des appuis parmi ceux qui passoient pour manier l'esprit du roi; mais, au-dessus de tous les avantages , il avoit celui d'être au fil de tout, d'entendi^e et d'écouter, de savoir les grandes nouvelles ou les bons contes , de nouer des relations avec les esprits les plus délicats. Et comme il étoit d'avance rompu à l'exercice des jeux d'esprit, il espéroit, en saisissant toutes les occasions de tourner quelques vers légers , de rimer quelques pièces flatteuses ou galantes , devenir le successeur des Voiture et des Benserade. La poésie d'à-propos , affaire de mode et de société , morte aujourd'hui comme sont morts les salons et les cours , étoit alors une partie essentielle de la littérature. L'excuse de Sénecé, c'est le goût de son temps ; il y donna fort : il concourut pour le prix de houts-rimés , proposé par la princesse de Conti , envoya des madrigaux, des étrennes en vers à ses amis ou à ses protecteurs, échangea quelques coquetteries d'esprit avec M™^ Deshoulières (femme spi-

Notice. 3r

rituelle, ironique , hardie, qui faisoit des satires sous prétexte d'idylles champêtres), en un mot, comi:tosa ces mille badinages que fait éclore la ^-ie des plaisirs et dont la grâce éphémère charme les femmes. Heureusement il fit autre chose, et d'ailleurs, il est remarquable que lui-même il passoit condamnation sur la frivolité de ces amusements , combattant l'afféteiie, le faux goût , tout ce qu'il appeloit les tortures de l'imagination. Esprit juste, nourri de la lecture des vrais poètes , s'il se laissa entraîner au courant , ce ne fut pas sans faire ses réserves. Je ne sais s'il ne donna pas trop les mains aux gens qui attaquoient Racine et Despréaux , à la coterie du duc de Nevers et de M™^ Deshoulières. Il reprocha à Racine son orgueil , à Despréaux la Satire contre les femmes. Mais , d'une autre part , il admire et vante les grands talents que la postérité a consacrés, et toujours il apprécie les œmTes avec justice , quand même il attaque le ridicule des hommes. C'est ainsi qu'il a donné le portrait de Lulli le plus joli et en même temps le plus malin , vantant son mérite, défendant sa gloire , mais sacrifiant son caractère. Comme Quinault et La Fontaine, il avoit éprouvé la rapacité de l'habile Florentin, qui spéculoit sui- la collaboration des ftoëtes, et joignoit au génie de la musique celui de l'avarice. Mais , en raillant les vices de cet homme, Sénecé défendoit son talent :

Les chants qu'a composés Lulli Brillent de grâces naturelles ; Malgré l'amour françois pour les choses nouvelles , Ses ouvrages n'ont point vieilli.

Sénecé aimoit fort les arts et se plaisoit à célébrer les œuNTes de ses contemporains , surtout à mettre en vers la description des tableaux de Conel- -^ vrai dire.

32 Notice.

les pièces de ce genre ne valent pas grand'chose. Ces vers-ci pourtant n'ont-ils pas un noble accent ? Sénecé dit à Coypel :

Poursuis dans l'exercice où la gloire t'attache t

Du savant Raphaël imite le dessin ;

Aux grâces de l'Albane, au grand goût de Carrache,

Joins l'élégance du Poussin.

S'il est vrai, ce qu'on croit, que les muses propices Sur l'avenir douteux éclairent les esprits , J'augure qu'on verra tes ouvrages sans prix , Des curieux futurs faire un jour les délices ; Mais ne te presse point d'arriver à ce bien ; Et songe que, pour être au-dessus de l'envie , Dans tous les arts, et surtout dans le tien , Il faut qu'il en coûte la vie.

A la cour, Sénecé, j^our applaudir Molière, s'asseyoit à récart , à côté de Bellocq, son ami fidèle , et tous deux admiroient. Bellocq , valet de chambre du roi , portemanteau de la reine, étoit un esprit lettré, poëte à ses heures et que Molière consultoit. Sa liaison très-intime avec Sénecé ne fut brisée que par la mort. La reine, à laquelle ils étoient attachés l'mi et l'autre, leur inspiroit le même respect. Plus tard , Sénecé se rappeloit avec vénération sa piété, sa charité :

, Thérèse prosternée ,

Négligeant des grandeurs les fragiles appas , N'espérant qu'en son Dieu , méditant le trépas , Passoit comme un moment la plus longue journée. C'est dans cet hôpital où de ses charités On conserve à jamais la mémoire adorable ; Voici les mêmes plats que sa main secourable , Sans dégoût, sans mépris, au pauvre a présentés.

Sénecé paroissoit parfaitement heureux : il assistoit aux fêtes les plus particulières de la cour; il voyoit représenter devant le roi un petit opéra de sa façon, les

Notice. 33

Plaisirs. Il traduisoit rAiioste pour les dames de la cour, à qui il adressoit aussi des épitres ou des contes fort gais, souvent fort gaillards. Ce fut au niilieu de cette vie que toute sa fortune s'écroula une seconde fois et pourjaraais. En 1682, mourut la duchesse d'Angouleme ; en i683, la reine; et depuis ce moment, la destinée du poëte, qui ne mourut qu'en 1737, fut de voir s'éteindre les uns après les autres tous ses amis , de survivre à ses places, à ses protecteurs, à lui-même. Possesseur d'une place achetée chèrement, et qui désormais n'avoit plus de valeur, il rentra du même coup dans la pauvreté et dans la vie de pro^since. C'étoit bien le moment pour Brice Bauderon de déterminer son fils à lui succéder; il l'y décida, et, dans sa joie, il écrivit pour le jour de l'installation un discours intitulé : le Testament ou le Phénix, avec cette épigraphe : In nidulo meo moriar et sicut phœnix multiplicabo dies meos. Hélas ! Sénecé promit et ne tint pas ; renoncer cà l'existence charmante de Versailles et de Marly étoit au-dessus de ses forc^ s ; il essayoit de prendre sur lui d'entrer dans les vues de son père, puis se laissoit aller au dégoût ; de défaillance en défaillance , il finit par renoncer à la magistrature et resta poëte courtisan jusqu'à sa mort. En province, il se sentit toujours comme décontenancé. Le moyen, en effet, de vivre ailleurs qu'cà Versailles !

Ailleurs, Bucy Rabutin Ta dit, on devenoit ridicule. Tout le monde pensoit ainsi sous Louis XIV : depuis que le roi avoit appelé autour de lui l'aristocratie territoriale, on tenoit pom' une disgrâce tout séjour en province. Les hauts dignitaires ne vouloient plus résider dans leurs gouvernements ou dans leurs diocèses. Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, parlant de quitter Paris, M^e de Coulanges lui disoit : « Quelle folie d'aller à Reims ! Et qu'allez-vous faire là ? Vous

34 Notice.

vous ennuierez comme un chien ; demeurez ici , nous nous promènerons. » Dans les querelles qui agitèrent les commencements du siècle suivant, on reprocha à ces pasteurs d'abandonner leurs troupeaux, de regarder leurs évèchés comme un lieu d'exil, d'aimer mieux être ministres du roi qi e du roi des rois *. Lisez l'ouvrage d'un homme qui vécut en solitaire dans la cour même, et observa à loisir les caractères de ce siècle ; La Bruyère a dit : «La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs. — Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer; toute autre vie pour lui est languissante.» En effet, l'air de la cour enivroit et laissoit à la tète ime sorte d'étourdissement : une fois marqué du caractère indélébile du comtisan, on se sentoit pris, comme par vertige, d'un profond oubli du reste du monde. Versailles ressembloit à ce pays dont parle Homère, où les habitants se nourrissoient de la flem' du lotus : ils ne tuoient pas les hôtes qui les visitoient, mais ils leur domioient à manger du lotus, et quiconque goùtoit de cette nourriture si douce ne vouloit plus partir. Ulysse ne pouvant tirer ses compagnons de ce rivage fatal, les fit saisir; on les poussa tout en pleurs jusqu'aux vaisseaux; on les lia sur les bancs des rameurs, et l'on s'éloigna en toute hâte de ce pays du lotus et de l'oubli. Sénecé , que jersonne ne put lier, fut victime de sa passion pour la cour. Comme il ne résigna jamais entièrement ses espérances , sa position resta toujours fausse.

Rien de triste comme l'histoire des gentilshommes de ce temps, qui \ivoient dans une misère et une profusion incroyables. Pendant la seconde partie du règne de

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