FAIRE FORTUNE EN CHANTANT ET EN DANSANT
Je crois que vous devez être content de ma relation; elle est assez ample, et peut-être trop, pour un commencement de correspondance. 11 me reste à lever quelques scrupules que vous pourriez avoir; et premièrement,
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vous serez sans doute étouné de me voir parler le françois de votre temps, moi qui écrivis dans un style gaulois qui n'est presque plus entendu, et qu'à cause de cela le sieur Maimbourg accuse d'avoir un caractère burlesque dans tous mes ouvrages. J'ai été suffisamment défendu de cet impertinent reproche ; mais je vous dirai que le beau françois est maintenant à la mode dans les Champs-Élysiens comme dans une belle petite cour d'Allemagne. Il n'est plus parmi nous de bel esprit , de Grec ni de Romain qui se pique de le parler, tant les belles actions de nos François sous cet illustre règne ont inspiré d'amour et d'admiration pour la nation dominante. Si Targ^-nt avoit cours en ce pays, vos derniers venus pom^roient faire une fortune considérable en s'étal «lissant maîtres de langues. Us trouvent des écoliers tant quïls en veulent et en font chacune jour de fort bons. D'Ablancourt a fort bien appris à parler françois à Lucien et à Tacite ; Lucain fait dexcellents vers en notre langue sous la conduite de Brébeuf ; Vaugelas a parfaitement réussi dans le soin qu'il s'est doimé d'instruire Quinte-Curce. 11 f ail oit néanmoins que son écolier eut la tète un peu dure, car il a employé près de trente ans à le rendre congru. Du Ryer a fait des élèves passables de Polybe, d'Hérodote et de quelques autres; mais la plupart des poètes latins que Marolles avoit entrepris ont si mal réussi entre ses mains qu'Us ne savent plus ni leur langue, ni la nôtre. Il faut que ce soit par mépris ou par négligence, car pour de lesprit, chacun sait qu'ils n'en manquent pas; aussi leur pédagogue en a conçu tant d'indignation, qu'il les a presque tous estropiés à force de les maltraiter. Les François mêmes de la vieille cour ne dédaignent pas d'apprendre les finesses de la langue du jom-; quelques morts récemment arrivés ici et Voilure, en badinant avec nous
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daûs notre vieux langage , nous ont appris familièrement les plus jolies choses du monde. Il n'y a que le bon homme Amyot qui ne veut point se renouveler : Rabelais^ Plutaïque et lui se sont ligués ensemble pour conserver leur vieux gaulois ; et messire Honoré d'Urfé, qui est entré dans cette ligue, prétend qu'on ne peut faire parler ses bergers autrement qu'il a fait, sans leui ôter la moitié de leur esprit et de leur agrément. Pour moi, qui suis plus souple et qu'un reste d'esprit de conr tient toujours favorablement disposé pour les choses nouvelles, je me suis assujetti, comme vous voyez, à l'agréable nécessité de parler comme on fait aujourd'hui.
Je n'ai plus qu'un mot à vous dire sur la matière avec laquelle je vous écris. Je sais que la trace du phosphore que l'on a inventé dans votre monde ne dure sur le papier que deux heures au plus, et j 'estime que vous serez étonné de voir les caractères lumineux que j'ai tracés dans cette lettre briller encore de tout leur éclat après être venus de si loin. Mais vous saurez que la composition dont je me sers doit avoir plus d'effet que la vôtre : c'est la quintessence des matières sulfurées et bitumineuses qui forment les flammes éternelles du Phlégéton et qui font bouillir ici-bas un million de chaudières; en un mot, c'est un phosphore de tons les diables. Adieu, portez-vous bien, et, quoique nous jouissions ici d'une tranquillité parfaite, tout agité, tout persécuté que vous êtes, venez nous voir le plus tard que vous pourrez. Faites-moi savoir quelquefois de vos nouvelles, et croyez-moi sur votre chapitre le plus fidèbdes trépassés,
Clément MAROT.
DE Clément M au or. S^^
Eh hien! moa cher, qu'en dites-vous? Me trouvezvous homme de parole, et sais-je me venger de votre silence par mon babil ? Vous en êtes quitte cette fois pour la demi-maiu de papier ; mais, si vous y retournez, par ma foi je n'en rabattrai rien et vous en serez pour la main tout entière. Vous vous imaginez sans doute, en lisant toutes ces bagatelles, que je suis un homme fort content et d'un loisir extraordinaire ; rien moins que cela : depuis deux ans je n'ai pas eu huit jours de santé de suite; mille affaires fâcheuses et autant de chigrins domestiques tiennent en haleine le peu qui m'est échu en partage de fermeté et de constance , et sans vanité il ne tieudroit qu'à moi d'être le pins chagrin des hommes sans que l'on pût y trouver à redire. Cependant, s'il me reste quelque douceiu- dans la vie, c'est le souvenir de l'amitié que vous avez eue pour moi, et l'opinion que j'ai que vous jouissez d'une destinée meilleure que la mienne. Apprenez-m'en quelque chose, je vous en conjure, et songez que vous seriez le plus cruel des hommes si vous refusiez de rendre heureux, du moins par la participation de votre félicité, l'homme du monde qui s'y intéresse le plus.
Appelé . par ses fonctions auprès de la reine . à prendre part aux fêtes que Louis XIV donnoit «tans les grands appartements de Versailles . Se'nece' , poëte et courtisan , contribuoit de plus d'une manière aux plaisirs de cette cour brillante. Il composoit des scènes lyriques, des morceaux de circonstance , des intermèdes que Lulli mettoit en musique ; et , comme tous ceux qui eurent des rapports avec cet artiste ceTebre, il eut sans doute aussi à se plaindre des procéde's du Florentin. Lulli, uniquement recommandable par son talent musical, étoit généraiement décrie' pour sa mauvaise foi , et surtout pour l'infamie de ses mœurs. Vil intrigant . bouffon méprisable , avide d'argent et d'honneurs, tous les moyens lui sembloîent bons pour atteindre son but ; et il l'atteignit , car, non content d'avoir acquis une
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fortune considérable ', il parvint à obtenir une place de secrétaire de la chancellerie , charge qui anoblissoit. Le modeste Quinault , dont la muse étoit à sa solde , fut l'éternelle victime de son exigence et de son avarice. La Fontaine , qu'un caprice du hasard associa pour un moment à l'homme du monde dont le caractère s'éloignoit le plus du sien, s'en aperçut trop tard , et se plaignit gaîment d'avoir été enquinaudé. Un motif analogue inspira sans doute a Sénecé l'allégorie satirique que l'on vient de lire, et le même sentiment des convenances le détermina à n'employer contre le musicien déloyal que l'arme du ridicule et le ton de la plaisanterie. Despréaux, plus rigide, l'avoit stigmatisé de sa verge sanglante 2 ; Sénecé , content d'affubler l'histrion d'un masque comique, rendit du moins justice a l'homme de génie , et trouva ce moyen de satisfaire à la fois son léger ressentiment et sa profonde admiration.
P. A. Cap.
I. On trouva dans sou coffre, après sa mort, une somme de six cent trente mille livres en or, somme exorbitante pour le temps.
2. En vain, par sa grimace, un bouflbn odieux A table nous fait rire et divertit nos yeux , Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre. Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre , Ce n'est plus qu'un cœur bas, un coquin ténébreux; Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux.
BoiL.. épître II.
Brossette et Monchesnai assurent que ce portrait est celui de LuIJi.