‹ Œuvres choisiesChapitre 22 sur 49 · REGARD DE TABLEAUX · texte numérisé non relu

REGARD DE TABLEAUX

a Fortune à se faire rire Passe d'agréables moments, Et ne fait pas toujours ses divertissements De couler à fond un navire.

Ou bouleverser un empire Ébranlé par ses fondements.

Souvent elle veut qu'on admire En siècles éloigués pareils événements , Qu'elle se plaît quelquefois à produire

Pour signaler ses enjoùments :

Tels sont les deux que je vais vous décrire.

Philopœmen fut un homme De gi'ande distinction; Son courage longtemps de la superbe Rome

Encloua l'ambition.

Et, si de quelque main la valeur ou l'adresse Avoit pu des destins faire diversion , La sienne eût suspendu la perte de la Grèce.

Mais cependant cette valeur

Étoit par sa mine trahie.

Elle n'imposoit point : enfin, pour son malheur, G etoit le Luxembourg des troupes d'Achaïe.

Un jour qu'il alloit en partie.

Menant des soldats bien alerte

Pour tenir sa marche couverte, Il s'étoit déguisé d'im surtout de couti {sic) ; Passez-moi le couti, car, comme je présume,

Contes.

( Quoique le cas ne soit bien éclairci) ,

Si les Grecs avoient lits de plume, Couti parmi les Gre s fut en usage aussi.

Quoi qu'il en soit , marchant en tète

Comme il faisoit allant aux coups , 11 devance ses gens d'un bon trait d'arbalèt€.

Et le premier arrive au rendez-vous.

Ce rendez-vous étoit une maison champêtre

Où tout étoit en mouvement.

Et surtout la femme du maître.

Qui se débattoit fortement Pour faire les honneurs plus méthodiquement.

Elle le prit fort bonnement

Pour un goujat qu'il sembloit être,

Et lui dit : Mon pamTe garçon ,

Quitte-moi là ta hongi^eline ,

Et "viens avec moi sans façon

Porter du bois dans ma cuisine.

Aujourd'hui notre général

Me fait l'honneur d'être mon hôte ,

Et si tu me sers bien, sans faute Aux tables de mes gens tu seras commensal.

Philopœmen somit et l'envisage , ilet bas sa houppelande, et sans dire un seul mot, Il charge sur son dos, pour son apprentissage.

Deux bûches avec un fagot ; Tandis que sous le faix il aplatit sa bosse , Ses gens arrivent tous.

Et, surpris du spectacle atroce.

Chacun d'eux s'écrie en courroux :

Seigneur, que faites-vous !

Quoi î cette épaule dont la force De l'Etat chancelant doit soutenir le poids ! Quoi ! ces pieds délicats, au hasard d'une entorse ,

r56 (.ONT ES.

Plier indignement sous leur charge de bois ! Alors Philopœmeu, marchant vers la cuisine : « Amis, obéissons, leur dit-il, à l'arrêt

De l'étoile qui me domine.

Laissez-moi payer l'intérêt

De ma mauvaise mine. »

Pour la femme, que fit pécher Un zèle peu discret contre un homme de marque, Tel regret elle en eut qu'elle fut se cacher

Dans le cabinet de Plutarque, D'où deux mille ans après j'ai peine à l'arracher.

L'autre exemple qu'ici j'assemble Est d'un modèle plus nouveau.

Dire qu'à l'autre il ressemble , Ainsi que deux gouttes d'eau , Seroit donner dans l'hyperbole ; Mais prenez-le sur ma parole, Comme en matière de tableau ,

Ferdinand, le roi catholique, Sous qui Grenade plia , Et dont le bras humilia L'orgueil basané de l'Afrique, De Naples amplifia Son domaine despotique.

De savoir si ce fut ou valeur ou hasard, Ou si la perfidie y mêla quelque dose,

C'est ime atlaire à part.

Je laisse à Louis XII à démêler la chose. Avec Philopœmen ce qu'il eut de commun , C'est qu'il étoit d'une figure Opposée à la miguature ,

Contes. i6;

Et ne seiitoit pas bon à jeun.

De juger comme il a pu faire , Pour laisser, pour transmettre à la postérité

Cet air de grâce et de beauté,

Ce grand air, cet air militaire

Qui convient à la majesté, Et dont notre Louis , notre ange tutélaire , Sur tout autre est doté, Ce n'est pas chose claire.

Qu'il fallut de beaux jours et de charmantes nuits

Pour dégrossir cette matière !

Qu'il fallut la couler par de divers conduits, D'Autriche et Portugal, de Savoie et Bavière ! Mais revenons au fait :

Ferdinand étoit laid;

Des chausses à la martingale.

Plumes de coq sur son bonnet,

Et bien souvent en linge sale ,

Tout tel que je vous le décris.

Un jour qu'il alloit à Capoue,

Fortune, qui des rois se joue ,

Dans certain hameau le surprit.

Environné d'eau et de boue.

La nuit étoit obscure et le chemin mauvais.

«Que faire? dit-il à sa troupe.

Cette chaumière à tous ser\ira de palais, Ne dussions-nous ici trouver ni pain ni soupe. » On fait halte , on descend d'assez mauvaise humeur,

Et la royale caravane

Se dispose à souper par cœur

Dans la misérable cabane.

Lorsqu'im jeime pécheur chargé d'un gros poisson

Qu'il venoit de prendre à la ligne,

(Saniiazar U nomme un saumon.

i58 Contes.

Mariana, de foi plus digne,

Veut que ce fût un esturgeon), Enfin, soit esturgeon, soit saumon, il n'importe. Faites-moi voir le roi, dit le pécheur prudent;

De ce poisson que 3 'apporte

Je voux lui faire présent.

D'abord s'avance Ferdinand :

— Donne. Quelle énorme sardine !

Donne, l'ami. Quel beau poisson!

Je suis le roi. — Tu m'as la mine De n'être que son marmiton , Répond le pécheur en colère.

Est-ce ainsi que de pauvres gens Se fagotent les courtisans

Pom- leur escroquer leur salaire !

— Non ! Je te jure sur ma foi Que c'est bien moi qui suis le roi.

— Mais bien, dit le pêcheur, le diable qui t'emporte.

A ces mots, il gagne la porte;

Et, plein d'un dépit serpentin, Remporte son butin.

Emerveillé de cette scène.

Le roi, riant du bout des dents, Dit à ses courtisans :

Il faut de ma laideur que je porte la peine.

Courez attester à ces gens Que je suis bien le roi, que c'est chose avérée,

Ou, si je perds cette curée.

Vous en serez pour votre écot.

A ces mots, la troupe animée

Court, ainsi que gens forcenés , Faire plus de serments que n'en font à l'armée

Les plus déterminés.

Le pêcheur, le poisson enfin sont ramenés ,

Contes.

Et le banquet joyeux se fait sous la ramée.

Le poisson fut fort mal payé ;

Le roi n'étoit pas magnifique.

Mieux eût fait le pécheur, de la l)elle moitié ,

S'il leùt gardé dans la boutique.

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