ACTE II, SCENE IL
C'est vous servir, seigneur, que vous désobéir; En vous obéissant mes sœurs vont vous trahir. Mon père, épargnez-leur un repentir horrible ; Aux larmes d'Hypermnestre , à la pitié sensible , De Lyncée et des siens détournez de tels coups : Quittez un noir dessein fatal même pour vous ; Seigneur, aunom des dieux ! ...
Eb .' ce sont ces dieux même Oui de verser le sang donnent l'ordre snpi-ème ; Leur ministre a parlé : non , ce n'est point ma voi\ , C'est le ciel qui commande, il te dicte ses lois ; A ses arrêts sacrés prétends-tu mettre ol)Stacle? Veux-tu ma mort? veux-tu justifier l'oracle ? Veux-ta par ton époux voir mou sang répandu '■:
HYPERMNESTRE
Non ,c est trop m'opposer un devoir prétendu ,
Un péril supposé par un oracle impie :
Si quelque vrai danger nienatoit votre vie ,
J'en atteste le ciel qui préside à nos jours ,
]Mon père me verroit voler à son secours ,
A travers mille morts courir pour le défendre ,
Heureuse que pour lui mon sang j)ût se répandre 1
Mais où sont vos dangers , et quel est votre effroi ?
Quand un prêtre a parlé, tremblez-vous sur sa foi?
Cette inspiration que son visage a feinte ,
Ces cheveux hérissés d'une horreur qu'on croit
sainte , Ces regards égarés, ces sons de voix plus lents, Penvent-ils imposer un moment à vos sens ? Avez-vous vu sur lui la vérité descendre ? Danaùs, a-t-il dit, périra par un gendre; D'oii le sait-il? ce fourbe a-t-il le droit affreux De rendre l'un coupable et l'autre malheureux ? La vertu de Lyncée, inébranlable et pure, Doit porter dans votre ame un jour qui la rassure ;
22 HYPERMNESTRE
Il sera tel toujours qu'il se montre aujourd'hui ,'
Il est sûr de son cœur, l'avenir est à lui.
Eh! quel séroit, grands dieux .'notre sort déplorable,
Si vous forciez notre ame à devenir coupable ,
Si la vertu n'étoit qu'un don mal assuré
Que le ciel nous laissât ou reprît à son gré.
Si tel étoit le sort des mortels qu'elle anime ,
De vivre en frémissant dans l'attente du crime.''
DAN AD s.
J'ai pitié des erreurs où ton cœur est livré, Tu t'égares toi-même, et me crois égaré ; Et tu ne songes pas que ta bouche profane Offense en m'irritant les dieux dans leur organe.' Tu méconnois l'avis que les dieux ont dicté ; Crois-tu l'anéantir par l'incrédulité ?
N'a-t~on pas vu cent fois la mort ou les disgrâces Des oracles trop vrais confirmer les menaces ?
H y P ERMN K STR E.
Ah ! seigneur, si jamais un oracle fut faux.
C'est lor.squ'ilrend suspect un grand cœur, un héros.
Si l'on vit s'accomjjlir plus d'un sinistre oracle ,
L'image du malheur, l'ardeur d'y mettre obstacle,
L'effroi , le trouble aveugle , une autre illusion
Créa l'événeiuent pour la prédiction :
Non , non, n'en doutez point, sans la foiblesse
humaine, Et toujours curieuse et toujours incertaine, Ces oracles menteurs languiroient sans crédit ; La foiblesse consulte, et la crainte accomplit. C'est trop vous arrêter : qu'il paroisse à ma vue , Ce fourbe dont la langue au mensonge vendue Veut, eu prenant sur vous ce funeste ascendant, Paroître vous servir en vous intimidant. Qui fiait sortir ici la haine de ses cendres , Qui veut par le beau-pere assassiner les gendres,
ACTEJI>^SCENÊ II. 9.3
Qui voas croit ponr les perdre assez fdible et cruel Qui, supposant le crime, est lui seul criminel ; Oui, je le confondrai : craignez, mais de le croire, Mais de suivre un dessein qui souille votre gloire, Mais d'armer contre vous par tant de cruautés Et la nature entière et les dieux irrités.
DAN AUS
C'est trop de résistance, et ma bonté se lasse : L'amour, je le vois trop , te porte à tant d'audace -, Ce lâche amour lui seul t'a rendue à la fois Dénaturée , impie, et rebelle à mes lois. C'est assez ; tes refus m'ont dicté ma conduite ; Il te tarde déjà que ton perc te quitte , ïu brûles de sauver un proscrit odieux ; Mais on va t'observer, j'aurai par-tout les yenx. Je sais ce que je dais ordonner de Lyncée ; Tremble pour lui, pour toi, crains ta flamme
insensée ; Redoute d'autant plus mon courroux inquiet , Que je t'ai vainement confié mon secret.... Ecoute ; je conserve un reste d'indulgence : Tout libre qu'est Lyncée, il est en ma puissance; ïu me désobéis sans sauver ton époux : Tu peux fléchir encor ma colère ; résons , Je te laisse y penser.