‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 119 sur 135 · DE FRANÇOIS RABELAIS · texte numérisé non relu

DE FRANÇOIS RABELAIS

Si d'un mort qui pourrit repose Nature engendre quelque chose, Et si la génération Est faicte de corruption, Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la pance Du bon biberon qui boivoit Tousjours ce pendant qu'il vivoit.

Car d'un seul traict sa grande gueule Eust plus beu de vin toute seule (L'épuisant du nez en deux coups) Qu'un porc ne hume de laict dous, Qu'Iris de fleuves, ne qu'encore De vagues le rivage More.

Jamais le soleil ne l'a veu ,

Tant fust-il matin, qu'il n'eust beu,

Et jamais au soir la uuict noire,

Tant fust tard, ne l'a veu sans boire,

Car altéré, sans nul séjour

Le galant boivoit nuict et jour.

Mais quand l'ardente canicule Ramenoit la saison qui brûle, Demi-nus se troussoit les bras, Et se couchoit tout plat à bas Sur la jonchée entre les tasses, Et parmi des escuelles grasses Sans nulle honte se touillant,

Alloit dans le vin barbouillant Comme une greuou ille en la fange ;

Puis yvre chantoit la louange De son amy le bon Bacchus, Gomme sous luy furent vaincus Les Thebains, et comme sa mère Trop chaudement receut son pare, Qui en lieu de faire cela Las ! toute vive la brûla.

Il chantoit la grande massue , Et la jument de Gargantue , Le grand Panurge, et le païs Des Papimanes ébahis, Leurs loix, leurs façons et demeures , Et frère Jean des Autoumeures, Et TEpisteme les combas; Mais la Mort, qui ne boivoit pas, Tira le beuveur de ce monde, Et ores le fait boire en l'oude Qui fuit trouble dans le giron Du large fleuve d'Achercn.

Or toy, quiconque sois, qui passes, Sur sa fosse repan des tasses, Repan du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons :

Car si encor dessous la lame Quelque sentiment a son ame, Il les aime mieux que les lis, Tant soient-ils fraischement cueillis.^

» Éd. P. Bl., t. VII, p. 273. Cette épitaphe fut imprimée en i560. Rabelais était mort en 1553. (L. M.)

C'est cette épitaplie que Bayle cite comme injurieuse à Rabelais; mais je n'y puis voir qu'une plaisanterie, et le bon Rabelais, s'il était revenu àMeudon le jour qu'elle y fut composée entre les pots, n'aurait fait probablement qu'en rire. — Repan dxi bril, probablement des verres, parce que le verre brille.^

A JEAN DAUftAT

SON PRÉCEPTKUR

Ils ont menly, d'Aurat, ceux qui le veulent dire, Que Ronsard, dont la muse a contenté les rois, Soit moins que le Bartas, et qu'il ait par sa voix Rendu ce tesmoiguage ennemy de sa lyre.

Ils ont menty, d'Aurat, si bas je ne respire , Je sçay trop qui je suis, et mille et mille fois Mille et mille tourmens plutostje souffrirois. Qu'un adveu si contraire au nom que je désire.

Ils ont menty, d'Aurat, c'est une invention Qui part, à mon advis, de trop d'ambition; J'auroy menty moy-mesme en le faisant paroistre;

Francus en rougiroit, et les neuf belles Sœurs

Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs

Pour un de leurs enfans ne me voudroieut cognoistre.^

' Bril, breil, breuil, broil; ramée, branches d'arbre, feuillage, jeune bois. De là ces noms Dubreuil, et de Broglie à l'italienne. (L. M.)

« Éd. P. BU, t. V, p. 348.

340 POÉSIES DIVERSES

On avait fait courir le brujt, lors de l'apparition de la Première Semaine, que Ronsard, s'avouant vaincu par Du Bartas, lui avait envoyé une plume d'or.

Page 1