‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 118 sur 135 · A JACQUES GREVIN · texte numérisé non relu

A JACQUES GREVIN

Grevin, en tous mestiers on peut estre parfait : Par longue expérience un advocat est fait Excellent en son art, et celuy qui praclique Dessus les corps humains un art hippocratique Le sage philosophe, et le grave orateur, Et celuy qui se dit des nombres inventeur. Par estude est sçavant, mais non pas le poêle : Car la Muse icy bas ne fut jamais parfaite,

1 Éd. ['. m., t. H, p. 439.

Ny ne sera, Grevin : la haute déité Ne veut pas tant d'honneur à nostre humanité Imparfaicte et grossière : et pource elle n'est digne De la perfection d'une fureur divine.

Le don de poésie est semblable à ce feu,

Lequel aux nuits d'hyver comme un présage est veu

Ores dessus un fleuve, ores sus une prée,

Ores dessus le chef d'une forest sacrée.

Sautant et jaillissant, jettant de toute pars

Par l'obscur de la nuit de grands rayons espars :

Le peuple le regarde, et de frayeur et crainte

L'arae luy bat au corps, voyant la flame sainte.

A la fm la clarté de ce grand feu decroist.

Devient palle et blaffart, et plus il n'apparoist :

Eu un raesme pays jamais il ne séjourne,

Et au lieu dont il part, jamais il ne retourne :

Il saute sans arrest de quartier en quartier.

Et jamais un pays de luy n'est héritier :

Âins il se communique, et sa flame est monsti'ée

(Où moins on l'esperoit) en une autre contrée.

Ainsi ny les Hébreux, les Grecs, ny les Romains, N'ont eu la poésie entière entre leurs mains : Elle a veu l'Allemagne, et a pris accroissance Aux rives d'Angleterre, en Ecosse et en France, Sautant deçà delà, et prenant grand plaisir En estrange pays divers hommes choisir, Rendant de ses rayons la province allumée ; Mais bien tost sa lumière eu l'air est consumée.

La louange n'est pas tant seulement à un , De tous elle est hijstesse et visite un chacun,

Et sans avoir esgard aux biens ny à la race, Favorisant chacun, un chacun elle embrasse.

Quant à moy, mon Grevin, si mon nom espandu S'enfle de quelque honneur, il m'est trop cher vendu, Et ne sçay pas comment un autre s'en contente : Mais je sçay que mon art griefveraent me tourmente, Encore que moy vif je jouisse du bien Qu'on donne après la mort au mort qui ne sent rien : Car pour avoir gousté les ondes de Permesse, Je suis tout aggravé de somme et de paresse, Inhabile, inutile : et qui pis, je ne puis Arracher cest humeur dont esclave je suis.

Je suis opiniastre, indiscret, fantastique, Farouche, soupçonneux, triste et mélancolique, Content et non content, malpropre * et mal courtois ; Au reste craignant Dieu, les princes et les lois. Né d'assez bon esprit, de nature assez bonne. Qui pour rien ne voudroit avoir fasché personne : Voilà mon naturel, mon Grevin, et je croy Que tous ceux de mon art ont tel vice que moy.

Pour me récompenser au moins si Calliope M'avoit fait le meilleur des meilleurs de sa trope, Et si j'estois en l'art qu'elle enseigne parfait, De tant de passions je seroy satisfait : Mais me voyant sans plus icy demi-poëte, Un mestier moins divin que le mien je souhaitte.

Deux sortes il y a de mestiers sur le mont

Où les neuf belles Sœurs leur demeurance font :

' Dans le sens de négligé. (L. M.)

DIVEBSES 335

L'un favorise à ceux qui riment et composent,

Qui les vers par leur nombre arrangent et disposent,

Et sont du nom de vers dits versificateurs :

Ils ne sont que de vers seulement inventeurs,

Froids, gelez et glacez, qui en naissant n'apporteni

Sinon un peu de vie, en laquelle ils avortent :

Ils ne servent de i-ien qu'à donner des habits

A la canelle, au sucre, au gingembre et au ris :

Ou si par trait de temps ils forcent la lumière,

Si est-ce que sans nom ils demeurent derrière.

Et ne sont jamais leus : car Phebus Apollon

Ne les a point touchez de son aspre eguillon :

Ils sont comme apprentifs, lesquels n'ont peu atteindre

A la perfection d'escrire ny de peindre :

Sans plus ils gastent l'encre, et broyant la couleur,

Barbouillent un portrait d'inutile valeur.

L'autre préside à ceux qui ont la fantaisie

Esprise ardantement du feu de poésie ,

Qui n'abusent du nom, mais à la vérité

Sont remplis de frayeur et de divinité.

Quatre ou cinq seulement sont apparus au monde, De grecque nation , qui ont à la faconde Accouplé le mystère, et d'un voile divers Par fables ont caché le vray sens de leurs vers, A fin que le vulgaire amy de l'ignorance Ne comprit le mestier de leur belle science; Vulgaire qui se mocque, et qui met à mespris Les mystères sacrez, quand il les a compris.

Ils furent les premiers, qui la théologie, Et le sçavoir hautain de nostre astrologie, Par un art très-subtil de fables ont voilé, Et des yeux ignorans du peuplo reculé.

Dieu les tient agitez, et jamais ne les laisse, D'un aiguillon ardant il les picque et les presse ; Ils ont les pieds à terre, et l'esprit dans les cieux ; Le peuple les estime enragez, furieux : Ils errent par les bois, par les monts , par les prées, Et jouissent tous seuls des nymphes et des fées ^,.

Ce Discours à Grevin fut retranché par Ronsard des dernières éditions qu'il publia de ses œuvres, parce que Grevin, attaché au calvinisme, s'était uni avec les ennemis du poète contre les satires politiques des Misères du temps :

J'oste Grevin de mes escris Pour ce qu'il fut si mal appris, Afin de plaire au calvinisme Je vouloy dire à l'athéisme, D'injurier par ses brocards Mon nom cogneu de toutes parts.

Et dont il faisoit tant d'estime Par son discours et par sa rime, etc. '

Florent Chrétien fut compris par Ronsard dans la même invective ; mais il vécut assez pour se réconcilier avec l'illustre offensé, tandis que Grevin mourut jeune et dans le fort de la querelle. On aura remarqué dans cette épître à Grevin la magnifique comparaison du commencement, et le sentiment élevé de poésie que Ronsard a réussi à exprimer.

» Éd. P. Bl., t. VI, p. 3H.

2 Éd. P. Bl., t. Il, p. 436.

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