‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 106 sur 135 · PROMESSE · texte numérisé non relu

PROMESSE

C'estoit au poinct du jour que les songes certains D'un faux imaginer n'abusent les humainSj

» Délos. (L. M.)

« Éd. p. Bl., t. VI, 1). 2i.

Par la porte de corne entrez en nos pensées Des labeurs journaliers débiles et lassées, Songes qui, sans tromper par une vanité, Dessous un voile obscur monstrent la vérité,

A-insi que je dormois donnant repos à l'ame.

En songe m'apparut l'image d'une dame,

Qui monstroit à son port n'eslre point de bas lieu,

Ains sembloit, à la voir, sœur ou femme d'un dieu.

Ses cbeveux estoient beaux, et les traits de sa fac<

Monstroient diversement je ne sçay quelle grâce

Qui dontoit les plus fiers, et d'un tour de ses yeux

Eust appaisé la mer et serené les cieux.

Elle portoit au front une majesté sainte ;

Sa bouche en souriant de roses estoit peinte :

Elle estoit vénérable, et quand elle parloit

Un parler emmiellé de sa lèvre couloit :

Elle avoit le sein beau, la taille droite et belle :

Et soit qu'elle marchast, soit qu'on approchast d'elle.

Soit riant, soit parlant, soit en mouvant le pas,

Devisant, discourant, elle avoit des appas.

Des rets, des hameçons, et de la glus pour prendre

Les crédules esprits qui la vouloient attendre :

Car on ne peut fuïr, si tost qu'on l'apperçoit.

Que de son doux attrait prisonnier on ne soit,

Tant elle a de moyens, d'engins, et de manières

Pour captiver à soy les âmes prisonnières.

Sa robe estoit dorée à boutons par devant : Elle avoit en ses mains des ballons pleins de vent, Des sacs pleins de fumée, et des bouteilles pleines D'honneurs et de faveurs, et de parolles vaines :

Si quelque homme advisé les cassoit de la main, En lieu d'un ferme corps n'en sortoit que du vain. Telle enflure se voit es torrens des vallées, Quand le dos eseumeux des ondes ampoullées S'enfle dessous la pluye en bouteilles, qui font Un monstre d'un rien, puis en rien se défirent.

Autour de ceste Nymphe erroit une grand bande Qui d'un bruit importun mille choses demande, Seigneurs, soldats, marchans, courtisans, mariniers : Les uns vont les premiers, les autres les derniers, Selon le bon visage, et selon la caresse Que leur fait en riant ceste brave déesse : Elle allaiete un chacun d'espérance, et pourtant Sans estre contenté chacun s'en va contant. Elle donne à ceux-cy tantost une accolade, Tautost un clin de teste, et tanlost un œillade : Aux autres elle donne et faveurs et honneurs, Et de petits valets en fait de grands seigneurs. A son costé pendille une grande escarcelle Large, profonde, creuse, où ceste damoiselle Decouvroit sa boutique, et en monstroit le front Tout riche d'apparence, à la façon que font Les marchands plus rusez, afin qu'on eust envie, Voyant l'ombre du bien, de lui sacrer la vie. Dedans ceste escarcelle estoient les eveschez, Abbayes, prieurez, marquisatz et duchez, Gomtez, gouvernemens, pensions, et sans ordre, Pendoient au fond du sac Sainct Michel et son Ordre, Crédits, faveurs, honneurs, estats petits et hauts, Connestables et pairs, mareschaux, admiraux, Chanceliers, presidens, et autre maint office Qu'elle promet à fin qu'on luy face service.

Tous les peuples estoient envieux et ardans D'empoigner rescarcolle et de fouiller dedans ; Admiroient son enflure, et avoient l'ame esmeue D'extrême ambition si tost qu'ils l'avoient veue : Ils ne pensoienl qu'en elle, et sans plus leurs desseins Estoient de la surprendre et d'y mettre les mains : Et pource ils accouroient autour de l'escarcelle, Comme guespes autour d'une grappe nouvelle. Quand quel {u'un murmuroit, la dame l'appaisoit : Car de sa gibecière un leurre elle faisoit, Qu'elle monstroit au peuple, et comme trop légère, Aux uns estoit marastre, aux autres estoit mère. L'un devenoit content sans attendre qu'un jour : L'autre altendoit vingt ans (misérable séjour), L'autre dix, l'autre cinq; puis au lieu d'un office. Estât ou pension, remboursoit leur service, Ou bien d'un Attendez, ou bien, Il m'en souvient : Mais telle souvenance en souvenir ne vient.

Le peuple, cependant, souffloit à grosse haleine, Qui, suant et pressant et courant, mettoit peine De courtizer la Nymphe, et d'un cœur indonté. Sans craindre le travail, luy pendoit au costé. En pompe devant elle estoit dame Fortune, Qui sourde, aveugle, sotte, et sans raison aucune Par le milieu du peuple à l'aventure alloit. Abaissant et haussant tous ceux qu'elle vouloit, Et folle et variable, et pleine de malice Mesprisoit la vertu et cherissoit le vice.

Au bruit de telle gent, qui murmuroit plus haut Qu'un grand torrent d'hyver, je m'éveille en sursaut, Et voyant près mon lict une dame si belle, Je m'enquiers de son nom, et devise avec elle :

Déesse, approche-toy, conte-moy ta vertu, D'où es-tu? d'où viens-tu ? el où te loges-tu? A voir tant seulement ta brave contenance, D'un pauvre laboureur tu n'as pris ta naissance : Tes mains, ton front, ta face, et tes yeux ne sont pas Semblables aux mortels qui naissent icy bas.

Ainsi je luy demande, et ainsi la déesse

Me respond à son tour : Amy, je suis Promesse. '

Cette allégorie de la Promesse est ingénieusement conçue et vivement exécutée. Rulhière n'a pas fait mieux dans ses allégories célèbres de V A-Propos et du Contre- Temps^ qui ont plus d'un rapport avec celle de Ronsard. Nous en dirons autant de la pièce suivante, qui est du même genre.

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