‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 107 sur 135 · A I.A REINE-MÈRE, DURANT LE VOYAGE QU'ELLE FAISOIT A\'EC LES PRINCES · texte numérisé non relu

A I.A REINE-MÈRE, DURANT LE VOYAGE QU'ELLE FAISOIT A\'EC LES PRINCES

Quand le soleil, ce grand flambeau qui orne De son regard le front du Capricorne, Retient plus court le frein de ses chevaux, Et paresseux n'allonge ses travaux, Monstrant au monde une face lointaine, Palle, defFaite, inconstante, incertaine, Qui ne veut plus de rayons se peigner. Mais fait semblant de vouloir desdaigner,

< Éd. l'. bi., t. VI, p. 246.

Par un amour froidement endormie,

La belle Flore et la terre s'araie ;

Adonc l'hyver, que la jeune saison

Du beau printemps enchaisnoit en prison,

Vient deslier les superbes courages

Des vents armez de gresles et d'orages,

Qui tout soudain, comme frères mutins,

Frappent les monts, desracinent les pins,

Et d'un grand bruit à la rive voisine

Flot dessus flot renversent la marine

Blanche d'escume, et aux pieds des rochers

Froissent, helas ! la maison des nochers,

Faisant bra'nsler sur les vagues profondes

Les corps noyez pour le jouet des ondes,

Jettez après dessus le sable nu,

Hostes puants du rivage incognu.

L'air cependant, qui s'imprime des nues,

Forme en son sein des chimères cornues,

Et comme il plaist aux grands vents de souffler,

On voit la nue estrangement s'enfler,

Représentant en cent divers images

Cent vains pourtraits de differens visages,

Qui du soleil efl'acent le beau front,

Et sur la terre effroyables se font :

Car dedans l'air telles feintes tracées

Des cœurs humains estonnent les pensées :

L'une en sautant et courant en avant,

Vuide, sans poids, sert d'une balle au vent :

L'autre chargée est constante en sa place;

L'une est de rien, l'autre est pleine de glace,

L'autre de neige, et l'autre ayant le teint

Noir, azuré, blanc et rouge, s'espreint

Comme une esponge aux sonuncls des montagnes •

L'autre s'avalle aux pliis basses campagnes, Et se rompant en sifflemens trenehans, Verse la pluye et arrose les champs.

Un tel brouillard dessus Paris arrive,

Quand de ses rais nostre soleil * nous prive,

Et que bien loin il emporte autre part

Sa majesté, qui le jour nous départ,

Avec la vostre et celle de son frère ; *

Car sans vous deux la sienne n'est pas claire.

Incontinent que le roy, nostre jour,

Nostre soleil, fait ailleurs son séjour,

Et que tournant les rayons de sa face

Loin de nos yeux, reluit en autre place,

L'hyver nous prend : lors mille impressions

Se font en l'air d'imaginations,

Qui d'un grand tour se pourmeiuent ensemble;

Puis tout le corps en un monceau s'assemble,

Et ce monceau qui fantastique pend

Deçà, delà, divisé se respand

En cent façons, et se démembre en nues,

Non pas de gresle ou de pluyes menues,

Neiges, frimats, ou de glace qui perd

Le jeune bled dessus le sillon verd.

L'air imprimé ne respand choses telles Dessus Paris, mais cent mille nouvelles, Qui font pleuvoir, bruyantes d'un grand son. Leurs nouveaulez en diverse façon.

A l'impourveu tantost vient une nue,

» Charles IX. (L. M.).

* Le duc d'Anjou, depuis Henri III. CL. M.)

POÈMES 28o

Et ne sçait-on eommeat elle est venue, Laquelle espand que les Huguenots font Un grand amas, et qu'assemblez se sont; Et qu'au Synode ils ont conclud de prendre La force en main, et trompez ne se rendre Sous une paix, qui frivole retient Que l'Évangile en lumière ne vient, * Et que bien tust les peuples d'Allemagne Viendront pour eux couvrir nostre campagne, Pareils en nombre aux sablons de la mer, Ou aux flambeaux que l'on voit allumer Aux nuits d'hyver, quand la grand couverture Du ciel ardant est bien claire et bien pure. L'autre au contraire après laisse pleuvoir Que la prestrise ardante fait mouvoir Guerre à Genève, et que jà la Savoye Sous son grand duc en a trassé la voye : Et que le roy à son âge venu Les doit froisser comme sablon menu, Les punissant de leurs fautes commises D'avoir pillé son bien et ses églises.

L'autre soudain, en cheminant par l'air, Tout en un coup sa charge fait couler, Versant par tout que la partie est forte Des Huguenots et des Romains, de sorte Qu'il ne faut rien remuer des deux parts, Que le profit en viendroit aux soldarts; Et que le roy de puissance asseurée A fait l'Edit d'éternelle durée ;

' Sous une paix, qui frivole retient, etc., c'est-à-dire so?<s une paix frivole qui empêche que VÈvangile ne vienne en lumière.

Que le Papiste à ses messes ira, Le Huguenot du presche jouira.

L'autre fait choir qu'on brasse quelque chose. Dont la menée encore n'est declose :

Et que bien tost on verra de grands cas. Puis l'autre au Turc fait avancer le pas, Et va semant que sa grand cymeterre Doit commander bien tost à nostre terre, Et que pour trop disputer de la foy A la parfin nous n'aurons plus de loy.

L'autre, en ouvrant ses ombres espaissies Pleines d'horreur, fait cheoir des prophéties. Qu'on dit venir du cabinet de Dieu :

C'est qu'au Palais il n'y a plus de lieu Pour nostre prince, et que c'est certain signe Que de nos roys prochaine est la ruine; Et que la France, après tant de dangers , Doit enrichir les sceptres estrangers ; Et que du lys la royale teinture Des léopards deviendra la paslure.

L'autre en tombant une frayeur distille , Qui fait trembler les peuples de la ville ; C'est que le sang des fidèles vangé Voirra bien tost par armes saccagé Ce grand Paris, comme ville maudite :

Que sa ruine en cent lieux est prédite. Pour le loyer d'avoir tant résisté A l'Évangile et à la vérité.

L'autre soudain en gouttes se divise ,

Et va pleurant le tort fait à l'Église ,

Et qu'on voii'ra nostre sceptre perdu

Tant que le bien de Dieu sera vendu :

Et qu'à celuy qui en fit la menée

Le ciel appreste une mauvaise année.

L'autre fait choir dessus Paris espais,

Qu'on va jurer plus que devant la paix,

Pour assoupir toute querelle esmeue ,

Et qu'à Narbonne on doit faire une veue

Entre le roy d'Espagne et nostre roy ;

Et que tous deux, pour sousteuir la foy

De leurs ayeux, prendront bien tost les armes :

Qu'on voit déjà l'appareil des gendarmes

Comme à sous-main finement se dresser,

Et qu'on voirra plus qu'on ne doit penser.

L'autre qui vient de pestes toute pleine,

D'un bruit commun va semant qu'à grand peine

Le roy fera son chemin tout entier.

Et qu'à grand peine il voirra le cartier

De la Provence et de tout ce rivage ,

Qu'un grand seigneur ne meure à son voyage.

L'autre soudain, ainsi qu'un bel esclair Qui du ciel tombe et s'espand dedans l'air, De son regard appaisant les orages , Fait distiller cinquante mariages :

Que nostre roy, pour aise reposer, De l'Empereur doit la fille espouser, Et que bien tost on doit faire la uopce D'un Espagnol à la royue d'Eseosse ; Et qu'un Angloi;^ si l'urtuné sera

Que sa maistresse un jour espousera : *

Et qu'un François, pour plus hautain se rendre,

Des Allemans se veut faire le gendre.

L'autre, en changeant de menaces, prédit

Que nostre prince en armes sera dit

Le plus puissant des princes de l'Europe;

Et que, vainqueur eu conduisant sa trope

Par les lauriers et les palmes, sera

Ce roy qui seul la France refera.

L'autre en semant, d'un jour environnée,

Vostre vertu et vostre destinée

Et vostre esprit, resonne que nos rois

N'ont pas si bien par la crainte des lois

Gardé leur sceptre, ou par la violence,

Que vous. Madame, avec vostre prudence ;

Et à ce bruit le peuple qui se sent

Vostre obligé, d'un accord s'y consent.

Quand sur Paris ces nues passagères Ont descliargé leurs nouvelles légères, Le Bruit, qui vole et revole soudain, Dresse l'aureille et ramasse en son sein A pleine main ces nouvelles venues; Puis au Palais, puis par toutes les rues, Par les maisons, il les semé à monceaux, Et fait courir mille propos nouveaux , Faux, vrais, douteux : car tantost en l'aureille, Tantost bien haut, il raconte merveille ; Triste tantost, tantost joyeux et gay Mesle si bien le faux avec le vray,

' Le comte de Leicester fut sur le point d'épouser Elisabeth d'Angleterre. (L. M.,'

Que des propos racontez à la troupe Chacun eu parle, et en disne, et en soupe; Mesme en dormant on ne peut retenir L'esprit esmeu de son resouvenir... *

Cette allégorie, comme la précédente, est spirituelle, facile, mais peut-être un peu diffuse et trop sobrement relevée de poésie dans les détails. Marot aurai t'pu l'écrire, n'était la riche comparaison du commencement. Qu'estce donc que cela prouve, encore une fois, sinon l'injuste réputation qu'on a faite à Ronsard ? Où trouver ce jargon tout grec dont on lui prête le perpétuel ridicule?

« Éd. P. Bl.. t. VI, p. 2o7.

GAIETES

Presque tous les poètes du xvio siècle ont composé leurs gaietés ou gaillardises, et leur coryphée, Ronsard, n'y a pas manqué. Les siennes sont des pièces bachiques ou erotiques, plus ou moins joyeuses et libres ; quelques-unes même porteraient aussi convenablement un tout autre titre, comme par exemple les jolies pièces de VAloiiette et du Freslon. C'est parmi les gaietés qu'il faudrait ranger une fameuse priapée de Ronsard intitulée la Bouqiiinade^ si on ne la bannissait avec raison de toutes les éditions de ses œuvres. On la peut voir au Cabinet satyrique, où elle mérite de figurer. Il semble que Ronsard y ait d'avance voulu donner le ton au poète Robbé, son compatriote. De plus innocentes gaietés sont le Dithyrambe en l'honneur de Jodelle et du bouc traqique, et le Voyage d'Arcueil ; car à la maison d'Arcueil s'ébattaient les grands poètes du xvi° siècle, comme ceux du xvii° à la maison d'Auteuil. Nous ne donnerons pas ces pièces trop longues, et dont Tintérêtn'a pas survécu à la circonstance ; mais en voici d'autres qui les valent bien.

LâLOUETTE

Hé Dieu, que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie, Alouette, qui de l'amour Degoizes dès le poinct du jour, Secouant en l'air la rosée Dont ta plume est toute arrousée I Devant que Phœbus soit levé, Tu enlevés ton corps lavé Pour l'essuyer près de la nue, Trémoussant d'une aile menue ; Et te sourdant à petits bons, Tu dis en l'air de si doux sons Composez de ta tirelire , Qu'il n'est amant qui ne désire, T'oyant chanter au Renouveau, Comme toy devenir oiseau.

Quand ton chant t'a bien amusée, De l'air tu tombes en fusée Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse choir Quand au fouyer elle sommeille.

Frappant son sein de son aureille ; Ou bien quand eu filant le jour Voit celuy qui luy fait l'amour Venir près d'elle à l'impourveue, De honte elle abbaisse la veue , Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pié.

Ainsi tu roules, alouette, Ma douceletle mignonnette , Qui plus qu'un rossignol me plais Qui chante en un boccage espais.

Tu vis sans offenser personne ; Ton bec innocent ne moissonne Le froment, comme ces oiseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit que le bled rongent en herbe, Ou soit qu'ils l'egrainent en gerbe :

Mais tu vis par les sillons vers De petits fourmis et de vers, Ou d'une mouche ou d'une achée Tu portes aux tiens la bêchée , A tes fils non encor allez, D'un blond duvet emmantelez.

A grand tort les fables des poètes Vous accusent vous, alouettes , D'avoir vostre père hay Jadis jusqu'à l'avoir trahy.

Coupant de sa teste royale La blonde perruque fatale, En laquelle un poil il portoit En qui toute sa force estoit.

Mais quoy! vous n'estes pas seulellcs

A qui la langue des poètes

A fait grand tort : dedans le bois

Le rossignol à haute vois.

Caché dessous quelque verdure,

Se plaint d'eux et leur dit injure.

Si fait bien l'arondelle aussi Quand elle chante son cossi :

Ne laissez pas pourtant de dire Mieux que devant la tirelire, Et faites crever par despit Ces menteurs de ce qu'ils ont dit.

Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement, et de poursuivre A chaque retour du printemps Vos aceouslumez passetenips :

Ainsi jamais la main pillarde D'uue pastourelle migoarde, Parmy les sillons espiant Vostre nouveau nid pépiant.

Quand vous chantez, ne le desrobo Ou dans sa cage ou sous sa robe.

Vivez, oiseaux, et vous haussez Tousjours en l'air, et annoncez De vostre chant et de vostre aile Que le printemps se renouvelle.*

Cette Alouette de Ronsard est un petit chef-d'œuvre qui vaut la Cigale d'Anacréon. Comme le poète nous peint le vol de ce gentil oiseau qui secoue la rosée dès l'aube, et, s'enlevant droit en haut, va s'essuyer près de la nue ! La descente de l'alouette, comparée à la chute de la fusée, offre une image aussi fidèle que gracieuse ; et la jeune fille, dont le front penche sous le sommeil ou se détourne soudain à la vue de l'amant aimé, est un épisode d'un effet délicieux. — A grand tort les fables des foëtes. On sait que Scylla, fille de Nisus et amoureuse

> Éd. P. Bl., t. VI, p. 348.

de Minos, coupa le cheveu d'or auquel était attachée la fortune de son père, pour complaire à son amant, et fut métamorphosée en alouette. — Quand elle chante son cossi. Le cossi de Varondelle est probablement ce qu'est le tirelire de l'alouette.

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