ADUÉ DE HAUTE-COMBE EN SAVOIE
Scribendi rectè sapere est et principium et fons.
Combien que Fart de Poésie ne se puisse par préceptes comprendre ny enseigner pour estre plus mental que Iraditif, toutesfois d'autant que l'artifice humain, expérience et labeur le peuvent permettre, j'ay bien voulu t'en donner quelques reigles icy, à fin qu'un jour tu puisses estre des premiers en la cognoissance d'un si aggreable mestier, à l'exemple de moy qui confesse y estre assez passablement versé. Sur toutes choses tu auras les Muses en révérence, voire en singulière vénération, et ne les feras jamais servir à choses des-honnestes, à risées, uy à libelles injurieux ; mais les tiendras chères et sacrées, comme les filles de Jupiter, c'est à dire, de Dieu, qui de sa saine te grâce a premièrement par elles fait cognoistre aux peuples ignorans les excellences de sa majesté. Car la Poësic n'estoit au premier âge qu'une theolo-
' P, Brisuon, 1365, in-4'' do 14 feuillets.
gie allégorique, pour faire entrer au cerveau des hommes grossiers, par fables plaisantes et colorées, les secrets qu'ils ne pouvoient comprendre, quand irop ouvertement on leur descouvroit la vérité. On dit qu'Eumolpe Gecropien, Line maistre d'Hercule, Orphée, Homère, Hésiode, inventèrent un si doux allechement. Pour cesle cause ils sont appeliez Poètes divins, non tant pour leur divin esprit qui les rendoit sur tous admirables et excellens, que pour la conversation qu'ils avoieut avecques les Oracles, Prophètes, Devins, Sibylles, interprètes de songes, desquels ils avoient appris la meilleure part de ce qu'ils sçavoient. Car ce que les Oracles disoient en peu de mots, ces gentils personnages l'amplifiolent, coloroient et augmentoient, estans envers le peuple ce que les Sybilles et Devins estoient en leur endroit. Long-temps après eux sont venus d'un mesme pais les seconds Poètes, que j'appelle humains, pour estre plus enflez d'artifice et labeur que de divinité. A l'exemple de ceux-cy, les Poètes Romains ont foisonné en telle formiliere, qu'ils ont apporté aux libraires plus de charge que d'honneur, excepté cinq pu six, desquels la doctrine, accompagnée d'un parfait artifice, m'a tousjours tiré en admiration. Or, pour ce que les Muses ne veulent loger en un ame si elle n'est bonne, saincte et vertueuse; tu seras de bonne nature, non meschant, refrongné, ne chagrin; mais, animé d'un gentil esprit, ne laisseras rien entrer en ton entendement qui ne soit surhumain et divin. Tu auras en premier lieu les conceptions hautes, grandes, belles, et non traînantes à terre. Car le principal poinct est l'invention, laquelle vient tant de la bonne nature, que par la leçon des bons et an-
DE l'art POETIQUE FRANÇOIS 343
ciens autheurs. Et si tu entreprens quelque grand œuvre, lu te monstreras religieux et craignant Dieu, le commençant ou par son nom, ou par un autre qui représentera quelque effect de sa majesté, à l'exemple des Poètes Grecs, Mrjvtv astSe &si. AvSpa [j.o\ ëwEns Mojcja. E/. A'.ô; àp/wa$oOa. Ap/oii.svo; léo «toîSe. Et nos Romains, yEneadum genitrix. Musa mihi causas mentor a. Car les Muses, Apollon, Mercure, Pallas et autres telles Déitez ne nous représentent autre chose que les puissances de Dieu, auquel les premiers hommes avoient donné plusieurs noms pour les divers effects de son incompréhensible Majesté. Et c'est aussi pour te monstrer que rien ne peut estre ny bon, ny parfait, si le commencement ne vient de Dieu. Après, tu seras studieux de la lecture des bons Poètes, et les apprendras par cœur autant que lu pourras. Tu seras laborieux à corriger et limer tes vers, et ne leur pardonneras non plus qu'un bon jardinier à son ante, quand il la void chargée de branches inutiles ou de bien peu de profit. Tu converseras doucement et honuestement avec les Poêles de ton temps ; tu honoreras les plus vieux comme tes pères, tes pareils comme tes frères, les moindres comme tes enfants, et leur communiqueras tes escrits; car tu ne dois jamais rien mettre en lumière qui n'ait premièrement esté veu et reveu de tes amis, que tu estimeras les plus experts en ce mestier, à fin que par telles conjonctions, et familiaritez d'esprits, avecques les lettres et la bonne nature que tu as, tu puisses facilement parvenir au comble de tout honneur, ayant pour exemple domestique les vertus de ton père, qui non seulement a surpassé en sa langue Italienne les plus estimez de ce temps, mais encores a fait la vie-
toire douteuse entre luy et ceux qui escrivent aujourd'huy le plus purement et doctement au vieil langage Romain. Or pour ce que lu as déjà la cognoissance de la langue Grecque et Latine, et qu'il ne te reste plus que la Françoise, laquelle te doit estre d'autant plus recommandée qu'elle t'est maternelle, je te diray en peu de parolles ce qui me semble le plus expédient, et sans t'esgarer par longues et fascheuses forests, je te meneray tout droict par le sentier que j'auray cogneu le plus court ; à fin qu'aisément tu regagnes ceux qui, s'estans les premiers mis au chemin, te pourroient avoir aucunement devancé. Tout ainsi que les vers Latins ont leurs pieds, comme tu sçais, nous avons en nostre Poésie Françoise, de laquelle je veux icy traicter, une certaine mesure de syllabes, selon le dessein des carmes que nous entreprenons composer, qui ne se peut outrepasser sans offenser la loy de nostre vers : desquelles mesures et nombre de syllabes, nous traiterons après plus amplement. Nous avons aussi une certaine cesure de la voyelle ^, laquelle se mange toutes les fois qu'elle est rencontrée d'une autre voyelle ou diplithongue, 'pourveu que la voyelle qui suit e, n'ait point la force de consoue. Après, à l'imitation de ({uelqu'un de ce temps, tu feras tes vers masculins et fœminins tant ({u'il te sera possible, pour estre plus propres à la Musique et accord des instrumens, en faveur desquels il semble que la Poésie soit née; car la Poésie sans les instrumens, ou sans la grâce d'une seule ou plusieurs voix, n'est nullement aggreable, non plus que les instrumens sans estre animez de la mélodie d'une plaisante voix. Si de fortune lu as composé les deux premiers vers mascu-
DE l'art POETIQUE FRANÇOIS 345
lias, tu feras les deux autres fœminins, et j^aracheveras de mesme mesure le reste de ton Elégie ou Gliansou, à fin que les musiciens les puissent plus facilement accorder. Quant aux vers Lyriques, tu feras le premier couplet à ta volonté, pourveu que les autres suivent la trace du premier. Si lu te sers des noms propres des Grecs et Romains, tu les tourneras à la terminaison Françoise, autant que ton langage le permet ; car il y en a beaucoup qui ne s'y peuvent nullement tourner. Tu ne rejetteras point les vieux mois de nos romans, ains les choisiras avecques meure et prudente élection. Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mesticrs, comme de Marine^ Vénerie^ Fauco7merie, et principalement les artisans du feu, Orfèvres, Fondeurs^ MarescJiaux, Minerailliers ; et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecques les noms propres des mestiers, pour enrichir Ion œuvre et le rendre plus agréable et parfait ; car tout ainsi qu'on ne peut véritablement dire un corps humain, beau, plaisant, et accomply, s'il n'est composé de sang, veines, artères et tendons, et sur tout d'une plaisante couleur ; ainsi la Poésie ne peut estre plaisante sans belles inventions, descriptions, comparaisons, qui sont les nerfs et la vie du livre qui veut forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux et maislre du temps. Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation ; et ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, JPoidevins, Normans, Manceaux, Lionnois, ou d'autres païs, pourveu qu'ils soient bons et que proprement ils signi-
346 ABBEGB
fient ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la Cour, lequel est quelquefois très-mauvais pour estre langage de Damoiselles, et jeunes Gentils-hommes qui font plus profession de bien combattre que de bien parler. Et noteras que la langue Grecque n'eust jamais esté si faconde et abondante en dialectes et en mots comme elle est, sans le grand nombre de Republiques qui fleurissoient en ce temps-là; lesquelles comme amoureuses de leur bien propre, vouloient que leurs doctes citoyens escrivissent au langage particulier de leur nation ; et de là sont venus une infinité de dialectes, phrases, et manières de parler qui portent encores aujourd'huy sur le front la marque de leur pays naturel, lesquelles estoient tenues indifféremment bonnes par les doctes plumes qui escrivoient de ce temps-là ; car un pais ne peut jamais estre si parfait en tout, qu'il ne puisse encores quelquefois emprunter je ne sçay quoy de son voisin. Et ne fais point de doute que s'U y avoit encores en France des Ducs de Bourgongne, de Picardie, de Normandie, de Bretaigne, de Champaigne, de Gascongne, qu'ils ne désirassent pour l'honneur de leur altesse, que leurs sujets escrivissent en la langue de leur païs naturel. Car les Princes ne doivent estre moins curieux d'estendre leur langage par toutes nations, que d'agrandir les bornes de leur Empire; mais aujourd'huN»^ pource que nostre France n'obéist qu'à un seul Roy, nous sommes contraints, si nous voulons parvenir à quelque honneur, de parler sou langage ; autrement nostre labeur, tant fust-il honorable et parfait, seroit estimé peu de chose, ou (peut-estre) totalement mesprisé.
DE l'art POETIQUE FRANÇOIS 347