‹ Œuvres choisiesChapitre 49 sur 49 · DE M. LE CARDINAL DE RETZ · texte numérisé non relu

DE M. LE CARDINAL DE RETZ

''>0} 'esprit de rhomme est un grand paradoxe^ par ses inégalités et la différeace de ses fy^^^ vues ; on pouiroit en com^ioser des volumes^, ' Ê et je ne prétends pas entrer dans le détail.

Je n'en veux examiner qu'un seul article , et ce sera suivant les idées différentes que l'on a touchant la vérité.

Toutes les nations qui ont quelque teinture de bonnes mœurs, con^-ienneut que la vérité est un des principaux attributs de la Divinité , et le fondement de tous les autres; elle passe même pour l'unique attribut positif qui nous donne quelque légère connoissance de ses qualités , inaccessibles à la foiblesse de nos lumières. La plupart des autres titres dont nous honorons cette essence incompréhensibde sont purement négatifs, et nous apprennent plutôt ce que Dieu n'est pas que ce qu'il est. Quand on le nomme infini, immense, immortel, on me fait seulement concevoir que son étendue est sans bornes, son pouvoir sans limites, sa durée saus

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commencement et sans fin : mais quand on dit qu'il est la vérité même, il semble en quelque manière qu'on l'honore de l'éloge qui lui convient et qu'il s'est luimême donné pendant qu'il a conversé sur la terre, revêtu de notre humanité.

Sur ce principe immuable, les hommes de tous les temps ont toujours considéré cette sacrée vérité comme le lien de leurs sociétés, la base de leurs confiances et le nœud indissoluble de leurs commerces. Le vice qui lui est opposé a toujours passé et passe encore aujourd'hui pour le plus infâme de tous. On ne s'est imaginé rien de plus odieux pour flétrir l'implacable ennemi de la nature humaine, que de le nommer l'Esprit de mensonge. L'imposture, tout effrontée qu'elle est, n'a jamais osé paroître dans le monde à face découverte, et ne s'y est insinuée que sous le masque de son ennemie : de là vient qu'un démenti est le plus sensible outrage que l'on puisse faire à une personne qui a quelquisentiment d'honneur, outrage qu'une morale chimérique, malgré la sévérité des lois, a toujours cru ne se pouvoir réparer qu'avec du sang.

Cependant, Monsieur, ce mensonge si détesté dans la spéculation, est devenu dans la pratique les -délices et la principale occupation de l'esprit humain. On a cru ne pouvoir acquérir des biens ou de la réputation qu'à force de mentir, et le mensonge le plus outré est toujours le plus applaudi, pourvu que l'on sache lui donner (jnelque air de vérité. C'est à lui que l'on peut justement applicpier cette maxime, que le plus g) and art de tous est celui de savoir déguiser son artifice; habitude si fort invétérée , qu'il est impossible de s'en défaire, encore qu'on en connoisse l'abus. Parole de prince, foi de gentilhomme, d'homme d'honneur, ce sont les panneaux que tend ordinairement la perfidie à

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la crédulité et dans lesquels, après avoir été mille fois trompée , elle manque rarement de donner. C'est pour cette manœuvre que la duplicité du cœur humain a inventé des masques si spécieux pour en couvrir la turpitude : l'hérésie sur ce pied-là s'est nommée réformatiun ; le fanatisme s'est couvert du nom de zèle ; l'oppression de la liberté des peuples s'est affeimie sous celui de politique ; le défaut de courage daris les entreprises militaires, s'est décoré de celui de stratagème; et la morale corrompue a fait passer sous le titre de civilité ces fausses démonstrations de bienveiUauce que se font à tout propos, dans le commerce de la \\e, des gens qui se haïssent et se mépiiseut. De telle sorte que, de toutes les vérités que le Saint-Esprit nous a révélées par ses prophètes, il n'y en a point de plus sensible, dans la pratique du monde, que celle qui nous assme que tout homme est menteur.

Encore pourroit-on pardonner à la foiblesse humaine ces mensonges passagers quelle estime nécessaires à la sûreté ou à l'agrément de la vie : les paroles s'évanouissent avec l'air qui les foraie. Mais je ne puis pardonner à ceux qui se piquent entre eux d'un génie supérieur, d'avoir en quelque manière consacré l'imposture par les mensonges permanents de leurs écrits, et fait passer à la postérité, sous leurs fictions pernicieuses . l'habitude condamnable de se plaire à la fausseté. 11 seml le que ce qu'on appelle gens de lettres aient abandonné la vérité aux idiots, et considéré le mensonge comme le champ le plus propre à moissonner de la gloire. Peut-être que moi-même, qui condamne aujourd'hui cet abus, je ferai demain des vers pour encenser quelque idole ridicule. Que faire à cela? C'est le tiaindu monde, qui dmera jusqu'à son dernier

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embrasement : il semble que l'on n'y puisse vivre qu'à ce prix.

Homère, le héros des siècles passés, et même de beaucoup de personnes du nôtre, qui l'admirent peutêtre plus qu'elles ne l'entendent , fut le premier, du moins de ceux que le temps ait respectés, qui en imposa à la crédulité publique par des fables où l'on prétend qu'il a enveloppé toute Ja théologie, la politique et la morale de son temps. Ce fut lui qui commença de rendre sa nation infâme par l'établissement du mensonge , où il ne fut pas mal secondé par Hésiode, et même devancé par Orphée, si les fragments qui nous restent de ces deux derniers ne sont pas des pièces supposées. Ces premiers menteurs furent suivis de Pindare, qui , par la force de son génie et la sublimité de son expression, jeta tous ceux qui l'ont suivi dans le désespoir de ne pouvoir mentir avec tant de magnificence. C'est dommage que ces belles paroles aient été employées à célébrer la gloire de ceux qui couroient plus légèrement, ou qui faisoient mieux le coup de poing dans les solennités des jeux olympiques. Mais ces petits triomphes étoient alors l'admiration de son siècle et l'occupation favorite de l'oisiveté de la Grèce.

La simplicité des mœurs garantit, pendant plusieurs siècles, les Romains de cette contagion ; mais quand leurs armes eurent triomphé de la Grèce, elle s'en vengea en les infectant de ses vices, dont celui de mentir avec esprit n'étoit pas un des moins renommés. Après plusieurs essais qu'ils en firent, Virgile sembla le porter à la plus haute perfection dans cette tant célèbre Enéide, où, parmi tant de différentes fictions, il ne fit aucune difficulté, pour faire honneur à la prétendue origine de sa nation, de rapprocher des évé-

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nements qui étoient séparés par la distance de trois siècles, et de flétrir de gaieté de cœur par cet anachronisme la réputation d'une princesse très- vertueuse. Ovile renchéiit eucoie sur lui par la monstrueuse compilation de ses Métamorphoses. L-^s auteurs modernes, imitateurs de ces grands modèles, ont encore essayé de l'emporter sur eux^ et surtout les Italiens se sont portés en cela pour leurs principaux héritiers. Le> poèmes du Boiardo, de l'Arioste, du cavalier Marin, en sont des preuves authentiques.

Le succès quavoit eu dans le monde la fiction des poètes réveilla Tambition de ceux qui écrivoient en prose, et lem' fît espérer qu'ils n'acquerroient \ as moins de réputation que ces premiers dans l'art de mentir agi'éiiL'lemeut. Us choisirent, pom' y parvenir, des sujets de galanterie, comme très-propres à remuer les passions par la tendresse et à élever limagination par le merveilleux qu'ils s'efforçaient de répandre dans lems ouvrages. Le premier qui s'en avisa, du moins dont les écrits soient parvenus jusqu'à nous, fut le fameux Héliodore, évéque de Tricca , dans la Thessalie, qui . ayant composé dans sa jeunesse son roman des Amours de Théagène et Chariclée, aima mieux être déposé de l'épiscopat, dans un concile de sa province, que de supprimer ou de désavouer son ouvrage : du moins c'est Nicéphore qui nous l'apprend. Mais Socrate, qui traite à peu près les mêmes sujets, ne fait aucune mention de cette déposition non plus que Photius, qui, en plusieurs endruits de sa savante Lililiuthèque, parle de cet Héiiodore avec éloge. Il fut suivi par Achille Tatius qui , tout grand mathématicien qu'il étoit, après avoir donné au public un savant traité de la sphère, ne dédaigna pas de s'égayer sur les aventures galantes de Clitophon et de Leucippe. Voiln ce qui regarde les

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Grecs du moyen âge, c'est-à-dire ceux qui ont vécu sous l'empire du grand Théodose et de ses fils.

Nous ne voyons pas que les Romains, dont le génie étoit plus sévère^ se soient beaucoup exercés à écrire de ces poëmes en prose, ou du moins il faut que le temps les ait fait périr, car ce (lui nous reste des fragments de Pétrone est avec raison considéré par les savants plutôt comme une satire que comme un roman, et Y Ane dor d'Apulée^ qui pourroit mieux mériter ce titre, n'est à proprement parbr qu'une paraphrase d'un plus petit jeu d'esprit de Lucien , dont il a voit emprunté le dessein et la plus grande partie des principaux incidents de sa fable.

Depuis les fréquentes et nombreuses inondations dont les peuples du Nord couvrirent les différentes provinces de l'empire romain, l'Europe eut bien d'autres fusées à démêler et fut en trêve pendant sept ou huit siècles avec ces mensonges de plumes. Je dis T Europe, parce qu'ils passèrent eu Asie en ce temps-là , et que les Arabes et les Persans, avec les sciences positives, adoptèrent encore les fictions ingénieuses, comme conformes au caractère pompeux et fleuri de leurs expressions. Mais, à mesure que la barbarie des Goths et des Lombards s'éloigna de nous, l'imposture recommença de gagner du terrain. Ce fut en Italie que repvllula ce désordre par les visions obscures et extravagantes du Dante, les nouvelles amusantes et licencieuses de Boccace, et les poésies tant vantées de Pétrarque, qui , à mon avis, durent à la grâce de la nouveauté la meilleure partie de leur réputation. Ce n'est pas que nos Provençaux ne leur aient disputé cette prétendue gloire, et ils soutiennent encore aujourd'hui que c'est à leurs trouvères que l'Italie doit ses plus ingénieuses inventions. Je ne prétends pas juger ce procès; mais, quoi-

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qu'il en soit, le goût en fut si universellement réijandu 'j[ue ce ne fut après cela qu'un combat continuel <?:itre les nations qui se piquèrent de politesse^ à qui mentiloit le mieux.

Le quinzième siècle de notre époque et celui qui le suivit furent marqués par de grands exploits militaii'es et de fameuses révolutions d'État. Ce fut dans le premier que les Turcs, sous Mahomet II, détruisirent l'empire des Grecs et que notre jeune roi Charles VIII cornet sur les Aragonais le royaume de Naples. Le second fut plus de la moitié occupé des guerres de Louis XII en Italie et de celles que la jalousie persouuelle. autant que celle d'Étal, alluma entre l'empereui Charles -Quint et notre grand roi François I^r, continuées par Henri II, son successeur. Les poètes en prose de ce temps-là, pour s'accommoder au génie dominant, ne fondèrent lems inventions grossières que sur des prodiges de valeur ; et ceux qui outrèrent le plus l'in- \Taisemblance furent estimés avoir le mieux réussi. Les Espagnols oumrent cette carrière , confoiTuément au caractère hj-j'erbolique de leurnation; et le fameux roman d'Amadis, duquel, comme du cheval de Troie, sortit une foule de guerriers fabuleux , qui seuls extt'r- ]ïdnoient les géants, dissipoient les aimées et détniisoient les royaumes, de\-int bientôt une pépinière de pareilles extravagances. De cette imitation \icieuse naquirent les romans des Chevaliers de la Table Runde, des Douze pairs de France, du Chevalier du Sole l, et une infinité d'autres, dont les auteurs sembloient avoii^ pris à tâche de se surpasser eu impertinences et à faire au bon sens une plus rude guerre.

Le monde cependant se lassa bientôt d'être pris pour dupe si grossièrement, et ce prétendu merveilleux dont • •n Vavoit ieuiré pendant quelque temps ne parut plus

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à ses yeux que comme des songes monstrueux de fébricitants. Messieurs les auteurs se trouvèrent obligés de l'aisser d'un cran ; et bien qu'ils continuassent à fonder sur l'invention l'espérance de leur réputation et de leur subsistance , ils se résolurent à revêtir cette làenheureuse invention d'un peu plus de vraisemblance; ils se moulèreDt, pour y réussir, sur les riantes descriptions que leur avoient laissées les anciens poètes du fameux siècle de Saturne, où les passions douces étoient les dominantes. Ce fut alors que le Parnasse romanesque ])rit une nouvelle face et que l'on ne vit plus paroitre sur la scène que des bergers amoureux et de galantes bergères. Il parait que Sannazar fut un des premiers qui mirent en vogue cette invention dans les délicieuses campagnes de Pausilippe. Les ingénieuses inventions de son Arcadie furent suivies, en Espagne, par la Diane de Monte-Mayor, et en Angleterre par une autre Arcadie de Sidney. Si nos Frauçais n'inventent pas aisément, comme ils en sont accusés par les autres nations, du moins ne peut-on pas disconvenir qu'ils n'aient un merveilleux talent pour embellir et perfectionner les inventions des autres. C'est ce que fit voir, à ce sujet, l'ingénieiLX Honoré d'Urfé, dans sou incomparable AUrée, où non -seulement il rassembla les grâces de tous ceux qui l'avoient devancé, mais il y en ajouta un si grand nombre de nouvelles et de supérieures que , malgré l'inconsUnce de la langue française, dont son ouvrage commence à ressentir les atteintes, il y a apparence que sa réputation ne finira qu'avec la même langue.

Quelque amusantes que fussent ces bergeries, le goût n'en subsista pas longtemps ; elles parurent absurdes dans leur hypothèse et impraticables dans leur exécution. Desmarets les battit en ruine dans sa satire

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du Berger extravagant , comme avait fait des chevaleries l'Espagnol Michel Cervantes, dans son ingénieux roman des Aventures de Don Quichotte. Mais le Protée de l'esprit humain , qui se transfigure en mille formes différentes, ne se tint pas battu pour tant de mauvais succès. On inventa les romans allégoriques, tel que fut V Argents de Barclay. On en fit d'autres de pure imagination, comme le Polexandre de Gomberville. Enfin on se fixa sur une autre espèce plus spécieuse, qui, appuyant quelque fondement sui' la vérité de l'histoire, semhloit l'embrasser pour la poignarder plus sûrement. De là naquirent les Cassandre, les Cléopâtre, les Cyrus, les Clélie, et plusieurs autres semblables ouvTages où leurs auteurs établissoient l'amour pour le centre et le prerciier mobile de toutes les grandes actions de leui's héros, et faisoient tourner aubDur de ce pivot les plus fameuses révolutions qui soient arrivées dans le monde. Le sujet principal en étoit orné de tant d'épisodes galants, de tant de portraits bien touchés , de tant de pompeuses descriptions de fêtes, de palais, de batailles, de naufrages, que cette lecture, soutenue d'ailleurs par la beauté du langage et la suspension de l'esprit, ne pouvait manquer d'être fort divertissante. On se lassa néanmoins de cela comme du reste ; on en connut le faux au travers des ornements ambitieux dont il étoit revêtu ; on se scandalisa de voir rapporter à nos mœurs la sévérité de celles des héros de l'antiquité; on s'indigna d"y trouver Lucrèce coquette et Brutus galant; et ce qui surtout en dégoûta le putdic, ce fut la longueur de ces ouvrages, qui ne sjiiipathisoit pas avec l'impatience française. Elle court après le dénoùment, et ne souôie qu'à regret qu'on lui en fasse acheter le plaisir par de longues lectures, quelque soin

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que l'éloquence et l'industrie puissent prendre pour les lui rendre supportables.

Ce déclin des romans de longue haleine obligea no? auteurs de ces livres, que les Espagnols appellent de entretenimiento, et que nous pouvons nommer d'amusement , à changer de batterie et à passer tout à coup d'une extrémité à l'autre. Ils convertirent leurs compositions de ce grand nombre de volumes en écrits volants de dix à douze feuilles, et se jetèrent sur ce qu'on nomme Nouvelles. Ils changèrent leurs héros en personnages de médiocre condition, et même quelquefois de la plus basse, pour se réconcilier avec cette vraisemblance qu'ils avoient si fort outragée.

On fouilla dans la poussière de toutes les bibliothèques pour en extraire les anciens auteurs de nouvelles italiennes et espagnoles. Boccace, Pogge, Straparole, Giraldi furent habillés à la françoise. Cervantes, Montalvan, Marie de Zayas apprirent à parler notre langage, et l'on ajusta la Reine de Navarre a la mode de notre temps. Chacun de leurs traducteurs les masqua tout de son mieux pour déguiser ses larcins et se para sans scrupule des phmies d'autrui. Scarron fut un des premiers qui s'en avisèrent, et le succès qu'il eut dans quatre nouvelles tirées de l'espagnol, qu'il donna au public, excita si fort ses confrères les auteurs à rechercher cette espèce de gloire, que l'on vit bientôt la librairie fourmiller de mauvaises nouvelles, conmie elle l'avoit fait , à son exemple , de méchants vers burlesques, détestables copies de l'enjouement de cet excellent original. Mais nos François ne se contentèrent pas de traduire ou d'imiter en matière de nouvelles; ils en forgèrent à ^en^à l'un de l'autre, et l'on en vit éclore des couvées nombreuses pendant trente ans, jusqu'à ce que la Princesse de Clèves, ouvrage

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également délicat et poli , imposa silence à tous ces écrivains de balle, par le désespoir où il les réduisit de pouvoir atteindre à sa perfection.

Ce fut alors que nos gens se ruèrent sur l'histoire et la mirent en lambeaux. Il falloit bien satisfaire à la démangeaison d'écrire, à l'avidité des libraires pour le gain, à l'amour du françois pour la nouveauté ; car il en v£ut à quelque prix que ce soit, et à la liarbe de Salomon, qui a dit, il y a plus de trois mille ans, qu'il n'y avoit rien de nouveau sous le ciel. Pour cet effet, nos beaux esprits détachèrent du corps des anciens historiens ce qui leur parat le plus brillant, et de plus propre à exciter la curiosité. Ils en composèrent de petits volimies de cinq ou six heures de lecture, où ils ne manquèrent pas de coudre leurs conjectures et leurs raisonnements. Ils fouillèrent dans le cabinet et jusque dans le cœur des princes ; ils pénétrèrent dans leurs pensées les plus secrètes ; ils firent à leur manière une liaison de tous les événements des temps dont ils écrivoient ; ils les attribuèrent à telle cause qu'ils jugèrent à propos; et ces politiques modernes, du fond d'un grenier ou de l'obscurité d'une cellule, décidèrent en maîtres de tout ce qui s'étoit passé sept ou huit siècles avant qu'ils vinssent au jour. Ainsi le monde insensiblement se trouva rempli de Maiml^ourg et de \arillas, et connut cependant bientôt la supercherie que de bonnes plumes, mais infidèles, faisoient à sa crédulité.

Enfin l'industrie des auteurs, chassée de tant de postes différents, s'avisa, pour dernière ressource, de se jeter à corps perdu dans le retranchement de ce que l'on appelle Mémoires ou Commentaires. Ils avoient observé combien, parmi les anciens, on conserve encore de respect et d'estime pour ceux de Jules César et de l'emperem- Marc Aurèle ; et parmi ceux de notre

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uatiou, quel crédit avoit maintenu ceux de Philippe de Gummines et du maréchal de Montluc. En effet , ces sortes d'ouvrages paroisseut hors d'atteinte ; et, pour me servir des termes des jurisconsultes, au-dessus de toute exception. On les considéi oit comme les sources de l'histoire les plus pures , comme les productions de gens qui avoient agi de la tête et de la main dans les événements dont ils faisoient le récit, et auxquels, par conséquent, on ne pouvoit refuser d'ajouter une entière foi. Il ne fut donc question, après cela, pour les auteurs des nouveaux livres, que de faire des extraits des gazettes du temps qui les avoit immédiatement piécédés ; de mettre à la tète de ces extraits quelque nom d'un homme qui eût été dans l'emploi , et d'égayer ce tissu par quelques contes familiers qui donnassent à tout le reste un air de vérité. Cela réussit, et le public voulut bien encore mie fois être troiupé, parce qu'il l'étoit assez finement. C'est ce qui donna pendant quelque temps une grande vogue à cette fouie de Mémoires que l'on intitula de Bassompierre , d'Aragon, de Roche fort, de Grummont , et autres semblables, qui u'avoient rien autre chose que le titre de leurs auteurs prétendus. On commence présentement à se détromper de cette imposture ; et si le peuple en est encore infatué, ceux qui ont quelque teinture de bonne critique démêlent facilement cet artifice et rendent justice à la mémoire de plusieurs grands hommes sur le tort que l'on fait à leur réputation en abusant impunément de leurs noms illustres pour un petit intérêt de librairie. Permettez-moi, Monsieur, d'ajouter à tous les mets différents que je viens de vous servir, une espèce de hors-d'œuvre ; ce sera, si vous le trouvez bon, les livres de voyage. Ce n'est pas que le fond n'en soit excellent, et que l'on ne doive avoir beaucoup d'estime pour ces

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illustres Argonautes , qui , par des fatigues immenses et par l'exposition de leur vie à une infinité de dangers presque inévitables , ont fait des découvertes qui nous facilitent le moyen de faire le tour du nonde sans sortir de notre cabinet. Mais c>st une marchandise si fort mêlée, qu'il est comme impossible d'en séparer le vrai d'avec le faiLX. Ces livres sont en partie composés par des auteurs ignorants : ôtez-les de la manœuvre d'nn vaisseau ou de la connoissance du rumb des vents , ils ne savent plus où ils en sont. Dans les pays qu'ils ont parcourus ils ne découvrent rien au delà du cours d'une rivière ou des ruines d'un château , ou d'un caravansérail ; d'autres, plus éclairés, mais plus fourbes, ont chargé de leurs conjectures le peu qu'ils ont pu pénétrer, en courant, dans les mœurs, la religion et le gouvernement des nations les plus reculées.

Vous en trouveiez qui se sont enivrés avec le roi de Perse, qui ont pesé Jusqu'au dernier carat tontes les pieiieries du Mngol; qui, par la confidence d'au eunucpie ou d'un page, ont été informés exactement de tous les secrets impénétrables du sérail de Constantinople et de la coquetterie impraticable de ses sultanes. D'autres enfin, sans quitter le coin de leurs foyers, nous ont donné sur la foi d'autrui le détail de tous les carbets des sauvages, et le rôle exact de tous les chrétiens qu'ils ont boucanés dans le carême ; et tout cela débité avec d'autant plus de hardiesse, qu'ils ont compris que la plupart des hommes s'en rapporteroient plus volontiers à leur parole, qu'ils ne se donneroient la peine de l'aller vérifier sur les lieux. Ce qu'il y a de plus ridicule à tout cela, c'est que, comme les soldats de Cadmus , ils se détruisent les uns et les autres , et se donnent à tout propos d'illustres démentis, en cela seul uaiquement véritallps. De telle soite que dans l'em-

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Larras de se déterminer auquel on doit ajouter loi, il ne reste d'autre parti à prendre que celui de ne croire à pas un d'eux.

A quoi doit aboutir, me direz-vous, toute cette généalogie de mauvais livres? Voici un discours qui donne dans le défaut que les architectes condanment en certains édifices, dont le frontispice est plus grand que tout le reste du bâtiment. Doucement, s'il vous plait, ce n'est pas ici une pièce que j'aie prétendu revêtir de toute la régularité des ouvrages que l'on a dessein d'exposer au grand jour; c'est un entretien familier avec un ami, où l'esprit se donne la libellé de s'égayer sur tout ce qui se présente à lui, et dont le désordre fait la principale beauté , comme la vue des rochers et des falaises n'arrête pas quelquefois moins agréablement les regards que les alignements des allées et les compartiments des parterres. Mais, après avoir repassé sur toute la parenté des impostures des auteurs, il est temps de venir aux mémoires attribués au cardinal de Retz, et de commencer à vous faire juger de ce que peut être ce livre en vous donnant une légère idée de la race dont il est sorti. Je viens présentement au fait , et je prétends vous faire toucher au doigt que le livre que vous m'avez prêté et qui est intitulé : Mémoires du cardinal de Hetz, n'est point un ouvrage de ce cardinal , mais que c'est une de ces fraudes luci atives par lesquelles les auteurs et les libraires, sous l'amorce d'un beau nom , ont coutume d'en imposer à la crédulité des lecteurs.

Je tire ma première preuve de la fausseté des faits que je trouve dans ce livre, et que monsieur le cardinal de Retz n'aurait pas pu ignorer, ni alléguer contre la notoriété publique. Telle est la fausseté que l'on avance contre monsieur le cardinal Mazarin, que Tau-

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t*ur soutient avoir été d'une naissance basse. Cela ue peut pas être vrai à toute rigueur : vous savez , Monsieur, que j'ai demeuré quelque teiups au Palais Maz.irin; car enfin.

Ou nai-je point porte la honte de mes fers ?

pour parler avec TAlphée de Quinault. Du moins n'alkz pas donner mie mauvaise interprétation à cette citation. Je ne prétends en faire aucune application particulière , et je prétends dire seulement qu'un homme qui est né litue, est une grande dupe de se réduire à consumer les plus billes années de sa vie dans un esclavage volontaire. Quoi qu'il en soit, c'est au palais Mazarin que j'ai appris, par de bons et fidèles auteurs, et qui n'avoient pas plus lieu d'y être contents que moi , que monsieur le cardinal Mazarin, qui pour lors étoit mort depuis longtemps, et dont par conséquent ou n'espérijit plus de faveurs ni on ne craignoit plus de disgrâce?, étoit d'une maisou qualifiée de Sicile ; que son père, véritablement assez mal partagé des biens de la fortune , et dt venu la chercher à Rome ; qu'il y en avoit fait une espèce en devenant capitaine des gardes du pape Innocent X, et que dans la suite il avoit marié une de ses filles à l'aîné de la maison de Mancini, qvi, après les quatre premiers barons romains (qui sont^ comme vous le savez, Ursin, Colonne, Conti et Savelli ' ne cédoit en ancienneté de race ni en dignité à aucune maison de l'état ecclésiastique ; et ii ne faut pas croire que la demoiselle Mazarin fût entrée dans cette alliance par la porte dorée, comme on voit aujourd'hui qu'il se pratique par plusieurs de nos gi ands seigneurs, qui épousent des filles sans naissance pour rétablir leurs affaires ; car la maison des ilazarin navoit pas encor e

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mis le pied dans le palais de la fortune, et la dame de Mancini n'a voit jamais eu de dot que dix mille écus romains. Tout cela sont des faits que monsieur le cardinal de Retz ne pouvoit pas ignorer. Mais si l'on veut dire que c'est im trait de malignité qui lui est échappé contre son rival d'ambition, voici d'autres faits où la même exception ne peut point avoir lieu.

Dans une assemblée célèbre du parlement, tenue en l'année i65i, pour essayer ou de pacifier les troubles de l'État ou de soutenir la faction contre la cour, tous les seigneurs du parti de la Fronde s'y trouvèrent en grand nombre. M. de Beaufort, alors mécontent (in parti, fut le seul qui n'y parut point ; sur quoi l'auteur des Mémoires fait dire au cardinal de Retz : // faut avouer que M. de Beaufort et M. d'Angoul&me sont les seigneurs les plus pacifiques du royaume et qui se donnent le moins de mouvement. Et, pour faire sentir It force de ce bon mot : v< Vous remarquerez, ajoute-t-il, « que M. d'Angouléme étuit alors âgé de plus de « quatre-vingt-dix ans, et détenu dans le lit dont il ne M sortoit point depuis plusieurs années. » 11 y a dans cette réflexion autant de fausseté que de mots. En premier lieu, si Charles de Valois, duc d'Angoulenie et fils légitime du roi Charles IX, avait eu, en i65i, plus de quatre-vingt-dix ans, il auroit été presque aussi vieux que le roi, son père, qui n'avoit que neuf ans quand il parvint à la couronne, en i562 : M. d'Angouléme n'en a pas vécu plus de soixante-dix-huit. Secondement, bien loin que ce prince fût réduit à garder le lit les dernières années de sa vie, il jouit jusqu'à la fin de ses jours d'une parfaite santé; et même peu de temps avant sa mort il épousa une jeune fille de la maison de Nargonne, qui lui a survécu plus de quarante ans, et qui a été connue de toute la cour, demeu-

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laat aux Filles de Sainte-Elisabeth . dans la réputation d'une haute vertu. Et ce qui achève de convaincre de fausseté ce prétendu bon mot, c'est que, dans le temps que Ion avance qu'il fut dit, M. d'Ang-ailème le père étoit déjà mort, il y avoit plus d'un an; car il cessa de vi^Te au commencement de i65o. Vous savez bien. Monsieur, que je ne suis pas ignorant de ces particulalaritës, ayant demeuré quinze ou seize ans à l'hôtel d'Angouléme, au service de madame Henriette de La Guiche, veuve de mouseigneur Louis de Valois, fils de ce duc d'Angoulème dont il est ici question. Ces faits n'étoient pas si obscurs qu'ils pussent être ignorés de monsieur le cardinal de Retz ; et si c'étoit véritablement lui qui fût l'auteur des Mémoires que Ton nous suppose sous son nom, il n'auroit eu garde de tomber dans de semtdables anachronismes.

J'ajouterai à la fausseté de ces deux premiers faits, celle d'un troisième qui m'est fort présent; car je n'entends parler que de ceux qui sont de ma connoissance, et infér^^r par là que la plus grande partie du livre en question est du même caractère. Le faux cardinal de Retz parle, en deux endroits, d'un jeune homme de Paris, nommé Noblet, qui, pour lui sauver la vie, s'exptosa dans nne occasion où M. de Uirochefoucault le tenoit enfermé entre les deux battants de la porte de la grand'chambre du Palais de Paiis. J'ai connu trèsparticulièrement ce Noblet . et j'ai été pendant dix ans en société de repas et de jeu avec lui. Il étoit frère d'un architecte associé avec Villedot pour Texplanation de la butte Montmartre, où ils construisirent ensemtde plusieurs maisons. Noblet, dans le temps que je l'ai fréquenté , étoit un vieux garçon , demeurant dans la me Saint-L uis au Marais, qui aimoit la joie, et qui, après avoir mangé son patrimoine, subsistoit d'une

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pension de deux mille livres que monsieur le cardinal de Retz lui avoit assignée sur un de ses bénéfices , et dont il a joui jusqu'à sa mort. Je lui ai souvent entendu raconter de quelle nature étoit le service qu'il avoit rendu à ce cardinal. Ce n'étoit pas entre deux portes, ni dans les derniers troubles de Paris en i65i; ce fut en l'année 1649, aux premières barricades, et en pleine rue de TArbre-Sec, où il avoit relevé un mousquet qu'un artisan alloit lâcher à bout portant sur monsieur le coadjuteur. Le feu prit comme Noblet le tenoit par le bout , et il en eut deux doigts de la main gauche emportés, qui ne l'empechoient pas de bien mêler les cartes. D'ailleurs, l'épitliète de jeune garçon de Paris ne lui convenoit pas, comme le livre la lui donne ; car, en Tannée 1670, que j'ai commencé à le pratiquer, il avoit plus de soixante ans , et par conséquent plus de quarante quand il exposa sa vie pour sauver celle de monsieur le coadjuteur. Doit-on penser que ce seigneur, qui avoit une si excellente mémoire, comme nous le dirons ci-après, pût en manquer pour des circonstances si remarquables pour lui, et où il s'agissoit du plus grand danger qu'il ait couru de sa vie.

Vous avez connu monsieur Tabbé Charrier, qui n'est mort que depuis quelques mois. G'étoit un homme sorti d'une famille des plus distinguées de Lyon, d'une probité connue, et dont le mérite lui avoit procuré l'abbaye de Quimperlay dès le ministère du cardinal de Richelieu. Son abbaye étoit en Bretagne, pays où sont situés les plus grands biens qui ont appartenu à la maison de Retz, et où j'estime que notre cardinal étoit né 11 n'y a pas encore deux ans que notre abbé étant dans notre province, assuroit que l'on verroit bientôt paroitre une histoire du cardinal de Retz, et qu'il avoit reçu des lettres de Hollande par lesquelles certain homme de sa

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counoissance le prioit de lui vouloir envoyer des mémoires qui puissent aider à ce dessein. Concluez par-là de quelle boutique est sorti ce livre, que l'on a jugé à propos de parer de l'illustre nom de ce cardinal, pour donner vogue, sous ce passe-port , à toutes les fausseté;^ dont il est rempli.

A ces inscriptions de faux, tirées de faits incontestables, j'ajouterai d'autres preuves, qui, bien qu'elles ne soient pas vraisemblables, ne me paroissent pas moins concluantes. Dans les crimes capitaux, on fait souvent le procès aux coupables sur de violentes présomptions : la première sera que monsieur le cardinal de Retz avoit composé ses Mémoires en latin, et que moi-même je lui en ai ouï réciter de fcrts beaiLX morceaux en cette lan^e, chez monsieur le maréchal d'Albret, après sou reto r de Rome. Il assuroit même qu'il n'en avoit jamais rien écrit, et qu'il les avoit mis en ordre par un seul effort de mémoire. J'en ai appris une circonstance assez singulière par un de ses aumôniers, homme d'esprit et de probité : c'est que quand il }■ vouloit changer quelque période, il le faisoit avec la même facilité que nous avons à effacer avec la plume les premiers traits de l'écriture pour en substituer d'autres à leur place, et ne se ressouvenoit non plus de la première manière que si l'éponge y avoit passé, tant il avoit d'empire sur sa mémoire : faculté de notre àme qui n'est pas toujours si soumise ni si obéissante, et qui ne nous représente que trop souvent ce que nou> voudrions oublier, pendant qu'elle nous refuse à tous propos des idées que nous souhaiterions de rappeler. A la vérité , ce n'est pas une preuve fort concluante que ce cardinal n'ait pas écrit ses Mémoires en françoi?, parce qu'il les avoit premièreme!it ébaui^hés en latin. Le fameux jésuite Mariana. après avoir composé sou

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Histoire d'Espagne en la langue savante , la traduisit bien lui-même en sa langue maternelle ; et j'ai ouï dire à feu M, Ménage qu'il savoit de bonne part que si M. de Thon ne fut pas mort si tôt, il auroit mis en françois sa belle et curieuse histoire. Il auroit, par ce travail , épargné bien de la peine et des bé^Ties à ses lecteurs, pour déchiffrer tant de noms propres qu'il a jugé à propos de latiniser.

Mais si Ton peut sauver de ce reproche les Mémoires que nous tenons sur la sellette, comment les exerapterat-on de celui qui se tire de l'inégalité du style? C'est la méthode que les plus fameux critiques ont coutume de tenir, pour établir la supposition des écrits qu'ils veulent attaquer, que de comparer ces ouvrages avec d'autres des mêmes auteurs ou de leurs contemporains, pour faire juger par cette comparaison de ce que l'on doit en croire. Apicius, ce célèbre débauché dont l'intempérance et oit si grande qu'il s'empoisonna de désespoir après avoir supputé sur son livre de compte qu'il ne lui restoit plus que deux cent mille écus pour les employer en bonne chère, sur quoi Martial dit agréablement qu-e jamais il n'avala de morceau plus cher; ce même Apicius, dis -je, nous a laissé ou du moins on nous a donné sous son nom, un livre de cuisine, dans lequel il enseigne la composition des ragoûts qui étoient en usage de son temps ou que lui-même avoit inventés. Adrien Turnèbe ou Tournebœuf, un des plus éclairés critiques des derniers temps, a soutenu en quelque endroit que ce livre ne pou voit être d' Apicius, à qui on l'attribuoit, parce que ce fameux dissipateur avoit vécu sous lempire de Tibère et que ses expressions ne répondoient pas à la belle latinité qui étoit en vigueur en ce temps-là. Les Mémoires en question peuvent être attaqués par le

Rfmarques nisTORioiES. 357

même raisounement. Non-seulement ils ne répondent, pas à la pureté du style dont on s'est servi dans le milieu du règne de Louis le Grand, où ils dévoient avoir été écrits^ mais ils ne sont point confoi-mes au style du même auteur au'iuel on les attiibue. Nous avons de sa façon cette l>elie histoire de la Conjuration de Fiesque contre la république de Gênes, qui est un des plus beaux morceaux qui aient paru en n«]itre langue, où la netteté des pensées coucourt partout avec la pureté de l'expression. Qui pouiTa s'imaginer, en comparant cet ouvrage avec les Mémoires, que ce puisse être <ies productions du même auteur ? Je sais qu'à la vérité on varie quelquefois de style suivant la diversité des matières ou des âges auxquels on émt ; mais ce n"est jamais si fort, qu'il ne s'y conserve toujouis quelques traits de conformité , tel que l'ingénieux Ovide nous la représente dans les heures qui assistaient autour du trône du soleil : « Elles n'avoient pas toutes le même « air de visage, dit-il; mais aussi ne l'avoieut-elles pas « si ditféreot, que l'on n'y pût remarquer quelques trait? « de ressemblance. »

Mais ce n'est pas seulement avec les autres ou\Tages de notre auteur que les mémoires qu'on lui attribue ne sont pas conformes : leur composition est très-inégale en elle-même. A la vérité, j'y ai remarqué deux assez beaux endroits et raisonnablement bien touchés ; l'un, dans le premier volume, qui concerne les degrés par lesquels la puissance arbitraire est arrivée en France à son apogée; et l'autre, dans le quatrième tome, qui est la description du conclave où le pape Alexandi^e MI fut élevé au pontificat. Le premier est une matière rebattue et pillée dans les libelles de nos François réfugiés ; le second n'est qu'une espèce de traduction de la relation italienne du conclave du pape Chigi, qui est imprimée

35S Remarques historiques.

avec plusieurs autres conclaves dans une compilation aue Ton a faite, et que je conserve dans mon cabinet. 11 faut encore avo ler que dans cet ouvrage, parmi les obscurités dont il est enveloppé, on entrevoit parfois briller quelques bons mots comme des éclairs dans un nuage. Tel est celui qu'il rapporte au grand Condé, qui, parlant du tour que les auteurs donnoient aux affaires et aux intérêts des grands , dans les libelles qu'ils semoient parmi le peuple : « Ces marauds, disoit-il, nous » font agir et parler comme ils agiroient et paileroient » s'ils étoient à notre place. » Ce grand prince, qui avoit autant de savoir que de valeur, pouvoit bien avoir pris ce trait de l'histoire d'Alexandre, qui, sollicité par un de ses généraux d'accepter les offres que lui faisoit Darius de l'une de ses filles et de la moitié de ses États, en lui disant que s'il étoit Alexandre il se contenteroit de cette offse : « Et moi aussi, reprit ce jeune conqué- » rant, si j'étois Parménion. » S'il y a quelques traits de cette qualité dans nos Mémoires, il faut convenir qu'ils y sont clair semés, et qu'il s'y en répand nombie d'autres qui me paroissent bien froids.

Tout le tissu de cet ouvrage est un chaos, une obscurité perpétuelle et impénétrable, si ce n'est à force de contention d'esprit. L'auteur, en certain endroit, paile d'une conversation qu'eut un jour son cardinal supposé avec le duc Charles de Lorraine, où ils se payèrent réciproquement d'un si profond galimatias qu'ils parlèrent ensemble plus d'une heure sans entendre un seul mot de ce qu'ils se disoient l'un à l'autre, dont ils rirent ensuite de bon cœur dans un éclaircissement qu'ils eurent au Luxembourg sur ce sujet. Il seroit à souhaiter que le cardinal imaginaire voulût entrer en conversation avec nous pour nous interpréter une infinité d'endroits de son livre qui sont d'un pareil caractère. On

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y affecte ime manière de parler qui, à force de laffiueiiient et de choix dans les termes, n'est rien moins que iiatuielle ni du bel usage de la cour, dont celui que l'on fait parler avoit ime si grande pratique. Il s'y rencontie nombre de mots dont Richelet et Furelière ne firent jamais mention. Vous voyez presque à cliaque page que l'auteur, qui sent son embaiTas, est obligé de vous dire : Je m'explique; et quand il s'est expliqué, il se trouve encore que son explication en demanderoit une autre. Que diions-nous de cette répétition dégoûtante de certaines expressions favorites où il prétend briller ? — Je savais le dessous des cartes, je connoissois le dedans df la machine. — Je conviens que ces métaphores s<tnt supportables pour exprimer figurément que l'on sait la tin d'une intrigue, le secret d'une négociation, les motifs tachés qui font agir ceux avec qui l'on trait-e ; mais quel est le lecteur délicat qui ne sente soulever sa Inle à lui ent:'udre si souvent redire la même chose? Non, monsieur l'auteur que je ne conuois point, et que je ne me soucie pas de connoître , ce n'est point ainsi que s'expliquoit l'éloquent auteur de la Conjuration de Fiesque.

Puisque vous me voulez ti-omper.

Trompez-moi mieux que vous ne faites.

Encore deux petites observations , Mi.^nsieur, et je vous quitte. J'ai deux volumes ia-quarto intitulés : Journal du Parlement, qui contienneut les plus signalées aventures de cette fameuse rébellion de Paris sous la minorité du feu roi, où sont rappelées date par date toutes If^s délibérations du parlement à cette occasion. Comptez, Monsieur, que notre historien en fait un extrait si fidèle, que jusqu'à la distril»ution de Touvrage, et presque partout aux mêmes termes, il ne s'en est point

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écarté. Je ne fais aucun doute que l'auteur des mémoires n'ait mis en œuvre ces matériaux, avec la liaison de quelques épisodes qu'il y a cousus, partie inventés et partie véritables, et le tout cimenté par la malignité qui se trouve répandue dans les pasquinades de ce tempslà, qui se sont conservées dans les bibliothèques des culieux. A quoi, pour donner un plus grand air de vérité originale, ou a artificieusemeut affecté de semer quel ques lacunes qui pussent faire juger qu'elles partent de quelque manuscrit curieux auquel l'auteur n'avait pas mis la derniève main ou qui n'avoit pas été assez soigneusement conservé ; car nos beaiLX esprits, sur toutes choses, sont curieux de lacunes; et j'en connois tel qui donneroit volontiers la moitié de son bien pour déterrer quelque vieux manuscrit où celles de Pétrone fussent remplies. Telle est la malignité du cœur humain, tel est son goût pour la satire. Ce sont ces sortes de livies que l'on s'arrache des mains, que l'on débite sous le manteau, et dont il ne faut qu'un ou deux pour faire la fortune d'un libraire.

Je n'ai plus qu'un coup à porter à mon adversaire, que j'ai réservé pour le dernier comme le plus mortel ; ce n'est qu'une conjecture, mais elle est pressante. Trouvez -vous quelque apparence, Monsieur, qu'un homme du génie, du poids, de la dignité, de la réputation de monsieur le cardinal de Retz, ait voulu tracer un si vilain portrait de lui-même pour le laisser à la postérité? Il se représente, dans sa jeunesse, comme im ecclésiastique libertin, duelliste, incestueux, méditant l'enlèvement de sa cousine germaine et l'assassinat d'un cardinal , ministre de son roi. Dans un âge plus avancé et déjà revêtu du sacré caractère d'archevêque, vous le voyez, par sa propre confession, vous le voyez, dis-je, dépeint comme un hypocrite fieffé, faisant

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sen ir aux mes de son ambition rextérieur d'une religion simulée; vous le voyez le corrupteur perpétuel des femmes et des filles de la cour et de la ville, en faisant servir ses intrigues galantes à celles de ses factions; d'un esprit si léger, qu'il se mit en tète de pouvoir être reçu à faire le soupirant de la reine , sur l'unique fondement de ce que cette princesse avoit remarqué qu'il avoit les dents blanches. Sa politique est si flottante et si incertaine, que tour à tour il se jette à corps perdu dans tous les partis qui se présentent; tantM ami du cardinal Mazarin . et peu après son ennemi juré et irréconciliable , parfois dans les intérêts du grand Condé, et un moment après lui tournant le dos, jusqu'à se rendre suspect d'avoir voulu le faire assassiner. Attaché à monseigneur le duc d'Orléans par la protection qu'il en recevoit, et le dénigrant continuellement sur sa mollesse et ses irrésolutions; attaquant toutes les femmes sur le point essentiel de la réputation ; et , après avoir commencé par la reine , qu'il traite sans ménagement de coquette, il déchire toutes les princesses de son temps, jusqu'à celles dont la réputation étoit hors d'atteinte , telle étoit madame la princesse de Guémené. aïeule des princes qui portent aujourd'hui cet iUustre nom, que j'ai eu l'honneur de counoître, comme amie particulière et voisine de madame d'Angouléme, qui la voyoit souvent, sur le pied qu'elle avoit toujours été dans le monde, c'est-àdire d'un modèle achevé de sagesse et de vertu.

Que l'on me donne un exemple dans les siècles anciens ou dans les modernes d'im homme d'un haut rang, pi<5ué de l'ambition de se faire un grand nom, qui ait voulu écrire sa ^"ie avec de pareilles taches, et qui se s«jit fait un plaisir de se peindre en laid à tous les siècles à venir. Il n'y a qu'un fonds de piété chré-

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tienne et d'humilité profonde qui ait pu obliger un saint Augustin à faire une confession publique de sts fautes, qui n'approcboient pas des crimes que l'on nous représente ici; et je n'estime pas que l'on prétende nous livrer notre cardinal pour un homme du caractère du saint évéque d'Hippone. Celui-ci gémissoit de ses fautes les plus légères : cet Augustin moderne tire vanité de ses plus grands crimes. Qu'on ne m'allègue point que c'est une amie à qui il adresse ces mémoires, et qu'il ne prétendoit pas qu'ils pussent devenir publics. Amie tant qu'il vous plaira ; il n'y a personne de bon sens qui aime à faire des confidences si complètes de ses turpitudes. On ne veut point perdre l'estime de ses amis en leur manifestant un si grand nombre de faiblesses ; et quand l'effusion du cœur engageroit à en découvrir quelques-unes dans la conversation, toujours un homme de bon sens se garderoit-il bien de donner des preuves par écrit contre lui-même.

Vous voyez, Monsieur, que pour n'avoir lu ce livre qu'en courant je n'en ai pas moins reconnu le faible qui saute aux yeux de toutes parts. Mais que prétends-je inférer de tout ce long raisonnement? Le voici : « Plût aux » dieux, disoit un tyran de Rome, que le peuple romain » n'eût qu'une seule tète, pour la pouvoir abattre d'un » seul coup ! » Ce sentiment étoit barbare, impie, digne d'exécration ; rendons-le légitime en le tournant sur un objet. Plût au ciel que tous ces romans mitigés que l'on nous débite sous le titre de Mémoires fussent tous réduits à. un seul, afin de les pouvoir tous confondre par la seule censure de celui que j'attaque! Ils se parent de noms illustres pour nous déguiser leur turpitude ; ils se couvrent avec insolence du masque de la bonne foi pour égorger la vérité et empoisonner les justes idées que l'on prétend se former de l'histoire. Ce seroit là

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qu'on devroit exercer toute sa sévérité, plutôt que contre quelques jeux indifférents de poésie, qui ne tirent pas à grande conséquence, parce que ceux qui les lisent ne les prennent que pour les prix qu'ils peuvent valoir.

Nous avons cru devoir reproduire cette pièce, malgré le caractère superficiel et incomplet des critiques que Sénecé aventure ; comme elle a rapport aux Mémoires du Cardinal de Retz, elle a e'té l'objet d'une certaine attention ; d'ailleurs, les ide'es ge'nérales exprimées dans cette pièce et dans la précédente entraînoient naturellement leur réunion. E. C.

Fin des oeuvres choisies de Sénece.

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