‹ Œuvres choisiesChapitre 17 sur 49 · L'AMOUR VAINCU · texte numérisé non relu

L'AMOUR VAINCU

f$^^-£/^ 6 veux chanter l'amour en dépit de mes rides. j^> U^ Anacréon, plus vieux que moi^

[(§N^' Rg) En faisoit son unitjue emploi,

j Et jugeoit sans amour les muses insipides.

Mon sage ami, souffre mes jeux

Comme une fièvre intermittente :

C'est l'amour vaincu que je chante;

Damis, c'est comme tu le veux.

Gènes u'avoit rien vu de plus beau qu'Isabelle;

Gènes, si superbe en palais, En meubles, en tableaux, en festins, en ballets. Gènes étoit encor plus superbe par elle.

Par une inanité d'endroits,

C'étoit une beauté charmante :

Le teint, les yeux, la bouche et la gorge naissante,

A l'en^-i disputoient lems droits.

Et ne laiss^nent pas faire un choix

A la cupidité flottante.

Bien que sa modestie, au bon goût plus piquante.

L'emportât de toutes les voix.

Faite comme elle étoit, sans biens et sans naissance ,

Elle ne manquoit pas d'amants :

Les galants par des soins, les riches par présents, Sefforçoient d'ébranler ce rocher de constance; Mais les soupirs perdus, les présents méprisés,

A tous les conteurs de fleurette.

De leur espoir désabusés,

i34 Contes.

Firent bientôt sonner retraite.

Comme le plus épris est le plus obstiné, Vivalde resta seul à tenter l'aventure.

De toutes les grâces orné^ Une haute fortune ajoute à sa nature.

Yivalde étoit l'honneur de cette nation :

Galant, libéral, magnifique.

Bien fait, et dans l'intention,

Pour signaler sa passion,

De faire un effort héroïque.

Que fit-il? Un beau jour il viot lui proposer D'accourcir le chemin d'amour de mainte lieue. De prendre le roman par le bout de la queue.

En un mot , d'épouser.

Isabelle netoit de bronze, ni de roche;

Sou jeune cœur avoit pris feu

Comme on prend bien souvent, pour peu Qu'on en approche.

Grande étoit la tentation

Et ne pouvoit être plus forte.

Après quelque réflexion,

Elle répondit de la sorte :

Y pensez-vous. Seigneur ? Ah ! quand la vanité

Me porter oit à Timprudence De joindre ma bassesse à votre qualité , J'en ferois une amère et longue pénitence. Croiriez-vous parvenir à la tranquillité

Que cherche votre impatience "^

Une première jouissance Éteindroit de vos feux toute l'activité. Vous languiriez d'ennui pour avoir rejeté

Une plus sortable alliance ; Je mourrois de douleur de me voir mépriser;

Mon dépit en seroit extrême :

Contes. i^5

Seigneur, parce que je vous aime, Je ne veux point vous épouser.

Ce beau raisonnement paroissoit chimérique

Pour un coeur fortement touché, Vivalde ne fut pas bien longtemps empêché D'y trouver la réplique.

L'amour lui prête pour raisons Des serments, des transports, des soupiis et des larmes. Vraies ou feintes pâmoisons.

Insensible à tous ces vacarmes, Après avoir bien combattu, A la fin conclut Isabelle, Que son amant fidèle, Sans choquer le bon sens ou blesser sa vertu. Ne doit plus s'obstiner à soupirer pour elle. On craint le voisinage, on craint les mauvais braits; On se craint plus soi-même, et la belle l'engage

D'aller dissiper ses ennuis Par la diversion de quelque long voyage. Il part désespéré , Et quitte le rivage De l'objet adoré.

C'est ainsi qu'Isabelle heureusement débute Pom^ vaincre son amour dans cette occasion. Et l'orgueilleuse passion Entraine dans sa chute L'intérêt et l'ambition.

Mais tandis que Vivalde aux échos de Syrie Va raconter S9n tourment, Isabelle, qui se marie, Met, par sa bizarrerie, Gênes dans l'étonnemeut.

On croit qu'Isabelle extra vague.

i36 Contes.

Quaud, parmi tant de conquérants, En mérite, en naissance, en amour différents. Un jeune matelot seul emporte la bague :

G'étoit là son entêtement,

Qui ne manquoit pas de prudence ;

Elle croyoit qu'une alliance

Est cimentée (sic) plus fortement

Par égalité de naissance.

Quoi qu'il en soit, l'événement

Répondit à son espérance.

Ce ne fut plus qu'empressement ,

Plus que parfaite intelligence ; Et, sans le souvenir de son cher exilé. Qui troubloit les douceurs du nouveau mariage,

Jamais il ne seroit parlé D'un plus heureux ménage.

Le premier enfant embellit.

Ainsi que le vulgaire assure ; Mais la fécondité de son pudique lit Bien loin qu'à ses attraits elle fit quelque injure

Sur le proverbe renchérit.

Et l'incomparable Isabelle A sa troisième couche étoit encor plus belle.

Cependant le destin jaloux.

Qui de mal faire a toujours hâte.

Lui fait éprouver son courroux.

Le pauvre matelot , montant une frégate , Est enlevé par un pirate Et mis dans la boîte aux cailloux ,

Sans que dans sa maison restât ni pain, ni pâte. Animés par cet accident,

Tous ses vieux soupirants reviennent à la charge;

Ils offrent du secours ; et, dans leur zèle ardent ,

("ont ES. i37

Le plus serré d'ailleurs se montre le plus large.

Isabelle refuse tout.

A la barbe des gens qui la poussoieut à bout ,

Elle leur dérobe ses charmes,

Et la pauvrette se résout A vivre de ses larmes.

\'ivalde, en ce temps-là, de Smyrne retoumé,

A voit fait un riche commerce , Et, pour passer le temps, il s'étoit adonné Des perles J'Indostan et des tapis de Perse.

Qui dit Génois dit commerçant.

Qu'amour tant qu'il voudra lutine et bouleverse;

Mais vive le trente pour cent !

De son adorable Isabelle , Dont il avoit en gros appris Tévénement,

Il cherchoit toujours sourderaeut

A retrouver quelque nouvelle.

Quand, par un beau matin, on lui -s-int amnoncer

Que cette belle est à sa porte.

Quel étonnement le transp>orte , Je vous laisse à penser ! . , .

Tantôt il est de feu, tantôt il est de glace.

Dans l'attente de ce combat,

Comme pour sortir de sa place, Le cœur lui bat.

Et sent donner à son audace Echec et mat.

Elle, de son côté, n'est pas plus assurée, Et sur son teint de lis ime honnête rougeur Sème de la pudeur L'honorable livrée.

Une commune émotion

Entr'eux fait régner le silence.

Vivalde, plus hardi, l'interrompt et commence

i38 Contes.

La conversation.

« Vous voir dans ce palais, adorable Isabelle,

Est un honneur que je reçois.

Qui passe mon attente... Apprenez-moi, cruelle,

A quel sentiment je le dois.

Est-ce pour m'en chasser une seconde fois ? Et, par trois ans d'exil, de mon obéissance

A vos sévères lois, N'ai-je donc pas assez confirmé l'assurance?» «Seigneur, interrompt-elle, il ne faut plus songer

A ma faute passée.

Et je viens vous offrir de quoi vous en venger. Indigne du bonheur que vous m'avez offert. J'ai refusé la main qui me combloit de gloire.

L'amour sait que j'en ai souffert

Plus de maux que Ton ne peut croire.

Mais refuser de secourir Trois enfants malheureux qu'accable leur misère ,

Et qui, sur le point de périr.

N'y seroient pas réduits si vous étiez leur père !

Par son caprice négligé , Refusez du secours à leur coupable mère.

Seigneur, et vous êtes vengé.

J'ai trouvé plus d'un téméraire

Qui mal à propos s'est flatté

De m'acquérir comme à l'enchère ;

Mais ce n'est qu'en vous que j'espère, Et la mort finira son infortune amère

Ou votre générosité. »

Courage, amour, nous tenons la cruelle ! Notre espoir n'est plus limité.

On voit rarement une ]}elle Avoir assez de fermeté

Contes. 139

Pour défendre son cœur rebelle Des invincibles traits de la nécessité.

Pendant que l'adroite Isabelle Poursuit de son discours le tour ingénieux, Vivalde est absorbé, la dévore des yeux,

Et sent que sa vertu chancelle.

« Ah ! disoit-il , qu'elle est belle !

Jamais elle n'eut tant d'appas.

Peut-on faire meilleure emplette ?

Osons : c'est une affaire faite ;

Il ne reste qu'à faire un pas. »

F>uis d'un meilleur a'sis : « Ah ! disoit-il, perfide !

Ce que tu n'as pu par tes soins.

Faut-il que ta fureur aveugle et parricide L'arrache à ses besoins?...

Quoi ! renoncer à la victoire

Dont l'amour va me couronner !

Quoi ! renoncer à cette gloire

Que la vertu peut me donner ! »

Longtemps il flotte dans le doute;

Mais son esprit est englouti.

Il rougit, il pâlit, il sue à grosses gouttes [sic]^

Et prend enfin le bon parti.

« Madame, reprit-il , calmez votre courage ;

Je vais faire tenir chez vous

De quoi fournir votre ménage.

Et ce qu'il faut en or pour l^rer votre époiLX

De son rigoureux esclavage.

Puisque mon sort cruel n a pu me procurer Par un coup plus étroit le bonheur de vous plaire ,

Laissez-moi du moins aspirer

A l'honneur d'être votre frère. »

A ces mots, la nouvelle sœur.

i4o Contes.

Que Vivalde avec grand honneur Renvoya dans son équipage.

Pesta peut-être au fond du cœur

Eh bien ! cher Damis, qu'en croiras-tu ? Dans ce beau conflit de sagesse, Qu'Isabelle ait vaincu par sa délicatesse, Ou Vivalde par sa vertu ?

Contes.

Page 1