DE CASSANDRE
Il paraît que cette Cassandre était une demoiselle de Blois. Ou lit dans le 136" sonnet du premier livre:
Ville de Blois, naissance de ma Damo.
Entre les rais de sa jumelle flame Je veis Amcur qui scn arc desbandoit, Et dans mon cœur le brandon espandoit, Qui des plus froids les mouëlles enflame :
Puis en deux parts près les yeux de ma Dame, Couvert de fleurs un ret d'or me tendoit, Qui tout crespu sur sa face peudoit A flots oudez, pour enlacer mou ame.
Qu'eussé-je faict ? l'archer estoil si doux, Si doux son feu, si doux l'or de ses nouds, Qu'en leurs filets encore je m'oublie :
Mais cest oubli ne me travaille point, Tant doucement le doux archer me poingl, Le feu me brusle, et l'or crespe me lie. *
L'or de ses 7iouds, l'or de ses nœuds, — Tani douce^ menl, ainsi Pétrarque :
Amor con tal dolcezza m'unge e pungei
L'or cresj^e, l'or frisé des cheveux.
« Éd. P. Dl., t. I, p. 3.
Bien qu'il te plaise en mon cœur d'allumer (Cœur ton sujet, lieu de ta seigneurie), Non d'une amour, ainçois d'une furie Le feu cruel, pour mes os consumer ;
Le mal qui semble aux autres trop amer. Me semble doux : aussi je n'ay envie De me douloir, car je n'aime ma vie, Sinon d'autant qu'il te plaist de l'aimer.
Mais si le ciel m'a fait naître, Madame, Pour ta victime, en lieu de ma pauvre ame, Sur ton autel j'offre ma loyauté.
Tu dois plustost en tirer du service, Que par le feu d'un sanglant sacrifice L'immoler vive aux pieds de la beauté. *
Ce sonnet est un peu alambiqué ; mais tout le second quatrain est délicieux, surtout le vers
Sinon d'autant qu'il te plaist de l'aimer»
Il respire une sensibilité molle et naïve-
Une beauté de quinze ans enfantine.
Un or frisé de maint crespe anelel.
Un front de rose, un teint damoiselet, Un ris qui l'ame aux astres achemine,
Une vertu de telle beauté digue, Un col de neige, une gorge de lait,
« Éd. P. Bi., t. 1. p. 5.
DU CASSANDRB 5
Un cœur ja meur en un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine ;
Un œil puissant de faire jours les nuils, Une main douce à forcer les ennuis, Qui tient ma vie en ses doigts enfermée ;
Avec un chant découpé doucement,
Or' d'un sous-ris, or' d'un gémissement :
De tels sorciers ma raison fut charmée. *
Ce sonnet est pris de Pélrarque : Grazie, cWa jwchri ciel largo destina, etc., etc. Quoique fort joliment tourné, il est inférieur à l'original. — Une vertu de telle beauté digne, on prononçait dine. — Un cœur Ja meur en un sein verdelet traduit parfaitement Sotto biondi capei canuta mente. — Avec un chant découpé doucement, Coi sosvir soavement rotti.
« Avant le temps tes tempes fleuriront, « De peu de jours ta fin sera bornée, « Avant le soir se clorra la journée, « Trahis d'espoir tes pensers périront :
« Sans me fléchir tes escrits flétriront, « En ton desastre ira ma destinée, « Pour abuser les poètes je suis née, « De tes souspirs nos neveux se riront :
« Tu seras fait du vulgaire la fable,
« Tu bastiras sur l'incertain du sable,
<( El vainement tu peindras dans les deux. »
« Éd. p. Di., t. I, p. 12.
— Ainsi disoit la Nymphe qui m'affole, Lorsque le ciel, témoin de sa parolle, D'un dextre éclair fut présage à mes yeux. *
Admirable sonnet. Ronsard indentifie sa maîtresse Cassandre avec l'antique prophétesse de ce nom, et se fait prédire par elle ses destinées, qui se sont accomplies presque à la lettre. Il mourut en effet tout infirme et cassé, dans un âge peu avancé encore. Ses neveux ont ri de ses soupirs, et il a été fait la fable du vulgaire.— Avant /e 5ofr. Vers tout moderne, qu'on croirait d'André Chénier. — Pour abuser les j^oëtes. On faisait alors poète de deux syllabes ; on le trouve encore ainsi dans Régnier. — Et vainement tu peindras dans les cieiix. Peindre dans les deux est une expression magnifique et splendide qui va au sublime. * — D'un dextre éclair. On pensait anciennement que les foudres et les éclairs du côté gauche étaient signes et présages de bonheur, et ceux du côté droit, de malheur.
Si mille œillets, si mille liz j'embrasse, Entortillant mes bras tout à l'entour, Plus fort qu'un cep, qui, d'un amoureux tour, La branche aimée en mille plis enlasse ;
Si le soucy ne jaunit plus ma face, Si le plaisir fait en raoy son séjour,
« Éd. p. Bl., t. I,p. i2.
* M. Sainte-Beuve, dans l'édition du Tableau de la poésie, etc., de 18'i3, a écrit : Expression pleine de splendeur et de magnificence. » Et dans l'édition du Tableau de la poésie, de 1876, on trouve cette note : « Du moins elle (cette expression) nous semble telle, bien que dans le temps peut-être elle ait eu moins d'emphase et n'ait voulu que dire : peindre sur les nuages, sur les brouillards. »