LA CONFIANCE PERDUE
ou le serpent mangeur de kaimack, et le Turc son pourvoyeur.
^ es Turcs funt si grand cas d'une certaine
: fable,
^^ . Que la pièce à leur gré tient presque du divin ;
Conte bleu, cependant, et bleu d'un bleu
[turquin, Bizarrement pensé, heurtant le vraisemblable. Ht pis que tout cela, plus long qu'un jour sans pain; Mais, au défaut de Tagréable Qui n'en est pas le beau côté, PL-ut-étre pouTToit-on le trouver supportable. En se fixant à sa moraUté.
Enfin, passable ou non passable.
Voici ce qu'à peu près on m'en a raconté.
Dans le coin d'un faubourg de Pruse, en Bytbinie , Demeuroit à l'étroit un pauvre musulman ,
Bon homme, de qui la manie Etoit de calculer les mots de l'Alcoran , Et d'en savoir par cœur toute la litanie,
Sans élever plus haut d'un cran
Son étude ni son génie ; Du reste, quant aux mœurs, réglé comme un cadran.
Et si dévot que , dans le voisinage , Il servoit de modèle à tous les vrais croyants. Il avoit femme aux veux noirs et brillants.
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Belle, bien faite, égale, douce, sage; Pour couper court, femme aimable en tout sens. Et qui Taimoit on ne peut davantage :
Puis, comme on sait , dévots et pauvres gens , Pour honorer F état du mariage.
Sont la plupart de grands faiseurs d'enfants. Aussi Mahmoud ( c'est notre personnage ) En mouloit-il au moins un tous les ans. Or, une année il advint qu'en un temps , Temps de grossesse, où femmes de bons sens Quelquefois paroîtront folles à triple étage ,
Tant leurs goûts sont extravagants.
La sienne eut ime envie, ou plutôt une rage. De tàter d'un certain laitage Qu'on nomme en turc du kaïmack.
« J'ai, disoit-elle, un feu dans l'estomac Qui me dévore, et suis sûre, je gage.
Sans me regarder au miroir, Qu'il y paroit sur mon visage.
Mon cher mari , mon cher bon , mon espoir, Fais-moi manger du kaïmack ce soir. »
M Ce soir? s'écria-l-il , je voudrois le pouvoir;
Mais comment faire ? on n'en vend qu'au village ; C'est fort loin , il est tard ; tu sais bien tout cela. Jusqu'à demain, m'amour, tâche à prendre courage. Je t'en irai chercher. Cependant, d'ici là. Observe bien tes mains; car, dis-moi, quel dommage. Si te grattant partout où le hasard voudra. Tu nous allois planter un morceau de fromage Droit sur le bout du nez du poupon qui viendra ! »
La pauvrette, à ce badinage.
Sourit, prit patience, et pourtant soupira. Dès la pointe du jour Mahmoud lui tint parole, Choisit un plat bien écuré,
Contes. m
Et court, ou plutôt vole,
Au laitage tant désiré.
Mais en allant s'il fut Eole, Pour le boiteux ^'ulcaiu on l'eût pris au retour. Lorsqu'il vint à passer par une longue plaine,
Dont le soleil faisoit un four.
Heureusement au bout il vit tme fontaine Rencognée à l'écart dans un petit détour. Et tout clofin dopant s'y rendit avec peine. Son bassin regorgeoit d'une eau riante et saine; Dt's gazons émaillés Tornoient tout à l'entour; Un plane l'ombrageoit par son vaste c<3utour. Et les zéphirs au frais, sans agiter l'arène, Luttoient si joliment contre le chaud du ;0ur, Qu'au murmure de l'onde et de leur douce haleine,
Tout sembloit dire en ce séymT :
M Ou dormez, ou faites l'amour. »
Faire l'amour ! Mahmoud n'en avoit point envie,
Quand même U auroit eu de quoi; Mais oui bieu de dormir, et plus que de sa Yîe : Au?si tout étendu dormoit-il comme un roi; Posez le cas qu'un roi dorme mieux qu'un autre homme :
J'en pense au rebours, quant à moi.
Quoi qu'il en soit, taudis qu'il dépèche son somme, Un gros serpent goulu, d'ailleurs fort bien instruit.
Dont l'arbre creux formoit le gîte.
En dégringole à petit bruit.
Mange le kaimack et remonte au plus vite.
Et juste dans le plat d'étain Qu'avoit mis le dormeur auprès de son oreille.
Laisse tomber un beau sequin.
Le Turc ouvre les yeux à ce son argentin. Regarde, se les frotte, et si fort s'émerveille.
Qu'il doute s'il dort ou s'il veille,
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Ne pouvant concevoir ni par qui ni par où, Dans un lieu si désert, lui venoit telle chance , Quand l'animal , passant la tète hors du trou , Se dresse , se rengorge en serpent d'importance, Siffle pour l'avertir, et lui dit : « Cher Madmoud,
D'un petit air de connoissance.
Vraiment, ton kaïmack étoit de fort bon goût ; 11 y paroit, je crois, à ma reconnoissance;
En effet, j'en suis si content, Que si tu me promets de garder le silence , Et de m'en apporter chaque matin autant, Un sequin tous les jours sera ta récompense.» Notre homme, qui de peur étoit quasi perclus, A de si doux propos, si richement conçus, Se dégourdit, se lève, et fait la révérence.
Promet du secret tant et plus A l'illustre animal, qu'il traite d'Excellence; {Beaux titres de tout temps suivirent la finance) ; Et devenu léger, de nouveau recourut Chercher du kaïmack pour sa chère femelle. Savoir sur son retard ce qu'il dit à la belle, Quelle fut son excuse, et comme on le reçut. Il n'en est point parlé : c'est pour moi lettre close.
Mais de retour à son taudis.
Aussitôt la première chose Fut, le corps contre terre et l'âme au paradis, De rendre grâce au ciel de sa bonne aventure; Puis en digue patron des zélés osraanlis: «Grand Mahomet, dit-il, pourvu que ceci dure
Seulement cinq ans accomplis.
Je te jure d'aller à ces lieux ennoblis Par ta naissance et par ta sépulture.
Oh! pour moi quelle joie inénarrable et pure. Si je puis sur ce point contenter mes désirs!
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Oui ! la Mecque, Médine, objets de mes soupirs, Dont au seul nom mon cœur tressaille d'allégresse,
Je vous irai voir, j'en fais vœu,
Si ce bon serpent du bon Dieu
Durant cinq ans tient sa promesse. »
Et de fait, ce temps révolu.
Il étoit à partir déjà tout résolu, Lorsqu'en s'y préparant un article Tarrèle :
Il songe qu'il va se priver D'un sequiu chaque jour : la rente étoit honnête,
Et méritoit bien d'y rêver.
Mais en fait d'intérêt, un manant, une bête. Inventifs en moyens, savent mieux les trouver
Qu'homme du monde et bonne tête.
Voici le tour qu'il prit pour sortir d'embarras : Il s'en fut au serpent, comme un frère à la quête. Le col tors, l'œil baissé, marchant à petits pas. Lui fit, d'xm ton piteux, une adroite requête Sur son vœu qui le trouble, et, demi-prostemé. Finit en le priant, avec tros-hnmble instance. De permettre qu'Osmin, de ses enfants l'aîné,
Garçon de vingt ans bien tourné.
Sage, discret, fidèle et plein d'intelligence,
Eût l'honneur, pendant son absence.
De lui porter le déjeuné.
Le reptile d'abord, par un air réfrogné. Pour tout ce beau projet marqua sa répugnance, Et loin d'y consentir, au vieillard étonné
Fit cette verte remontrance :
« Pauvre homme! lui dit-il, quel désir effréné Te prend si follement de courir à ton âge? Sur quoi, pour ton saint, plus vif qu'illuminé. Fondes-tu le besoin de ce pèlerinage ?
Mahomet, me dis-tu, l'a lui-même ordonné :
124 Contes.
Oui ; mais non pas à toi , par Thymen enchaîné.
Prends l'esprit du prophète, et lis bien ce passage ;
Ni sa loi , ni ton vœu si mal imaginé.
Ne sauroient te contraindre à faire un tel voyage.
Va, mon ami, crois-moi; des tiens environné,
Crains Dieu, sers le prochain, et veille à ton ménage.
Voilà l'essentiel , le reste n'est qu'usage,
Bon ou mauvais, suivant qu'il est subordonné
Aux principaux devoirs où ton état t'engage.
A l'égard de ton fils, que tu dis si bien né.
C'est de tous tes pareils l'ordinaire langage;
Chez eux l'amour-propre incarné.
Toujours dans un enfant offre une belle image; Un père en lui s'admire, et d'un œil fasciné,
Se contemplant dans sou ouvrage.
Par ses propres défauts souvent le trouve orné.
Au reste, pourtant, je veux croire Qu'à toutes les vertus le tien discipliné ,
Mérite l'éloge et la gloire
Dont tu me las enluminé;
Mais, le tout bien examiné.
Il ne me convient pas, en saine politique , De me livrer ainsi , moi serpent suranné, A jeune adolescent, au menton cotonné : Je veux un homme fait , et dont la barbe pique ; Tu m'entends, songes-y : bon soir, point de réplique.» Mahmoud, de ce sermon interdit, consterné.
En petit béat obstiné.
Jugea le premier point tout à fait hérétique,
Et comme père un peu berné.
Trouva le second fort caustique.
Mais il sait prudemment contenir son chagrin; Car, s'il se fâche, adieu la rente du sequin,
Ou le voyage de la Mecque.
CO.NTES. 125
Pour venir donc à bout de son pieux dessein,
Et conserver son hypothèque, 11 retourne à la charge, et fait t^nt qu'à la fin ,
Par son importune prière.
Le serpent, malgré soi, consent que le blondin Exerce auprès de lui l'office de laitière. Ravi de ce succès, il vous part de la main. Vient tout dire à son fils, lui montre la manière De servir en secret la bête familière
Qu'ils vont voir dès le lendemain , Et pour être plus sûr qu'il saura son chemin,
Et retrouvera bien le plane.
Il l'y conduit encor trois jours à même fin; Puis dans deux petits sacs mettant tout son frusquin , S'en va joindre une caravane.
Bon voyage au vieux péleiin !
Laissons-le à sa façon, monté sur son roussin.
Courir à. la béatitude, Et voyons à pi'ésent ce que va faire Osmin. Le serpent soupçonneux et fin.
Pour se guérir de toute inquiétude, Avoit, en l'acceptant , exigé par prélude, Que s'il vouloit toujours être son bien-aimé. Il ne viendroit jamais armé.
Item, que sous sa solitude Son kaïmack seroit porté.
Et que lui pourvoyeur se tiendroit écarté , Tandis que lui reptile, en pleine quiétude,
Mangeroit à sa volonté.
Tout cela fut promis et fut exécuté.
Pendant près d'une année, avec exactitude. Mais le temps à la longue engendre l'habitude; L'habitude conduit à la sécurité.
Et souvent celle-ci mène à l'ingratitude,