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Oeuvres choisies

lntoine-Mariîî Leiiierre, membre de l'Académie françoise, naquit à Paris en 1721. Au sortir de ses études, qu'il avoit laites avec beaucoup! d'éclat dans uu collège de l'Université , il travailla long-temps , eu qualité de secrétaire, chez M. Dupin, fermiergéuéral. La Harpe , ennemi de Lemierre , a bien soin de rappeler (i) que J.-J. Rousseau , dans ses Confessions , ne l'appelle pas autrement que /e scribe Lemierre. Certes, ce scribe-là étoit bien audessus de La Harpe , comme poëte. Malgré les cahots de sa versilication et des fautes de goût multipliées, il a des idées . de l'imagination, d^ la verve, qui font lire avec intérêt plusieurs de ses ouvraires ; taudis que son injuste censeur, excellent écrivain en prose , n a en poésie , comme l'a dit M. Palissot , qniine médiocrité ornée (2).

A l'exemple des jeunes littérateurs de son temps,

(i) Le Cours de Littérature, t, XI, p. 241. (2) Les Mémoires sur la Littérature , t. II.

vj NOTICE

Leiiiierre commenta par dispuler lespinc atniléniii|Xies : il eu remporta plusieurs; et dès-Jors il étoit usé de prévoir qu'après avoir été au rauj,' des atbleles il seroit un jour au rang des juges.

Parm; les j)ieces du concours on distingue siirtout celle qui commence par ces deux vers que Mirabeau répetoit souvent :

Croire tout découvert est une erreur proi<)ndè : C est prendre 1 horizon pour les bornes du monde.

La pièce sur le ("ommerce n'est remarquable qt:r par ce vers si connu :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Lemierre l'appeloit le vers du siècle (i).

A dater de 1753, Lemierre avoit remporté les prix de poésie à l'Académie françoLse; il avoit trente-six ans quand il donna , en 1757, Hypermnestie, sa première tragédie. Elle eut beaucoup de succès , et, de l'aveu de La Harpe, elle a mérité de rester au répertoire. Apres une analyse raisonnée de la pièce , ce critique célèbre ajoute : « Le tableau que présente la dernière scène est d'une

(i) Un courtisan lut surpris de von- Lemierre à plusieurs audiences du ministre de la marine , et il lui en témoigna son étonneraent; Lemierre lui répondit : •< Je « viens ici à cause de mon vers »

SUR. LEMIERIIE. vij

beauté frappante, et d'ua graud effet de terreur, llyperiimisire sous le poignard de son père , et lAncée à la tète de ses soldats, plein de lureur et dVfIroi , et ce cri déchirant. Un moment, chers amis, qui retentit dans le cliquetis des armes, forment un spectacle si terrible , qu'au nioisient ou Hvpenunestre sort de danger , ou n'ex.amiue pas trop comment elle en est sortie. »

C'est après la reprt'sentation d'HypermnesIre que d'Alembert s'écria : « M. Lemierre a fait faire un « pas à la tragédie >■. Quelqu'un dit à ce s'iijet : « Est-ce « en avant ou en arrière ? »

Térée , qui suivit Hypermnestre , éprouva iifie chute coniplette. Le troisienie ouvrage de l'auteur, Idoménée , meilleur que celui de Crébillon , fut abandonné aux. premières leprésentations , et n'a jamais été repris. On sent qu'ldoraénée, toujours dans la même situation, ne peut qu'endormir ou fatiguer le spectateur. Artaxerce eut un sort plus beureux , et n'étoit qu'une copie du Stilicon de- Thomas Corneille et du Xerxès de Métastase. Guillaume Tell ne fut point goûté d'aboi'd , mais , repris en 1790, il dut sou succès aux circonstances, et sur-tout à la belle scène ajoutée au quatrième acte, scène où Guillaume Tell tire la pomme sur la tête de son fils. Un cbangement , bien moins considérable, avoit fait réussir, en 1780, la Veuve du Malabar, tombée à-peu-près dix. ans auparavant. Nous

■viij NOTICE

voulons parler du vaste bûcher où l'officier françois ( représenté par Larive ) s'éJançoit pour enlever la veuve au moment qu'elle alloit devenir la proie des flammes.

La scène du poignard levé sur Hypermnestre , celle de la pomme de Tell, et celle du bûcher de la Veuve du Malabar, ont donné lieu à ce mot connu , que les tragédies de Lemierre éioient faites à peindre.

La Harpe préfère Barnevelt à la Veuve du Malabar, et ce jugement n'a pas été sanctionné par le public. En effet , cette pièce ne roule que sur des intérêts politiques , et nous semble bien inférieure à l'autre, si ce n'est dans la scène où deux traits d'histoire sont mis en action d'une manière sublime :

Caton se la donna ( la mort).

— Socrate 1 attendit (i).

La Harpe convient lui-même, quelques lignes après , que Rarnevelt est un ouvrage mort-né, qu'un beau vers ne sauroit faire revivre.

On sait que Lemierre avoit fait deux autres tragédies : Céramis, qui ent trois reprtsentations , et n'a pas été imprimée ; Virginie , qui n'est connue que par ce court extrait de M. Petitot. «Lemierre , dit-il , a introduit dans son plan une nourrice de

(i) Voyez cette scène à la fin du premier volume.

SUR LEMIERRE. ix

Virginie , qui paroît d'abord seconder les catrenrises criminelles d'Appins , et qui, au moment du jugement , démasque le perfide décemvir ; cette conception donne lieu à une belle péripétie : le poète a aussi proiité de la mort du fameux tribun Siccius, et il en fait un épisode qui se lie très bien à sa pièce. »

Indépendamment des ouvrages de tbéàire , Lemierre s'est livré à d'autres genres de poésie , et a publié le poème de la Peinture , celui des l''astes , et un volume de Pièces fugitives.

Le poëme de la Peinture a été dignement apprécié par M. Delille en ces mois : « S'il est vrai, comme l'a dit Horace, que la peinture et la poésie soient sœurs, jamais sujet ne fut plus heureusement choisi, et ce poëme a resserré l'anticjue alliance el la fraternité de ces deux arts. »

Cet ouvrage auroit sufll jjour assurer la léputation de Lemierre. Dans beaucoup d'endroits il traduit plutôt qu'il n'imite les jjoëmes latins de Uufresnoy et de l'abbé De Marsy ; mais les morceaux qui lui appartiennent ne sont pas les moins remarquables. Nous citerons , entre autres , l'Invocation au soleil, l'Eloge de la cbimie moderne , l'Episode de Zirphé,et ce portrait de l'ignorance, que M. Clément lui-même a jugé digne de Pioileau :

Il est une stupide et lourde I^éité.

Le Tmolus autrefois fut par elle habité.

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