LES LUNETTES
aître Clément, dont la naïveté, \\\WJ^ H ^^ *^^^ heureux, la grâce naturelle, \^y/â R A tes écrits, proposés pour modèle, ^i:^^ Assigne un rang dans l'immortalité; Toi qui, nouveau malgré l'antiquité, Chez les rieurs dont tu mènes la bande. Vaux seul Catulle , Horace et Juvénal , Pour faire un conte où le sel se répande, Prête à mes vers ton style original !
La gravité, qui naquit espagnole, A l'Espagnol est chère au dernier point Il s'en empare au sortir de l'école, Jusqu'au sépulcre il ne la quitte point; L'art, pour l'accroître, au naturel, se joint. En ce pays : démarche compassée.
Mots ampoulés et fastueux débit , Fière parole, air sombre, noir habit, Hideux regard et moustache hérissée.
Mais le bon air, l'air de distinction, C'est d'y porter copieuses lunettes.
Brider ses yeux de deux glaces bien nettes Leur est motif de vénération ; Jeunes et vieux ont cette ambition , Surtout docteurs; licences de Murane Valent pour eux licences d'Alcala , Ou valent mieux. Chez les gens à soutane Est plus prisé qui plus grandes les a.
Contes. i
Certain pédant de basse Normandie, Ayant longtemps à Tolède habité.
En prit les mœurs, et, bien enlunetté, Revint à Caen donner la comédie.
Des écoliers la brigade étourdie, En vain sur lui lançoit de tout côté Neige en hiver et pommes en été; Rien ne pou voit guérir sa maladie, Ni dun seul pas hâter sa gravité.
Le promoteur, homme exact et sévère,
Scandahsé qu'un cerveau couronné
Fût le jouet du badaud déchaîné,
En avertit bientôt le grand vicaire.
Le bon vieillard empaume cette affaire ,
Trouve le cas digne d'être blâmé ,
Mande son homme, et lui fait dans sa salle.
Devant témoin, aigre mercuriale.
Par ce propos de colère animé :
« Quelle figure à mes yeux représente » Cet Ostrogoth né pour me désoler ?
» Est-ce un faucon que Ton porte à voler? » Est-ce un cheval que son ombre épouvante ? » Souffrirons-nous votre morgue savante, » Qui fait venir, par un lâche attentat, » Tolède à Caen ? Qui, par portes de verre, j> Ose introduire au mili^ de la guerre » Les Espagnols dans le coeur de l'Etat ?
» Assez sans vous se masquent d'autres hommes, » Qui, s'ils étoient plus familiers aux yen-, » Ainsi que vous se verroienl eu tous lieux » Par les enfants chargés à coups de pommes.
i46 Contes.
» Gris, noirs ou blancs, courant le guilledou,
» Barbes de Ijouc et ceintures de corde,
» Pièce à l'habit qui n'avoit point de trou,
» De ces gens-là qu'on plaisante son soûl;
» Sur mon clergé je ne veux point qu'on morde. »
Quand tout fut dit , un valet aposté Coupe un cordon : sur le carreau brisée, Tombe à l'instant lunette et gravité.
Des spectateurs s'élève la risée ; La dignité, se trouvant méprisée, Devient fureur. Si la crainte des lois Au faux Normand impose le silence , Plus chaud désir connolt-il de vengeance. Et dit tout bas : Tu t'en mordras les doigts.
L'homme de bien, pour certaines affaires. Dans un couvent qu'il vouloit fréquenter. S'achemina; car nonnains visiter Communément pratiquent grands vicaires.
Or, écoutez malice non vulgaire : Dans un tournant, le maudit adversaire.
Qui le guettoit, le choque d'un revers, Et tout moulu vous le jette à l'envers Dans un égout du dévot monastère.
Hélas ! monsieur, dit le triste animal, Pardonnez-moi faute non volontaire.
Je n'y vois goutte, et les yeux de cristal Qu'on me défend sont cause de ce mal ; Accusez-en monsieur le grand vicaire.
L'infortuné poussant piteux accents.
Et ne sentant rien moins que violettes : ^ Eh ! portez-en, s'écria-t-il ; lunettes Mieux vaut porter, qu'estropier passants.
Co.NTES. i4:
APELLE ET PROTOGEXE.
A M. de La Roque.
a Roque , ne ciX'is pas que sur les grands
[succès ,^ .^ La gloire uniquement se trouve répandue.
"^ ~ Souvent par Je légers essais
Du plus vaste génie on connoit l'étendue. Frète-moi deux moments de cette attention A servir le public sans relâche assidue ;
Elle ne sera point perdue, Si je puis te prouver ma proposition.
Apelle (comme Pline a soin de nous l'apprendre) Faisoit noble figure à la cour d'Alexandre.
Charmé des gi:mdes qualités Dont cet illustre peintre éblouissoit la Grèce, Le vainqueur des Persans lui marquoit sa tendresse. Et répandoit sur lui ses libéralités
Jusqu'à lui céder sa maltresse.
Son goût déterminoit celui des courtisans ; Chacun, de ses vertus devenu partisan, Étoit ami du peintre ou se piquoit de l'être. Et distinguoit en lui , sur l'exemple du maître,
L'honnête homme de l^rtisan.
Comblé dhonneurs et de richesse, Qui ne croiroit , ami , qu' Apelle fût content ?
Rien moins. Protogène sans cesse Par l'émulation l'alloit inquiétant.
Protogène avoit le mérite
D'un peintre de distinction;
i4 8 Contes.
Il joignoit le bon goût à la correction ;
Jamais plus beau dessin n'eut plus sage conduite.
Ni plus fier coloris dans l'exécution ,
Et pour sa réputation Rhodes, qui Tadmiroit, devenoit trop petite.
Apelle est forcé d'en gémir ; Il croit que d'un rival la gloire le dégrade. Ainsi que Thémistocle empêchoient de dormir
Les victoires de Miltiade.
Mais quoi! dira quelqu'un, se laisser maîtriser Par un transport jaloux, un ami d'Alexandre ! Et pourquoi non ? Je penche à l'excuser. Un peintre, un courtisan , pouvoit-il s'en défendre '^ Quoi qu'il en soit, notre homme, tourmenté Du nom que Protogène acquiert par la peinture, Veut lui-même aller voir si c'est portrait flatté, Ou si la renommée a peint d'après nature. Gens d'esprit ont bientôt assemblé leur conseil : Il monte un bâtiment frété pour le négoce,
Il arrive au port du soleil.
Entre les jambes du colosse.
Il n'eut pas peine à rencontrer
La demeure de Protogène.
Fiers d'un tel citoyen , tous la veulent montrer ; Une troupe d'enfants en tumulte l'y mène : Autre coup d'aiguillon. Il monte l'escalier Plein d'un empressement, pour le coup, inutile.
Il ne trouve dans l'atelier Qu'une \ieille concierge, et le maître est en ville. Une toile en ce lieu se trouvoit par hasard
Sur un chevalet élevée,
Pour quelque chef-d'œuvre de l'art.
Vu sa grandeur, sans doute réservée.
Apelle, d'un pinceau rencontré sous ses pas.
Contes. 149
Duii trait si délicat, si juste, la partage. Qu'on n'eût pu faire davantage Avec la règle et le compas, Et dit en souriant : Aimable favorite Du fameux Protogène, alors qu'il reviendra. Par cette marque il apprendra Quel est celui qui le visite.
Protogène au logis à midi retourné.
D'un si noble cariel ne fut point étonné; Mais d'i ne autre couleur, par une adresse insigne, En deux de son émule il partage la ligne. A cette toile, Eglé, garde bien de toucher, Et, si dans quelque temps notre hôte Retourne sur ses pas, comme il fera sans faute. Tandis qu'en ce réduit je courrai me cacher. Indique-lui du doigt la ligne parallèle Qui, partageant la sienne, en fait une jumelle. Et dis : Voilà celui que vous venez chercher. Au grand peintre de Cos cette épreuve est montrée : Elle lui semble faite exprès pour le flétrir ; Dans l'œil et dans la main son àme concentrée. S'indigne que sur elle on ait cru renchérir. D'une troisième ligne il coupe la seconde ; Rien de si délié n'a paru dans le monde. Ni les cheveux n^iissants de la jeune Phryné, Ni les filets trompeurs où fut emprisonné Mars avec la fille de l'-onde, M ceux du tissu d'Arachné.
Je n'ajouterai point qu'à cet effort sublime. Protogène fléchit et ne riposta point.
Combien pour sou rival chacun d'eux eut d'estime , Ni de quelle amitié Tun à l'autre fut joint; Je dirai seulement qu'à cette expérience La noble antiquité donna la préférence.
i5o Contes.
Sur ses ouvrages les plus beaux :
On comparoit son excellence
Aux plus parfaits originaux.
On ne se lassoit point de passer en revue Des traits dont la justesse et la subtilité ,
En se dérobant à la vue,
Défioient la postérité.
Peut-être encor longtemps les connoisseurs habiles En eussent admiré l'inimitable jeu, Si les Vitelliens, dans les guerres civiles, Au palais des Césars n'a voient pas mis le feu. Mais pourquoi, diras-tu, cette vieille rubrique?
A quel dessein? pour quel effet?
Cette demande est juste, il faut que je m'explique; Encore un mot ou deux, te voilà satisfait. Si l'on peut quelquefois d'une insipide fable Tirer par les cheveux une moralité , Pourquoi ne pourr oit-on d'un récit véritable
Recueillir quelque utilité ? Essayons. Beaux esprits, ne croyez rien d'indigne
D'une sévère attention.
D'un point, d'une virgule et parfois d'une ligne. Dépend de vos écrits la réputation.
Contes.