CHANT PREMIER
J E chante l'art heureux dont le puissant génie
Redonne à l'univers une nouvelle vie,
Qui, par l'accord savant des couleurs et des traits ,
Imite et fait saillir les formes des objets ,
Et, prêtant à l'image une vive imposture.
Laisse hésiter nos yeux entre elle et la nature.
Toi qui, prés d'une lampe et dans un jour obscur. Vis les traits dun amant vaciller sur le iuur(i ^, Palpitas , et courus à cette image sombre , Et, de tes doigts légers traçant les bords de l'ombre, Fixas avec transport sous ton œil captivé L'objet que dans ton cœur l'amour a voit grave , C'est toi dont l'inventive etfidelle tendresse Fit éclore autre/ois le dessin dans la (irece. Du sein de ces déserts , lieux jadis renommés, Où parmi les débris des palais consumés , Sur les tronçons épars des colonnes rompues, Les traces de ton nom sont encore aperçues ; Leve-toi, Dibutade, anime mes accents.
Embellis les leçons éparses dans mes chants. Mets dans mes vers ce feu qui , sous ta main divir-e Fut d'un art enchanteur la première origine.
LKMIF.URH. 2. 1
Heureox pere! tu vis ce prodige uouTean (a); Le crayon de ta lîUe alors fut un flambeau ; Artiste en un moment, à sa clarté propice, Tu découpes la pierre autour de celte esquisse, Et déjà du ciseau l'industrieux secours Donne un cnrps à l'image en bombant les contours.
D'abord à la peinture on ne pouvoit atteindre(3). Tout parut plus facile à modeler qu'à peindre ; On arrondit la pierre, on façonna le bois; Pour figurer un corps , d'un autre l'on fît choix. Eh ! regardez l'enfant , voyez comme il imite ; Rarement à tracer la nature l'invite; Connût-il le crayon , ses effets sont trop lents , Trop de fois il romj)ra sous ses doigts pétulants : Mais il taille le liège, il sait pétrir la cire, Il découpe le bois, il forme, il veut construire : Ainsi par le ciseau l'artiste commença ; Un art guida vers l'autre, et bientôt l'on traça : lia peinture naquit. Toi qui , séduit par elle , Veux tenir de sa main une palme immortelle , jVe suis point au hasard ce dangereux attrait; Que ce soit un instinct, et non pas un j)rojet. Si de l'astre fécond qui luit sur le poète Les rayons divergents semblent fuir ta palette, S'ils n'ont d'un trait de flamme échauffé ton berceau, Tes travaux seroient vains, laisse là le pinceau. Mais toi, chéri du ciel, dont l'enfance inspirée De la gloire a senti la soif prématurée , Toi qui , né pour les arts, décelas cette ardeur. Comme Hercule sa' force, Achille sa valeur , Regarde les talents, vois comme le Génie Prête à des sucs grossiers la chaleur et la vie ; Il vent , et tout s'anime; il touche .et dans l'instant L'eau coule, un mont s'élève, une plaine s'étend , Le jour luit ,1e ciel roule, enfin l'homme respire.
fier de ta destinée , et plein d'un beau délire,
CHANT I. i5
Ecoute, jeune élevé, il est plus d'un pinceau (4); Vois quel est ton génie, et marche à ce flambeau ; Les dons sont partagés : la nature bizarre Jusque dans ses faveurs paroît encore avare. Et , lorsqu'elle sourit de ses yeux complaisants , Ne penche qu'à demi l'urne de ses présents.
L'un , né pour moissonner dans le champ de l'histoire, Nous peindra les héros courant à la victoire, Le front des combattants, leur choc impétueux. Les coursiers écumants, la poussière, les feux , Le vol du plomb rapide et plus prompt que la flèche, Les remparts foudroyés, le vainqueur sur la brèche.
Un autre est attiré par de plus doux sujets, Il aime à nous tracer de paisibles objets ; Il peint les bois, les prés, les ruisseaux, les campagnes , El les troupeaux errants au penchant des montagnes; Sylvandre ingénument par Annelte agacé, Et la jeune laitière , en jupon retroussé , Rapportant son pot vide, un bras passé dans l'anse, El de la ville au champ retournant en cadence.
Un (îdele crayon , m'attachanl de plus près, Sous mes yeux étonnés a reproduit mes traits (.'")) ; Il semble, partageant la divine puissance, WuLtlplier mon être avec ma ressemblance. La toile est un miroir oii l'objet présenté Même loin du modèle est encor répété.
Doux charme des amis , malgré le sort barbare , Le pinceau fait tomber le mur qui les sépare ; De la mort elle-même il affoiblit les coups ; Et , lorsqu'elle a rompu nos liens les plus doux , L'objet qui dans la tombe emporta notre hommage Reste encor près de nous et vit dans son im.ige.
Sous le comble d'un temple , aux voûtes d'un palais,
i6 LA PEINTURE.
Celui-ci suspendu les parcourt à grauiîs traits,
Peint l'hymen de Thétis , les champs de l'Elysée ,
Les brigands abattus sous le bras de Thésée;
Hercule , à qui la Grèce a dressé tant d'autels ,
Monte de sou bûcher au rang des Immortels;
Le dôme a disparu , c'est la céleste voûte.
Le peintre, en son essor, franchit la même route.
Perce avec le héros les espaces des cieux ,
Et dans tout leur éclat il contemple les dieux.
L'autre dans ces jardius peint d'agréables rives. Donne aux objets trompeurs des formes fugitives; Sur l'immense horizon que je touche des mains Mon regard se fatigue en ces vastes lointains; Je parcours des palais la superbe étendue : dette surface est plane , et recule à ma vue ; Tandis qu'à points légers, par des traits délicats , Le pinceau d'une main, de l'autre le compas, Celui-là forme un mont avec un grain de sable ; Ce nain est un Atlas , et ce fil est un cable : Le monde entier se meut dans le tour d'un anneau.
Là , le peintre joyeux égayant son tableau , De ses crayons badins, dans ses peintures vives , Fait mouvoir plaisamment ses figures naïves. Dans ce rusiique enclos que de peuple dansant ! Un va, l'on vient, l'on court, on scheurteen passant-. On joue , on chante , on rit , on boit sur la verdure ; Nise danse avec Klaise ; Alain prend sa future; Et le ménétrier, debout sur un tonneau , Sous son archet aigu fait détonner Rameau.
As-tu connu ton genre .•• as-tu percé ce voile? Dessine en ton cerveau, c'est la première toile- Solitaire et rêveur au sein de tes réduits , Au silence des bois, dans le calme des nuits. Quelquefois en des temps , en des lieux moins tranquilles, Et sachant être seul dans le fracas des villes ,
Dispose le sujet seci'èteinent formé ;
Comme une autre Minerve il doit sortir armé.
Le sujet médité , prends le crayon , esquisse , Par espaces réglés que la toile Llanchisse Tu vois que les objets élevés sous la main S'aplatissent à l'œil par le moindre lointain ; Imite de ces corps les formes raccourcies ; Vois combien la distance altère ces parties : Que le champ du tableau soit clair et bien choisi • Dè.s le premier coup d'œil que le plan soit saisi. Ne nous présente point dans tes folles peintures Ce désordre jeté par l'amas des figures , Ces corps s'entrechoquant, ces groupes mal conçus, Montrant une mêlée au milieu des tissus ; Mais que dans le tableau la figure première Trappe d'abord les yeux par sa vive lumière (6) ; Sur leurs bases entre eux que les corps balancés Se répondent des points où tu les as placés ; En reculant l'objet , fais décroître l'image; Marque bien le concours de chaque personnage ; Que le reste, au hasard seulement aperçu Soit, comme abandonné, dans un coin du tissu.
Au temple d'Esculape une école est placée ; Au milieu de l'enceinte une table dressée Etale un corps sans vie et soustrait au tombeau ; Ferrein observe auprès, la Mort tient le flambeau (7): Le scalpel à la main , l'œil sur chaque vertèbre , L'observateur pénètre avec la clef funèbre Les recoins de ce corps, triste reste de nous. Objet défiguré dont l'être s'est dissous , Pur chef-d'œuvre des cieux quand l'amerillnminc, Yil néant quand ce feu rejoint son origine. Tu frémis, jeune artiste? ah ! surmonte l'horreur Que porte dans tes sens cet objet de terreur; Et si ce n'est point là que l'homme entier s'enfermr,^ Si ton espoir s'étend au-delà de ce terme ,
i8 LA PEINTURE.
Yieus, feconiiois encor jusque dans ses débris Tout ce qu'au sort humain tu dois mettre de prix ; Ces tnbes , ces leviers , organes de la vie. Ce corps ,où la nature épuisa son génie, Par elle fut construit dans un ordre si beau, Que mrnie, quand la mort l'a marqué de son sceau, Tant qu'il n'est pas détruit dans son dernier atome, Il sert aux arts de base et de modèle à riiomme(8). Il éclaire ton art : jjorte un œil aguerri Sur ces canaux glacés ou le sang s'est tari . Dén)onle ces ressorts de l'humaine structure; Examine des os la mobile jointure, Les nerfs et leur dédale ; et, d'un regard savant, Alors dausl'homme éteint cherche l'homme vivant; Ce n'est qu'en pénétrant dans le sein de l'ouvrage Que tu peux des dehors nous présenter l'image, Marquer les passions, et peindre avec chaleur Le courroux enflammé, la force et la douleur. Distingue dans le jeu des muscles et des fibres Les mouvements contraints d'avec ceux qui sont
libres. '
Nous représentes-tu deux athlètes nerveux Aux prises dans l'arène, et partageant les vœux ; Que leur œil, teint de sang sous leur vive prunelle, llouge, et demi-caché, de fureur étincelle ; l'ais sortir sur le corps de ces cruels rivaux Tons leurs uerfs déployés comme autant de rameaux.
Milonentr'ouvre un chêne aussi vieux que la terre; Mais l'arbre tout-à-coup se rejoint et l'enserre ; Un lion, qui se dresse et .s'attacbe à son flanc , De l'athlète entravé boit à loisir le sang. Sur le marbre animé le Puget défigure Toutlecorps du lutteur sous les maux qu'il eudure; Ses cheveux sont dressés , ses membres sont roidis. lVous reculez d'effroi ; vous entendez ses cris.
J'aime, dans la figure , à trouver les parties
Sous leur juste mesure à l'ensemble assorties ; Par Lysippe imité , la massue à la main , Alciile triomphant , de loin paroît un nain ; Approche , tu verras dans le bras du pygmée Le bras qui terrassa le monstre de Némée.
La figure toujours exige ces rapports.
Artiste, étends les bras, c'est la hauteur du corps ; Que l'exacte longueur de la tète imitée Par le reste du corps huit fois soit répétée; Ne change ele compas que lorsque ton pinceau Nous présentera l'homme encorprès du berceau. Nul concert dans l'enfant du corps avec la tète , Et l'édifice alors commence par le faite ; La tète a plus d'ampleur, devant porter au loin Ces esprits répandus dont tout l'homme a besoin : Mais, quand l'être est formé , lorsque tout progrès
cesse , De la tète et du corps que le concert paroisse ; Offre le mouvement et le contour aisés Des membres, sans combat, l'un à l'autre opposés. Yeux-tu les revêtir .' peu de plis , mais faciles ; Qu'on distingue le nu sous ces formes dociles (9) ; Qae de ces pans légers l'adresse du pinceau Fasse des vêtenvents et non pas un /ardeau , Et qu'à l'œil abusé leur sou])lesse élégante Soit la flamme qui vole, ou l'onde qui serpente.
Sculpture, c'est encore à ton ciseau divin Que la Peinture a dû les progrès du dessin : Autrefois la statue immobile .roidie , De la main du sculpteur sortoit toujours sans vie , L'œil fermé , les pieds j oints, lesbras collés aux flancs. Tels le Nil vit ses dieux presque dans tous les temps. L'industrieux Dédale, honneur de la Sculpture (10), Des liens du maillot dégagea la ligure-, Fit jouer ses ressorts , lui rendit l'action , Et fut , pour l'animer, le vrai Pygmalion.
Mais, malgré cet essor, la figure vulgaire,
Sans accord et sans grâce, étoit sans caractère ;
Le beau dans tout son jour n'étoit point jiréseute ;
Il fallut ajouter à l'objet imité :
Ou vit que le vrai beau disperse ses parties ,
Jamais sur un seul être à la fois réunies.
L'artiste jeta l'œil , éclairé par le goût.
Sur ces traits divisés , pour en former un toul ,
Et sa main , dans ce choix heureusement guidée,
Montra l'homme parfait , qui n'étoit qu'en idée.
Spectacle raA'issant dans la Grèce étalé.' Sous ce vaste portique Apelle a i-assemblé Cet essaim de beautés , doux et brillants modèles. L'Amour vole incertain où reposer ses ailes : Mon œil croit voir en cercle Hélène, Flore, Hébé, Thctis, l'syché, Diane, et Vénus, et Thisbé. Déesses , pardonnez , je vous mêle aux mortelles ; C'est être égale à vous que d'être au rang des belles. Sur les divers appas de ces jeunes objets Le peintre laisse errer ses regards satisfaits : Il préfère ce bras ; c'est ce pied qui l'attire; Ce regard l'a séduit, il choisit ce sourire; De lis plus éclatants ce cou pareil semé; Ce front est plus uni ; ce buste est mieux formé ; Plus beau dans ses contours, ce sein, qu'il idolâtre. S'élève et se sépare en deux globes d'albâtre : En rassemblant ces traits, Apelle transporté N'a peint aucune belle; il a peint la beauté.
Cependant, loin d'atteindre à la parfaite image Des grâces dont Apelle inventa l'assemblage, Peu même ont su choisir des crayons assez vrais Pour tracer la nature en de moindres portraits. Tel dont la touche est sûre et n'a rien de vulgaire N'a jamais détaché de slature légère Rien d'élégant; toujours sur la tête et les bras Son pinceau trop pesant épaissit les appas :
Vénus même, de Mars empruntant la stature, Marclieroit au combat sans plier sous l'armure. Rubens, de qui la main colore avec éclat. Porte sur le dessin les traits de son climat (i i) ; Anglaise, italienne, espagnole, allemande. Par-tout à ses regards la nature est flamande.
Que déjeunes proscrits ! quel orage soudain Vient ravager ces fleurs aux rives du Jourdaiu? Vos fils sur votre sein, trop malheureuses mères Vous courez, vous fuyez loin des mains sanguinaires : Mais l'affreux satellite est par-tout sur vos pas ; Il poursuit vos enfants, il les perce en vos bras : Le lait, le sang jaillit, et vos larmes ruissellent; Des Juives, des bourreaux les fureurs étincellent : L'une par les cheveux a saisi le soldat ; Sous la lance homicide une autre se débat; La nature triomphe en son désastre même. Piubens , dans ce tableau , déploie un art suprême : Mais son pinceau brûlant , dans ces moments cruels. T'ait sortir trop de nerfs sur les bras raateenels ; Et, montrant au nîilieu de ces luttes fatales Des deux sexes aux mains les forces presque égales. Il ravit à notre œil , moins ému qu'elfravé , Tout ce que la foiblesse inspire de pitié. Le Brun sait adoucir la stature des mères ; Dans leurs traits de leur sexe il met les caractères , Et, marquant leurs efforts, mais débiles et vains , Peint la même défense en de plus foibles mains.
Quel mouvement heureux, conforme à la nature, Le Poussin, par le trait, jette sur la figure, Soit qu'il montre l'Hébreu nourri dans les déserts D'un aliment nouveau tombé du haut des airs , Ou , sous un ciel chargé de vapeurs homicides , Le Philistin l'œil cave et les lèvres arides. Les morts et les mourants sur la terre étendus , Et leurs tristes amis autour d'eux éperdus .'
Quoi que vous nous traciez, jeunes rivaux d'Apelle, Observez la nature , et n'interrogez qu'elle ; gardiez dans ce sentier toujours trop peu battu : ■ Zénou sur une ligne avoit mis la vertu ; En-decà , bors de là. tout lui paroissoit vice. La nature est de même. O peintre encor novice! Apprends à la saisir sans jamais la forcer ; C'est rester au-dessous que de la surpasser.
Des peuples différents consulte les usages. Et le costume empreint jusque sur les A'isages; Prends soin de feuilleter les registres des temps ; r'ouille au sein dévasté des plus vieux luonumeuls; Consulte ces métaux d'une forme arrondie, Multipliant les tiaits qu'un autre art leur confie ; Descends enfin, descends juscju'en ces souterrains Des richesses des a ri s les dépôts clandestins , Aux voûtes d'Héraclée, aux débris de Palmyre , Par-tout où l'on s'instruit, par-tout où l'ouadmu'e.
O temps! à coups du sort ! la Peinture autrefois, La Sculpture avec elle, babitoit près des rois ; Des Romains toutes deux furent long-temps l'idole: L'une , de tous les dieux peuplant le Capitole, Fit ployer le genou des crédules humains Devant le Jupiter qu'avoit taiJlé ses mains; L'autre orna ces palais et ces bains qu'on renomme, Des portraits de César, le premier dieu dans Rome.' Toutes deux triomphoieut. Mais, lorsqu'en d'autres
temps Home eut tendu ses mains aux chaînes des tyrans, Quand le luxe en ses murs eut creusé tant d'abîmes. Elle perdit les arts j)Our expier ses crimes. Le Tibre, présageant son déplorable sort, "Vit l'orage de loin se former vers le Nord ; Lt! Peinture et sa sœur, dans cette nuit fatale , Pleurèrent leurs trésors , foulés par le Vandale,
Tout fuit, tout disparut : l'une , de ses tableaux Au travers de la Haniiue emporta les lambeaux; L'autre sous les remparts enfouit les statues, Les vases mutilés, les colonnes rompues : Ces restes précieux au pillai^e arracbés Sous la terre long-temps demeurèrent cachés ; ftlichel-Ange courut, il perça ce lieu sombre. De la savante Piome il interrogea l'ombre; Au flambeau de l'Antique à demi consumé Il alluma ce feu dont il fut animé ; De la peite des arts sou pinceau nous console , Et sur leur tombeau même il fonda leur école..
FI H V V PRRMIRR CHANT.
(i) Page i3.Toi <{uiprès d'une lampe etdans un jour...
X L est dans la manière des poètes de ramener riuventlon des arts à un fait particulier; ainsi l'on a adojité dans le poeme cette origiuede la peinture, d'autantplus que cette origine poétique éloit encore naturelle , et ce fait particulier, une indication générale. L'ombre qui dessine les ob;<(s et imite leur configuration devoit donner l'idée du d( ssiu. Quand on clierclie la source des arts , 11 faut toujours examiner ce que la nature a offert universellement de plus propre à faire naître les idées d'imagination. Elle aime à se représenter elle-même par les reflets, par les jeux de lumière et d'ombre qui retracent les corps : leur répétition plus pariaite et plus marquée dans les eaux a dû être sur-tout nu des objets qui ont frappé les hommes ; à ces images naturelles se sont jointes les combinaisons de l'esprit , les hasards heureux , et la peinture s'est perfectionnée.
(2) Page 14. Heureux père !,tu vis ce prodige...
Le ])ere de Dibutade étoit potier de terre dans Sicyone . ville du Péloponnèse.
(5) Page 14. D'abord à la jjeinture on ne pouvoit...
La sculpture est une copie plus matérielle , plus palpable de la nature : elle est susceptible de tous les points de vue ; elle laisse juger ses dimensions ; elle ])arle immédiatement aux seus ; elle a dû précéder la peinture et être le fond de cet art.
Raphaël jugeolt qu'il y avoit bien plus de vente' dans la sculpture , parcequ'elle est mesurable et qu'il semble que le toucher eu puisse décider autant que la vue ; la peinture l'a consultée pour acquérir l'illusion des re-
NOTES DU CHANT I. aS
licfs; c'est pour cela que les élevés commencent toujours à travailler sur ce qu'on appelle la bosse.
Mais , d'après ces réflexions même, ne pourroit- on pas penser que la peinture est plus surprenante d'avoir teuté l'imitation sans les moyens matériels de la sculpture , qu'il a lallu plus de sagacité pour faire paroître un corps bombé sur une surface plate , et porter l'illusion jusqu'à nous dérober ce qui dément dans l'objet imité le rajiport avec l'objet réel?
Le champ de la peinture est vaste ; elle peint la terre , l'eau , l'air et le feu; la sculpture, bornée à l'élément de la terre , ne peut rien imiter dans les trois antres .
De même que la peinture a exigé plus de combinaisons de la part de l'artiste , il semble aussi que ses ouvrages ne puissent être sentis que par des yeux déjà exercés.
Dans la peinture , c'est l'esprit qui enseigne aux yeux à voir ; l'enfant , peu frapj)é de cet art , a besoin qu'où lui fasse distinguer les objets sur un tableau , comme les rivières sur ime carte de géographie ; et si , lorsqu'il entre à la vie , il lui faut une sorte d'apprentissage pour parvenir à voir même les objets naturels , combien lui faut-il plus d'étude pour s'instruire à discerner ceux qui ne sont qu'artificiels!
Le mécanisme de l'habitude est donc nécessaire pour jouir de la peinture. Ainsi cet aveugle, à qui on avoit levé les cataractes et qui fut long-temps à apprendre à voir, ii'apercevoit dans les tableaux qu'une confusion de couleurs; si , pour premier essai d'objets artificiels , on lui eût présenté des statues colorées ou drapées à la manière qu'il conuoissoit déjà dans les figures naturelles, s s sens eussent été sûrement plus accessibles à ce genre d'imitation.
(4) Page 2o3. Ecoute , jeune élevé, il est plus d'un...
S il est à craindre de se méprendre sur son talent , il ne l'est pas moins de se tromper sur le choix du geure; l'Albane etoit né pour les images douces , comme Jules Romain pour les tableaux de force ; mais quelquefois ou se pique d'émulation pour un genre plus élevé , sans songer que ce n'est pas le genre, mais le talent qui fait
afi '"NOTES DU CHANT I.
le mérite de l'artiste. Un peintre qui aime véritablcuiraÈ la gloire et sou art cherche la perliction, et ne saci liie point à une prétention vaine les succès qu'il peut esjjérer dans un geure moins élevé auquel il est propre.
Cependant , quel que suit celui qu'il choisisse , il ne doit pas tellement s'y renfermer, qu'il néglige de s'instruire dans certaines parties des autres genres supérieurs ou iuiVrieurs , auxquels !e sien tient nécessairement par quelque coté ; il doit couuoi'tre cette maxime : ce efu'on. ignore nuit ii ce que l'on sait. Il y auroit de la i)édan- , terie à se circonscrire, et ce n'est jamais à la rigueur que l'on doit croire à la différence des genres. L artiste doit savoir s'élever ou descendre pour suffire lui seul à ses compagnons. Le Titien peignoitl'jilstoire, et ne dédaiguoit point le paysage; il s'appliquoit aux figures, et ne négligeoit poiut les animaux : il n'eût point laissé faire a un autre les parties d'architecture; il ne connoisso t ])oint ces exclusions etcette gène qui ôtent l'ensemble du taljleau ; il ne déjjendoit que de hii-mème.
(5) Page 204. Un fidèle crayon m'attachant déplus...
Le genre du portrait a eu moins d'estime , parcequ'il est borné communément à des intérêts particuliers : l'artiste ne traitant point un sujet qui soit sous les yeux de tout le monde , et qui mette de même son ouvrage eu vue, a peu de motifs d'émulation. Ce genre a cependant un avantage général , un intérêt de tous les temps , celui de transmettre à la postérité l'image des grands hommes ; et d'après cette idée on voit même uu encouragement plus puissant pour le peintre de portraits que pour les autres , en ce que peignant les hommes de son temps , et les hommes as pouvant être peints que par ceux qui les ont vus , l'artiste est sûr de rester modèle.
Eu effet , les sujets généraux et connus appartiennent aux artistes de tous les temps ; ils sont toujours au dernier qui les traite , s'il surpasse ses prédécesseurs : les peintres de ces genres peuvent donc penser qu'on répéter.i 1( urs tableaux d'uue manière plus heureuse ; car , . qui peut se flatter d'avoir posé la borne des arts? Mais celui qui peint un illustre coiitemporaiu , ne laisse poiut sou ouvrage à refaire : nul n'o.s( ri toucher à cette
imitation immédiate de l'objet; son sujet u'est qu'à lui : que de motif ;. pour perfectionner son tableau ! la cerfitude d'aller à l'immortalité avec celui dont il conserve les traits , la gloire de consacrer la mémoire de ceux qui sont cliers à l'humanité , l'avantage qu'il trouve ])ours(m art même, d'avoir à peindre des hommes que l'activité de leur vie et l'énerj^ie de leur caractère n'ont guère pu laisser sans physionomie,
(6) Page 206, Mais que dans le tableau la figure,...
L'Albane avoit peint le site d'un tableau où Le Guide devoit peindre une Ariane ; mais quand Le Guide eut vu la beauté du site, il sentit la dilticulté de le surpasser ; et trouvant le tableau fini , tout nu qu'il étoit , il refusa d'y ajouttr la figure ; c'est qu'il connoissoit l'art de subordonner, et qu'il prévoyoit qu'elle n'atîireroit poiut les premières attentions. Dans le paysage , les figures doivent céder au site ; dans un sujet historique le site doit céder au personnage.
(7). Page 2Ô6. Ferrein observe auprès, la mort...
Ce célèbre anatomiste , également connu par son profond savoir et son noble désintéressement , est mort le 28 février 1769 : il a éclairé plusieurs parties de l'anatomie.
(8)Page 207. Il sert aux arts de base et de modèle à...
Si c'est à la nécessité qu'on doit les premières inventions, c'est à l'anatomie qu'où doit le développement des idées dans la plupart des arts mécaniques ; le corps liumaiu étant la machine la plus admirable , celle où toutes les lois phvsiques s'accomplissent avec une perfection que l'homme n'atteindra jamais.
Le ])lus célèbre de nos mécaniciens n'a invente (jue d'après l'étude de l'anatomie , et il regarde cette science comme la source de tout ce qu'on peut tenter dans les mécaniques.
(9) Page 208. Qu'on distingue le uu sous ces..,. Les Grecs laissoient aisément distinguer le uu , parcequ'iU peiguoiont leurs dr.iperics mouillées , et qu'a-
■nii NOTESDUCHANTI.
lors elles prenoieut la forme des membres ; mais cette, inaniei'e n'est point naturelle : les plis sont faits pour tomber et non pour s'entortiller autour du corps ; d'ailleurs les draperies doivent être jetées suivant l'actiou de la figure et le mouvement que l'air est supposé leur donner.
Les principales dimensions de la figure doivent paroître à travers les draperies : si la position des membres ne permet p.is de montrer leurs proportions , c'est au pli à les indiquer : cette adresse tient au dessin , et celui qui dessine mal ne fera jamais qu'une draperie embarrassée.
(lo)Page 209. L'industrieux Dédale , honneur de...
Phne dit qu'avant Dédale les statues étoient emmaillotées, et que ce fut lui et ses successeurs qui les développerfut ; quoi qu'il en soit , Dédale ayant été le premier qui se soit fait un nom dans la sculpture , on a cru pouvoir, dans un poime , faire remonter à lui l'époque du pas qui fut fait dans son art,
(11) Page 210. Rubens de qui la main colore avec éclat.
En rendant toute la justice due au génie de Rubeus , on s'est permis cette improbation de la manière dont il a dessiné les figures de femme , qui sont effectivement presque toutes liommasses : plus un artiste a d'autorité , plus on doit marquer ses défauts : jamais l'admiration aveugle n'a honoré personne ; il n'est que trop de ces esprits outrés dont l'enthousiasme est une fièvre , qui louent ; qui estiment tout dans un homme célèbre : l'homme de sens ressemble au cliymiste , il fait la séparation des substances , tire le métal et écarte la matière terrestre.
LOBE resplendissant , océan de lumière , De vie et de chaleur source immense et première , Qui lances tes rayons, par les plaines des airs , De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers , Et seul fais circuler cette matière pure , Cetle sève de feu qui nourrit la natnre. Soleil, par ta chaleur l'univers fécondé Devant toi s'eniLellit de lumière inondé ; Le mouvement renaît, les distances, l'espace ; Tu te levés, tout luit ; tu nous fuis, tout s'efface; Le poëte sans toi fait entendre ses vers , Sans toi la voix d'Orphée a modulé des airs : Le peintre ne peut rien qu'aux rayons de ta sphère. Père de la couleur, auteur de la lumière , Sans les jets éclatants de tes feux répandus. L'artiste , le tableau , l'art lui-même n'est plus.
La Peinture en naissant, encor foible et rampante, N'offrit que deux couleurs sur la toile indigente, La pierre qui blanchit aux entrailles des monts, Le bois noirci des feux couverts sous des gazons : Tels furent les pinceaux et les couleurs stériles Que l'instinct mit d'abord en des mains inlyibiles , Et dont l'art ne formoit que des traits indécis Avant les jours brillans d'Apelle et de Zeusis. Bientôt 1 œil ennemi de la monotonie Dédaigna ces tableaux sans éclat et sans vie ,
3o LA PEINTURE.
Où, loin de la nature en voulant l'inuter.
Le peintre la traroit sans la représenter,
Et montrant les objets seulement sous deux teintes,
Senibloit de ses beautés ignorer les empreintes.
Par-tout, d'un pôle à l'autre et de la terre aux cieux, L'univers coloré lesplendit à nos yeux.
Quand l'oiseau de son cbant vient saluer l'aurore , De quel pur orangé l'orient se décore ! De quels feux le soleil peint les airs en marchant.' Quels Ilots de pourpre et d'or il roule à son couchant ! Sous quel aspect superbe il semble reproduire L'assemblage grossier des vapeurs qu'il attire ! Astre inégal des nuits , quelle douce clarté S'échappe par les airs de ton disque argenté ! ftlciue lorsque la nuit, en déployant ses voiles, Tait dans un sombre azur scintiller les étoiles. Que sur ce fond obscur l'œil est encor charmé De tous ces points brillants dont le ciel est semé ! La nature, par-tout variant les images, De diverses couleurs a marqué ses ouvrages, La fourrure du tigre et l'aile des oiseaux, Et le flanc éinaillé des habitants des eaux ; Par le brillant amas des divers coquillages C'est elle qui des mers embellit les rivages. Teint l'or, blanchit la perle et rougit le corail , Nuance au vaste sein de la terre en travail Le jaspe , le porphyre, et d'une main féconde Sème le diamant aux sables de GoJconde ; Le creux des souterrains veiné par les métaux, La surface des monts couverts de végétaux , Ces jardins, ces vergers, comme tout se colore Sous les pinceaux d'Opis , de Pomone et de Flore! De quels riants tapis, de quels différents verts Ces champs sont revêtus , ces vallons sont couverts! Combien l'or ondoyant de la moisson prochaine Fait reluire l'épi jaunissant d;ins la plaine !
CHAÎÎT II. 3.
Que l'ambre dçs raisins sous ces pampres touffus Orue sur ces coteaux les tliyrses de Racchus?
Le peintre coutenipla ce tableau mag;nifique, Admira Ja nature, et sa touclie énergique : De la variété déployaut les trésors , Elle sembla lui dire, atteins à mes efforts. Aux veines des métaux, aux membranes des plantes L'artiste alla cbercber des couleurs plus brillantes ; Poui peindre la nature il rechercha ses dons, Il puisa d'heureux sucs dans le sein des poisons ; Tyr lui montra la pourpre, et l'Indostan fertile Offrit à détremper un limon plus utile. I) fallut séparer, il fallut réunir :
Le jjeintre à son secours te vit alors venir, Science souveraine , ô Circé bienfaisante. Qui , sur l'être animé , le métal et la plante Règnes, depuis Hermès, trois sceptres dans la main, Te soumets la nature et fouilles dans son sein ; Intel roges l'insecte, observes le fossile; Divises par atome et repètris l'argile ; Recueilles tant d'esprits , de principes , de sels. Des corps que tu dissous moteurs universels; Distilles sur la flamme en filtres salutaires Le suc de la cigué et le sang des vipères ; Par un sul)til agent réunis les métaux , Dénatures leur être au creux de tes fourneaux; Du mélange et du choc des sucs antipathiques l'ais sortir quelquefois des tonnerres magiques; Imites le volcan qui mugit vers Enna , Quand Typhon s'agitant sous le poids de l'Etna , Par la cime du mont qui le retient à peine, Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
Tes mains savent encor, pour le plaisir des yeux. Préparer des couleurs l'accord harmonieux; Avant que le pinceau les unisse et les change, Tu fais leur union et leur premier mélange ;
3i LA PEINTURE,
Le feu qui détruit tout , ici régénérant , Ketombe en cendre utile et forme en dévorant. L'argile au fer s'unit , soit pour jeter les ombres , Soit pour brunir le vert de ces feuillages sombres; Pour récréer nos yeux par un ciel épuré , Le bleu qui le teindra sort du jaspe azuré ; Du plomb sort la couleur qui doit peindre l'aurore , Du marbre et de la chaux les lis doivent éclore , Et l'aigle voit rougir le cinabre enflammé Qui peindra le tonnerre en sa serre allumé.
Artiste , fais broyer les couleurs séparées , Des atomes fangeux qu'elles soient épurées ; Préside à ces détails , c'est l'intérêt de l'art: Ne dédaigne aucun soin : vois ce fameux Mansart , Pour bâtir ces palais sous les lois de l'équerre. Le dos courbé lui même il façonna la pierre; L'art seul de la tailler du tranchant des marteaux , Cimente ces chemins suspendus sur les eaux Ainsi cette couleur dont la toile est parée Doit tout au premier soin qui l'aura préparée. Connois les sept couleurs, sources des autres tous. Les passages divers des divers rejetons : Connois leur alliance et leur antipathie, Par quel mélange adroit on les réconcilie. Quel est l'art des reflets, leur concert et leur jeu : L'orangé sur la toile est-il trop près du bleui' Du voisinage entre eux la discorde va naître ; Que le vert les sépare , et l'accord va paroi tre.
Ne mets point, d'un pinceau follement enhardi. Le champ de tes tableaux sous les ieux du midi. Quelle couleur peindroit au haut de sa carrière Le front éblouissant du dieu de la lumière! Et quand l'astre brûlant armé de tous ses traits. Plongeant sur notre tête, ôte l'ombre aux objets , Comment nous les montrer! c'est l'ombre qui detache,
Qai fait fuir les côtés, qui présente et qui cache. Attends que le soleil, s'abaissant sur les monts. Ait enlîn de son globe émoussé les rayons. On que d'une clarté non moins douce et propice, Aux portes du matin, l'hémisphère blanchisse, Ou que l'hjade, ouvrant ses réservoirs cachés , Ait versé par les airs ses torrents épanchés; On, sons l'ardeur du jour si tu places l'image, Entre elle et le soleil fais passer un nuage.
N'interromps qu'avec art la lumière en son cours; Sur-tout que jamais l'œil ne rencontre deux jours ; Epargne le carmin, trop peu d'ombre est un voile. L'objet en devient terne et sort peu sur la toile ; Garde ainsi que jamais le prodigue 'pinceau N'y jette de lumière un trop vaste faisceau : Que les objets tracés reflètent de leurs places La lumière reçue à différents espaces; Mesure l'ombre au corps, moins d'ombre y doit
tomber .S'il le faut aplatir, et plus pour le bomber; Sache affoiblir les jours, sache éclairer les ombres. Que ce passage heureux , des tons clairs, aux tons
sombres Se laisse sur la toile à peine apercevoir : Tel le jour croît vers l'aube ou décroit vers le soir ; Telle alors à nos yeux la mobile atmosphère Presque insensiblement s'obscurcit ou s'éclaire.
Tourne ici tes regards, entre dans ce palais Où sur ces murs savants, par l'accord des reflets, Rubens de Médicis fait resjilendir les fastes, Fait jouer des couleurs les habiles contrastes ; Ce sont là tes leçons : des ombres et des jours Sa main t'enseignera l'harmonieux concours ; Phénomène immortel, astre de la Peinture , La couleur sous ses doigts s'embellit et s'épure (i): Prévenant les effets du temps qui la dissout.
Comme il a coloré chaque objet pour le tout .'
Porte un œil curieux sur ces riches images.
De la lumière à l'ombre admire ces passages ;
Ou, si tu veux encore na guide plus vanté,
Prends celui que Rubens lui-même a consulté.
Dans ce savant accord , Peintre, ou toi qui veux l'être ,
Le ciel est ton école et le soleil ton maître :
Confronte ton ouvrage et son cours lumineux;
Selon que chaque zone incline vers ses feux ,
De rayons inégaux il semé sa carrière ;
Ne montre, comme lui , qu'un centre de lumière^
Que la vive clarté qui part de ce foyer
Passe et se communique au tableau tout entier.
Comme une voix brillante et son timbre sonore Ajoute à l'harmonie et l'embellit encore, Ainsi du coloris le phosjjhore divin Jette un éclat plus vif sur les traits du dessin ; Ces raisins sont tracés et n'ont rien qui me fra|)pe. Mais colorez ces grains, je vais cueillir la grappe.
Tu créas le dessin , Amour; c'est encor toi Qui vas du coloris nous enseigner la loi. O champs de Sicyone ! ô rive toujours chère! Tu vis naître à la fois Dibutade et Glycere. Glycere , de sa main assortissant les fleurs. Instruisit Pausias dans l'accord des couleurs ; Tandis qu'elle tressoit ces festons, ces guirlandes, Qui servoient aux autels de parure et d'offrandes , Son amant les traçoit d'un pinceau délicat, Egaloit sur la toile et lîxoi t leur éclat : Le peintre aima Glycere , et l'art brilla par elle.
O couleur du jeune âge ! 6 des fleurs la plus belle I Un sang pur, sur ce teint répandant la fraîcheur, Par un tendre incarnat relevé sa blancheur ; A ce rayon divin sur des formes humaines Le cœur bat, l'œil se trouble , uo feu court dans les veines.
Mais quel Tase léger et rempli de carmin Thémire à ce miroir tient ouvert sous sa main? Elle prend le piuceau, mais la toile..! Ah! Thémire! Thémire, arrête donc : eh, quel est ton délire? J'ajoute à mes appas.... Qu'ajouter à des fleurs? De la nature ainsi ternis-tu les couleurs? Hélas ! à peine as-tu dans les jeux de ton âge Vu seize fois encor renaître le feuillage, Les usages déjà , ces tyrans indiscrets , Par ce faux, vermillon profanent tes attraits : Imite , imite Eglé ; dans cet âge qui vole , De l'aimable pudeur conservant le symbole , Au lever du soleil , à l'approche du soir, La mousse pour toilette, un ruisseau pour miroir, Contre un saule penchée , au bord d'une onde pure , Du hâle sur son teint elle efface l'injure. Thémire.... ce carmin désormais innocent, Qu'aux mains de la Peinture il deviendra puissant ! Du temps sur ton visage il eût marqué les traces ; Etendu sur la toile , il va fixer tes grâces.
Célèbre Titien , par quel charme inspiré Tu colores les traits de ce sexe adoré .' Quand des deux descendue en des réduits champêtres Vénus cherche Adonis à l'ombre de ces hêtres , Et , laissant dans le bois les Amours à l'écart , Du chasseur incertain retaide le départ; Lorsqu'aux bras d'un amant la déesse s'enlace , Comme son front rougit et s'enflamme avec grâce ! Je vois dans son œil bleu le doux feu du saphir. Et son teint pour la rose est pris par le Zéphyr. Ainsi , quand le soleil se peint dans le nuage , Le Guebre à deux genoux confond l'astre et l'image.
Est-ce toi, Danaé? ton père en son effroi , Elevé un mur d'airain entre l'amour et toi : Ah ! si toujours ce Dieu, dans sa maligne joie, 1 lompa l'homme par l'homme, et sutrainr sa proie.
3f! LA PEINTURE.
Que feront la prudence et les soins d'un mortel Contre tout le pouvoir de l'amour et du ciel ? Par jets l'or séducteur pleut du céleste ceintre. Mais la ruse du Dieu ne vaut pas l'art du peintre.
Des rivages de l'Hèbre et des sommets d'Hémus, Accourez, accourez, suivantes de Bacchus , Foulez d'un pied léger les campagnes de Tbrace, De vos pas cadencés dérobez-nous la trace ; Des sistres éclatants et du bruyant clairon Le pinceau de l'artiste a marqué jusqu'au son.
A nous peindre les cienx peu de mains sont habiles: Signale tes pinceaux dans ces plaines mobiles ; Tout dépend de cet art : de reflets en reflets C'est le ciel qui commande au reste des objets. Avant que d'y porter une main téméraire, Parcours long-temps des yeux les champs de l'atmosphère , Conforme la couleur à ce fond transparent ; Sur ce vague subtil, sur ce fluide errant Qui par-tout environne et balance la terre , Ne laisse du pinceau qu'une trace légère ; Fais plus sentir que voir l'impalpable élément, Si tu sais peindre l'air, tu peins le mouvement.
Un Ange descend-il des voûtes éternelles ? Si je le recounois, ce n'est point à ses ailes ; Qu'insensible en son vol , sa molle agilité Revêtisse les airs et leur fluidité ; Qu'il ressemble, au milieu de la céleste plaine, Au nuage argenté que le Zéphyr promené. Loin ces Anges pesants qui dans un air épais Semblent au haut du ciel nager sur des marais, Qui de leurs membres lourds surchargent l'air qu'il»
fendent , Et qui tombent des cieux plutôt qu'ils rien descendent.
Sous le signe brûlant de la jeune Procris,
Promenant ma pensée en des vallons fleuris , De la voûte du ciel la scène inattendue Vers le déclin du jour frappa soudain ma vue ; Dans les flancs du midi l'orage étoit formé , Par les feux du soleil le couchant enflamuié; Le nuage avançoit, l'astre qui nous éclaire Lui disputoit les cieux par cent jets de lumière. Pendant ce long combat de la nuit et du jour. Vers l'orient serein, Diane de retour Taisoit luire son disque, et sa paisible image Servoit de demi-teinte entre l'astre et l'orage.
Quelle est l'ame sans verve et quel est le pince.in Que n'enflammera pas l'aspect de ce tableau .' Quelle indolente main, pour en fixer la trace, De la voûte cliangeante attendra qu'il s'efface ?
Le spectacle des airs et l'étude des cieux , Sans lasser ta pensée , ont fatigué tes yeux ; Baisse-les vers ces lacs , tu verras la nature Elle-même se peindre au crystal d'une eau pure ; Ce grand cintre des airs, sur la tcte enrichi , Se renvei'se et s'enfonce à tes pieds réflérhi. Peins les airs dans les eaux, le cours des deux fluides. Et le ciel vacillant sous ces ondes limpides. Ces flèches de lumière et leurs jets différents Brisés contre la rive, ou dans l'ttau pénétrants, Ces deux soleils levés que Neptune of/re au monde , Un globe à l'horizon, et l'autre orbe dans l'onde ; De la mer en courroux ose braver l'effort, Sois le dernier qui tremble, un Dieu veille à ton sort. Tandis que l'air, les vents et la mer sont aux prises , Vois des flots suspendus les formes indécises; Recueille en ton esprit, malgré l'effroi des sens , Ces flots amoncelés, ni fixes, ni tombants ; Observe sous la vague ; et , sauvé du naufrage , Mais plein de la tempête, alors peins du rivage.