SUR RONSARD LVII
Saiut-Évremont et les spirituels élèves des jésuites 11 y entendaieut plus rien. Le grand Arnauld ne l'avait jamais lu, je pense, et ce qu'il savait de grec, vers la tin de sa vie il l'avait oublié.
Avec Boileau, du moins, nous retrouvons un poète qui, pour les endroits où il l'a étudié, peut emporter avec fruit un volume d'Homère, et qui travaille à le traduire en quelques beaux passages. Racine, plus heureux (il le doit à Lancelot), le lit couramment, et il y puiserait sans effort, s'il ne préférait Euripide.
La Fontaine devine Homère comme toutes choses, il le lit je ne sais comment, mais je croirais volontiers qu'il l'a vu face à face ; il est si digne d'en tout comprendre ! Molière, qui sait son Lucrèce, n'a guère eu le temps ni l'occasion, près de Gassendi, d'aller jus- (ju'à Homère. La Bruyère l'entend, à coup sûr; mais en a-t-il bien profilé? Fléchier, dans sa politesse ingénieuse, écrit toujours et en toute occasion comme quelqu'un qui ne l'a ni lu ni entrevu.
Bossuet, dans vme Inslrucliou sur le style oratoire, a écrit : « Les poètes aussi sont de grand secours. Je ne connais que Virgile, — et un peu Homère. » Il est vrai qu'il écrivait cela avant d'être chargé de l'éducation du Dauphin ; dans le cours de cette éducation il eut des loisirs, et il put se remettre à cette lecture, moins faite pourtant que celle d'un David pour son génie. C'est à Fénelon qu'il en faut venir pour posséder l'esprit familier et adouci d'Homère, tout ce qui pouvait alors se naturaliser de lui en France et y être à l'usage de chacun dans une prose suave et persuasive.
Depuis Fénelon, et durant tout le xvm® siècle, nous n'avons à attendre, si nous prononçons le nom
LVIIl NOTICE
d'Homère, que des réponses négatives et sèches; trop heureux quand ce ne sont pas des épigrammes et des impertinences ! Fontenelle, La Moite, il ne faut point leur en parler ; ils ne le lisent pas, et ils rabrègent. Sans le connaître, ils sentent en lui comme un grand ennemi personnel, et ils le voudraient supprimer. Par eux, M."^^ Dacier est restée atteinte de ridicule pour avoir rendu de son mieux le divin poète et l'avoir trop défendu. Par malheur, aucun de nos grands prosateurs d'alors, ni Montesquieu, ni Voltaire, ni Bufîon, ni Jean-Jacques, n'ont lu directement Homère : il n'est entré pour rien dans la composition ni dans la trempe de leur talent ; on s'en aperçoit à leur cachet. — Ce n'est pas la bonne volonté pour Homère qui a manqué à Diderot, et, sans guère le lire, il a dû plus d'une fois en causer de près et par bouffées avec son ami l'Allemand Grimm, Taucien élève d'Ernesti. — Celui qui l'a lu (j'entends toujours lu à la source), dans tout ce monde du xviu^ siècle, ce n'est ni d'Alembert, ni Duclos, ni Marmontel, ni même le critique La Harpe, dont ce serait pourtant le devoir et le métier ; ce n'est pas même Fontanes, d'un goût si pur, mais paresseux. Nommons vite André Chénier, pour nous rattacher avec lui au sol sacré et au vrai rivage. Bernardin de Saint-Pierre, par une grâce du Ciel, avait déjà reconnu de loin la grande plage antique, et, sans y aborder, il l'avait saluée à l'horizon. Ajoutons aussi que Chateaubriand, malgré un* éducation classique très-incomplète, avait su, dans les solitaires études de sa jeunesse, revenir directement et mordre tant bien que mal au texte d'Homère ; il en avait ressaisi, pour les reproduire, l'esprit, la grandeur, ou même le