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LE NUAGE

ou l'yvrongnb

Un soir, le jour de sainct Martin, Thenot au milieu du festin Ayant déjà mille verrées D'un gosier large dévorées.

Ayant gloutement avalé Sans mascher maint jambon salé.

Ayant rongé mille saucisses, Mille pastez tous pleins d'espices, Ayant maint tlacon rehumé.

Et mangé maint brezil fumé, Hors des mains luy coula sa coupe :

Puis bégayant devers la troupe, Et d'un geste tout furieux Tournant la prunelle des yeux, Pour mieux digérer sonvinage.

Sur le banc pencha son visage.

Jà jà commençoit à ronfler, A nariner, à renifler,

1 Éd. P. Bl., t. VI, p. 355.

298 GAIBTÉS

Quand deux flacons cheus contre terre, Pesle-mesle avecques un verre, Vindrent reveiller à demy Thenot sur le banc endormy.

Thenot donc qui demy s'éveille, Frottant son front et sou aureille, Et s'alongeant deux ou trois fois.

En sursault jetta ceste voix :

Il est jour, dit l'alouette,

Non est, non, dit la fillette :

Hà là là là là là là là :

Je vois deçà, je vois delà.

Je voy mille beslcs cornues.

Mille marmots dedans les nues :

De l'une sort un grand taureau,

Sur l'autre sautelle un chevreau :

L'une a les cornes d'un satyre,

Et du ventre de l'autre tire

Un crocodille mille tours.

Je voy des villes et des tours,

J'en voy de rouges, et de vertes;

Voy-les là, je les voy couvertes

De sucres et de pois confis.

J'en voy de morts, j'en voy de vifs,

J'en voy, voyez-les donc? qui semblent

Aux blez qui sous la bize tremblent.

J'avise un camp de nains armez.

J'en voy qui ne sont point formez, Tronquez de cuisses et de jambes.

Et si ont les yeux comme flambes Au creux de l'estomac assis.

J'en voy cinquante, j'en voy six Qui sont sans ventre, et si ont teste Effroyable d'une grand creste.

Voicy deux nuages tous pleins De Mores, qui n'ont point de mains, Ny de corps, et ont les visages Semblables à des chats sauvages :

Les uus portent des pieds de chèvre, Et les autres n'ont qu'une lèvre Qui seule barbotle, et dedans Ils n'ont ny mâchoires, ny dens.

J'en voy de barbus comme hermites;

Je voy les combas des Lapithes ;

J'en voy tous hérissez de peaux ;

J'entr'avise mille troupeaux

De singes, qui d'un tovir de joue

D'en hauU aux hommes fout la moue :

Je voy, je voy parmy les flos

D'une baleine le grand dos,

Et ses espines qui paroissent

Comme eu l'eau deux roches qui croissent.

Un y gallope un grand destrier

Sans bride, selle ny eslrier.

L'un talonne à peine une vache,

L'autre dessus un asue, tache

De vouloir saillir d'un plein sault

Sus un qui manie un crapault.

L'un va tardif, l'autre galope ;

L'un s'élance dessus la crope

D'un Centaure tout débridé;

Et l'autre d'un Géant guidé,

Portant au front une sonnette , Par l'air chevauche à la genette, L'un sur le dos se charge un veau, L'autre en sa main tient un marteau :

L'un d'une mine renfrougnée Arme son poing d'une congnée :

L'un porte un dard, l'aulre un trident, Et l'autre un tison tout ardent.

Les uns sont montez sur des grues, Et les autres sus des tortues Vont à la chasse avecq les dieux.

Je voy le bon Père joyeux Qui se transforme en cent nouvelles :

J'en voy qui n'ont point de cervelles, Et font un amas nonpareil, Pour vouloir battre le soleil.

Et pour l'enclorre en la caverne Ou de sainct Patrice, ou d'Averne :

Je voy sa sœur qui le défend, Je voy tout le ciel qui se fend, El la terre qui se crevace, El le Chaos qui les menace.

Je voy cent mille Satyreaux Aj-ant les ergots de chevreaux Faire peur à mille Naiades.

Je vo}^ la dan ce des Dryades Parmi les forests trépigner.

Et maintenant se repeigner Au fond des plus tiedes valées.

Ores à tresses avalées.

Ores gentement en un rond,

Ores il flacons sur le front,

Puis se baigner dans les fontaines.

Las ! ces nues de gresle pleines Me prédisent que Jupiter Se veut contre moy dépiter.

Bré, bré, bré, bré, voicy le foudre, Graq, craq, craq, n'oyez-vous découdre Le ventre d'uu nuau ? j'ay veu, J'ay veu, craq craq, j'ay veu le feu, J'ay veu l'orage, et le tonnerre Tout mort me brise contre terre.

A tant cet yvrongne Tbeuot De peur qu'il eut ne dit plus mot, Pensant vrayment que la tempeste Luy avùit foudroyé la teste.*

On voit que Tivrogne Thénot n'était pas encore aussi aguerri que cet autre ivrogne plus fameux qui prenait le fracas du tonnerre pour un signe de la frayeur céleste. L'idée d'un tel cauchemar bachique ne manque nullement de poésie, et l'exécution en est originale, quoique d'une couleur un peu sale et bourbeuse. Celte pièce a des points frappants de ressemblance avec plusieurs visions de Saint-Amant, Théophile et autres poètes de cette école.

1 Éd. r. Bl., t. VI, p. 397.

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