A MADAME D
Sur la mort Je sou fils, âgé de liuit ans.
ïu perds un fils dès ses plus jeuues ans ; Douce espérance à ton cœur arracjiée, Tendre fleur que les vents de leur souffle ont sccbce
Dès les premiers jours du printemps.
J'ai dû respecter des instants
Où la douleur même a des cliaruies ;
l'our détremper un noir poison ,
J'ai dû laisser couler tes larmes ; Mais après la nature écoute la raison :
A sa clarté si ton œil s'ouvre ,
Tu ne verras plus de tombeaux , Tu verras seulement l'asile du repos ,
Et sous le cj'près qui le couvre
Un enfant à l'abri des maux.
^é de toi , mère tendre , il eût été sensible.
c'est un bleu trop incompatihle
Avec le bouheur et la pai.s. :
Ali ! juge-s-en jiar tes regrets; Ton fils est délivré d'un aveuir p( uible ; l*lus à plaindre vivant qu'il ne l'est cLtz .'es luciri.s ,
Il auroit bu jusqu'à la lie
La coupe amere de la vie ,
Dout il n a touché que les bords.
Eh ! que perd-il ? qu'eût-il vu sur la terr» ? Malheur, crime ou sottise , impuissance des lois Les préjugés, les passions en guerre.
Les humaius policés et pervers à la foi s,
Dangereux avec des mœurs douces,
Semblables à ces champs d Euna Couverts de fleurs, mais sujets aux secousses , Mais souvent infestes des laves de l'Etna. Qu eût-il vu de plus près? rien, qu un troupeau frivole
Sous le nom de société ; Des hommes personnels que l'intérêt isole, La vertu sans honneur et 1 or seul respecté ; La morale elle-même à 1 usage soumise Dans cette tourbe d'insensés,
F.t rhounète homme loible assez l'our toucher dans la main de ce'ui qu il inepri.'e.
En proie aux passions d''aiitrui ,
lin butte aux siennes , quel système
Contre la fortune et lui-même
Aiiroit pu lui servir d'appui ?
Ton lils , un jour par son étoile Peut-être tout euiier vers le doute emporté , Auroit voulu lever un coin du voile
SUR LEMIKRRE. xv
Oui nous cache la vérité .
^■ou pas ce que Nolet cherclia dans son école, Pourquoi la pierre tomlie , ou pourquoi loiscau vulo ; Vains secrets qu'on ignore avec tranquillité ; Mais qu'est-ce que notre être, et quel sort arrc'lé
Par la volonté souveiaine , Hors des temps écoulés , attend la race l)nmaine
Dans Timniobile éternité?
lucertitude affreuse à mon ame oppresse e ,
Et qui vingt fois sur mon chevet
Auroit desséché ma pensée ,
Si mon cœur ne m'en eût distrait.
Remettant tout dans ma foible sse
A l'impénétrable sagesse
Du Dieu juste et bon qui m'a fait.
Au sein d'une heureuse ignorance ,
Ton fils , exempt de ces combats , l'.st tombé doucement dans l'ombre du trép;:s.
Du milieu des jeux de l'enfance.
Il franchit sans effroi l'abîme redouté
Au bord duquel éj)ouTanté L'homme se rejette en arrière, t^raignant la nuit et la lumière , Et l'horreur du néant et l'immortalité.
Heureux ceux dont le ciel abrège ainsi la course ! Perdre la vie aussi près de sa source , C'est un échange et non pas une mort.
Ton fils a terminé son sort ; Mais du moins sous les lois de 1 éternelle cause. Par le plus court chemin arrivé dans le pori ,
Quelque part qu'il soit, il repose.
xvj NOTICE
Leinierre avoit plus de soixante ans quand il fut reçu à rAcadéniie franooise. Dans son discours il s'attaclia à prouver que les longs refus de l'Académie étoient une pi'cuve d'estime pour lui ; ce que La Harpe appelle s'en tirer en galant homme.
Dans la société, Lemierie étoit sans intrigue, sans cabale, et son amour-propre uaif, qui ne faisoit de mal à personne, le rendoit plus amusant que ridicule. C'étoit un liomme de beaucoup d'esprit. On a retenu plusieurs de ses bons mots.
M. Delille lui récitoit des vers de sa composition; il fut interrompu à celui-ci :
( En parlant des Romains.) Ils buvoient le Falerne et les larmes du moude.
«Cela prouve, mon clier abbé, s'écria Lemierre , n que les anciens mettoient de l'eau dans leur vin. »
« Je conviens , disoit-il à un de ses amis , qu'il « y a de Corneille à moi une grande distance, mais « entre Voltaire et moi il n'y a qu'un saut de loup. »
Un jour qu'il ne voyoll personne à la représentation d'une de ses tragédies : « Il u'y a pas mal de « monde, dit-ii, pour un jour de foire de Bezons. >■
Une autre fois au même sujet: «J'ai vu entrer «beaucoup de monde, mais on ne sait pas où « diable tout cela se fourre. »
C'est encore à cause de la rareté des sj)ectateurs qu'il dit un jour: <« Société peu nombreuse, mais bien cboisie. »
SUK LEMIERRE. xvij
11 parloitde sa Veu\e du -Mahibai" connue d'uue ère nouvelle ; et, quand on racontoit de grands événements politiques , il s'écrioit : « C'étoit l'année de ma Veuve. »
Un jour qu'il se croyoit seul , Rouoher l'entendit apostropher ainsi un buste de Voltaire : « Ah ! u coquin, tu vondrois bien avoir fait ma Veuve .' »
A la première représentation de Cérarais , Lemierre , impatienté des murmures du parterre, disoit : (t Parbleu ! ne s'imaginent-ils pas qu'on leur « donnera tous les jours des Veuves du Malabar? »
Un le surprit s'applaudissant lui-même au spectacle. « Que voulez-vous.'' dit-il; je fais mes affaires « moi-même : c'est le moven qu'elles soient bien « faites. »
Après la reprise de Térée , sous le nom de Philoniele,qui n'eut en tout que trois représentations, il demandoit à M. P.... quelle représentation de sa pièce il avoit vue. M. P.... lui répondit que ce n étoit pas la vingt-cinquième, comme la Veuve du iVIaiabar. « Mon ami, répondit-il , je ne veux pas l'user. »
<c Je fais Jes vers durs, disoit-il ; mais on ne peut « me reprocher des vers plats. »
Vers la îin de i 7 89, un de ses amis (i) lerencontîa, pl lui demanda s'il s'occupoit de quelque tragédie
(l'i M. Pouce, cél( bre graveur et homrae de lettres distiujrué.
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