Contes
Ainsi que l'animal , par son trop de bonté.
En fit une épreuve bien rude ; Car, s'étant démenti de sa rigidité
En faveur de la mine prude.
Et de l'air de simplicité Dont l'hypocrite Osmin s'étoit fait une étude
Pour masquer sa perversité.
Il lui donna la liberté D'approcher, et fut même encore assez facile Pour s'en laisser toucher en toute privante. « Oui-dà, dit à part soi ce cœur de crocodile.
Un jour qu'il l'avoit bien flatté,
Puisque vous êtes si docile.
Il faut mettre à profit votre docilité , Et nous verrons un peu, monseigneur du reptile,
Ce que tient votre coffre-fort.
Depuis plus de six ans, tous les jours il en sort Sequins d'un très-bon poids et meilleurs qu'à la ville; Mais comptez que demain vous serez mis à mort, Et qu'à vous succéder je serai fort habile.
C'est bien à vous, bête rampante et vile,
A jouir -d'un si grand trésor. [l'or;
Lor n'est fait que pour l'homme, et l'homme est fait pour L'un sans l'autre en ce monde est un être inutile;
Tant pis pour un père imbécille, Si, pouvant s'enrichir, il est demeuré gueux.
Foible d'esprit et scrupuleux
Ne sont que des mots synonymes. »
Osmin , ainsi frappé de ces belles maximes.
Forme déjà mille projets.
Il aimoit les grandeurs, les jouvenceaux, les dame?.
Et tous les plaisirs à l'excès.
« Je veux d'abord, dit-il, épouser quatre femmes. Avoir deux cents chevaux, au moins trente odaliks ,
Contes. 117
Cent valets, six sérails, dix ou douze cbiffiks.
Le reste à l'avenant; et je ferai de sorte
Qu'on me verra peut-être un des premiers pachas ;
Car, avec de l'argent, que ue devient-on pas!»
De ce dangereux fou l'idée étoit si forte,
Qu'il n'en dormit non plus durant toute la nuit,
Que pucelle à vin^rt ans la veille de ses noces ;
Mais, sitôt que l'aurore luit ,
Ses mains avides et féroces
Bnîlant dtîjà de s'assouvir Du sang qu'il croit verser, de l'or qu'il veut ra>-iv , A sa ceinture il s'arme d'une hache..
Sous sa pelisse adroitement la cache,
Porte au serpent du kaimack
Cne fois plus (ju'a l'ordinaire.
Et lui dit : « Monseigneur^ selon notre almanach, C'est aujourd'hui Boi»am; j'ai ciu pouvoir vous plaire
En vous y faisant prendre part.
L'an passé, comme un sot, je n'osai pas le faire; Excusez si je sens ma faute un peu trop tard ; Au surplus je voudrois, eu l'avouant sans fard. Pouvoir plus dignement vous témoigner mon zèle : Mais que vous présenter? La nature, ni l'art,
Ne m'offrent rien à votre égard De plus exquis que cette bagatelle. »
Par ces mots emmiellés, le doucereux cafard Enj»Me de façon le reptile richard.
Que celui-ci, charmé, de tout le remercie, Et barbotte, en mangeant, quasi comme mi canard. Alors ce déloyal, voyant qu'il officie.
Sans l'observer d'aucun regard, Lm décharge un fendant; mais, que ce soit hasard Ou céleste bonté des forfaits ennemie.
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Voit le coup, et l'esquive en sautant à l'écart. Pas si bien cependant que la hache qui part. En faisant son chemin, ne lui coupe la queue. On dit qu'elle en parut de rage toute bleue. Que cela soit ou non , ce n'est rien que cela ; Pour le conte, il suffit que jaune, bleue ou brune, Sautant au col d'Osmin, elle vous l'étrangla; Et que, comme aux pachas cette fin est commune , Lui qui vouloit tant l'être, au moins le fut par là. Le serpent le suçoit encore avec délices, Quand plusieurs passagers, courant de çà, de là. Vinrent fort échauffés oflrir de vains services. 11 n'en étoit plus temps ; déjà de son étui , L'àme du scélérat, qu'escortoient tous les vices. Au fond des enfers avoit fui.
Quelqu'un le reconnut : on l'emporta chez lui , Où tous les voisins se rendirent.
C'étoit de la maison l'espérance et l'appui.
On peut s'imaginer ce que dirent et firent
Les parents désolés dans leur premier transport; Jamais douleur ne fut plus vive.
Mais tandis qu'en hurlant ils déploroient son sort.
Voici qu'à point nommé notre Mahmoud arrive.
Quel spectacle pour lui ! quel retour ! quel abord ! Il en tombe presque en foiblesse.
Du peu qu'on sait du cas on lui fait le rapport;
Et chaque mot qu'on dit le pénètre si fort ,
Qu'il s'arrache le poil et rugit de détresse.
« Vrai Dieu, quel bon papa ! Voyez quelle tendresse !»
Se disoient les voisins. Us n'étolent pas au fait : Lui seul sait où le bat le blesse ;
Vu que, saintement fou, par un zèle indiscret Qui fonrnira peu de copies.
Et comptant sur son fils qu'il croyoit si parfait ,
CONTKS. 129
Il ne lui restoit rien de tout sou petit fait,
L'ayant tout mis eu œuvres pies , De sorte qu'accablé de rej^rets infinis De ne voir dans ses sacs, si dodus à la mine, Que des colifichets et des haillons bénis Qu'il avoit rapportés du tombeau de Médine, Il plaint bien moins le mort qu'il ne fait les vivants; Car pour lui, pour sa femme, et neuf ou dix enfants, Tout cela mis au pot eût fait maigre cuisine.
Que devenir dorénavant
Avec sa nombreuse famille ,
Si son bienfaiteur le serpent
Ne le nourrit et ne l'habille ?
Après donc quelque temps passé dans les douleurs, A ses dépens plus sage, enfin il les surmonte. Va devant l'animal répandre force pleurs. Lui porte du laitage enjolivé de fleurs.
Croyant y bien trouver son com[ite.
Il s'il forme de tout : l'animal le lui conte Juste de point en point ; puis, faisant le plongeon , Phnte là mon pleureur avec sa courte honte. Mahmoud, au désespoir d'un si dur abandon, En vain prie et gémit, tendrement le rappelle. Traite son fils d'in^raf, de monstie, d'infidèle,
Maudit sa mémoire et ses jours...
« Mais moi, pauvre innocent, qui t'honore, qui t'aime. Pourquoi, lui crioit-il , me fuis-tu comme un ours? Nous étions tant amis , soyons-le encor de même , £t de notre marché renouvelons le corn s. » Le reptile, inflexible à tous ces beaux discours, Aussi soûl de le voir que dégoûté de crème. Par ce trait simple et vif s'en défit pour toujours : « Amis, soit, j'y consens, mais au moins d'une lieue ; Car pour de près, vois-tu, crois ce que je te dis :
Contes.
Tant qu'il te souviendra que j'ai tué ton fils, Et que je penserai qu'il m'a coupé la queue, Nous ne pourrons jamais être de vrais amis. » Dès que la confiance est une fois perdue ,
Ne comptez plus de la ravoir.
On peut, par amitié réelle ou prétendue, En montrer le fantôme et le faire valoir ; Mais que du fond du cœur elle soit bien rendue ,
Cela passe l'humain pouvoir.
Contes.
LA ROLPIE.
uand huguenots, dont la France est purgée Par la vertu de l'Hercule gaulois , En factions la tenoient partagée.
Où les tambours faisoient taire les lois , Vivuit un chef sur tous autres inique, Homme barbare et connu par cent traits De cruauté , qui, du peuple hérétique, Étoit nommé le baron des Adrets.
Tout malheureux qui tomboit dans ses rets , N'en sortoit point sans y laisser la tète ; Mais, pour garder quelque mesure honnête, D'un tribunal qu'il avoit érigé.
Il condamnoit les prétendus coupables :
Deux assesseurs, personnes vénérables, Leur instruisoient procès en abrégé.
Dans le- parquet toujours étoit rangé L'n cercle affieux de cruels satellites. Gens fort experts à causer morts subites. Quand le baron se sentoit épuisé De patience (et c'étoit chose aisée) , Il se mouchoit : l'affaire étoit toisée : Droit au gibet on menoit l'accusé Sur ce signal. Un jour en sa présence Fut amené certain frère quêteur Des cordeliers, homme plein d'innocence , Bien (ju'il ne fût de l'étroite observance. Disant bons- mots et buvant du meilleur. Ayant toujours de réserve en sa manche
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Un sassenage, un morceau de pâté, Un cervelas, un vieux reste d'éclanche; Fort étonnés de le voir garrotté.
Les assesseurs, qui connoissoient notre homme, Dirent tous deux : «Baron, laissez-le aller; Nul moins que lui ne songe à se mêler Des différends de Genève et de Rome.
Quand il mouvroit, en seriez-vous plus gras ? Point n'estimons qu'il ait fait cas pendable. » Lors chacun d'eux le saisit par un bras Pour empêcher le signal redoutable.
Le vent de bise en ce moment souffloit, Et le baron, qu'ils tenoient à l'attache, A qui roupie abondamment couloit Sur la forêt de sa grosse moustache , Trois fois au nez voulut porter sa main; Autant de fois il fut retenu ferme.
Alors sentant sa complaisance à terme : Eh! par la mort, s'écria Tinl^umain, Laissez-moi là ; ce n'est pas ce qu'on pense. Il eut beau dire, il eut beau se fâcher. Rien n'y servit : de toute la séance Il ne lui fut permis de se moucher.
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