‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 55 sur 135 · DE CASS ANDRE · texte numérisé non relu

DE CASS ANDRE

Voicy la prée et la rive mollette, Qui prend vigueur de sa main la touchant, Quand pas à pas en son sein va cacliant Le bel email de l'herbe nouvelctte.

Icy chanter, là pleurer je la vy,

Icy sourire, et là je fu ravy

De ses discours par lesquels je des-vie

Icy s'asseoir, là je la vy danser :

Sus le meslier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie.*

Imité de Pétrarque : Senuccio ; i' vo' che sappi m quai maniera, etc.

Icj/ chanter :

Qui caiitô dolcemente, e qui s'assise ; Qui si rivolse, e qui rattenne il passo ; Qui co' begli occhi mi trafisse il core.

Qui disse una parola, e qui sorrise ;

Qui cangiô'l viso. lu questl pciisier, lasso,

Notle e di tienmi il signor nostro Aniore.

Il faut avouer que ces deux derniers vers de Pétrarque sont bien au-dessous des deux vers correspondants de Ronsard, qui offrent mie riche et gracieuse imasre.

Page, suy-moy par l'herbe plus espesse ; Fauche l'esmail de la verte saison, Puis à plein poing en -jonche la maison Des fleurs qu'avril enfante en sa jeunesse.

« Éd. p. Bl., t. I, p. 92.

Il AMOURS

Despen du croc ma lyre chanteresse, Je veux charmer si je puis la poison, Dont un bel œil enchanta ma raison Par la vertu d'une œillade maistresse.

Donne-moy l'encre et le papier aussi ; En cent papiers, tesmoins de mon souci, Je veux tracer la peine que j'endure :

En cent papiers plus durs que diamant.

Afin qu'un jour nostre race future Juge du mal que je souffre en aimant. *

De ses maris l'industrieuse Heleine, L'aiguille en main, retracoit les combas Dessus sa toile : en ce poinct tu t'esbas D'ouvrer le mal duquel ma vie est pleine.

Mais tout ainsi, Maistresse, que ta leine Et ton fil noir desseignent mon trespas, Tout au rebours pourquoy ne peins-tu pas De quelque verd un espoir à ma peine?

Mon œil ne void sur ta gaze rangé.

Sinon du noir, sinon de l'orangé, Tristes tesmoins de ma longue souffrance.

0 fier destin ! son œil ne me desfait Tant seulement, mais tout ce qu'elle fait Ne me promet qu'une désespérance.*

Éd. p. Bi., t. F, p. 109.

Éd. p. Bl., t. I, p. H8.

DE CASSANDRH 15

Ingénieux et bien tourné. Il paraît que l'invention appartient à Ronsard.

Quand je te voy discourant à part toy, Toute amusée avecques ta pensée, Un peu la teste en contre-bas baissée, Te retirant du vulgaire et de moy :

Je veux souvent, pour rompre ton esmoy. Te saluer : mais ma voix offensée.

De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche et me laisse tout coy.

Mon œil confus ne peut souffrir ta veue : De ses rayons mon ame tremble esmeue : Langue ne voix ne font leur action.

Seuls mes soupirs, seul mon triste visage

Parlent pour moy, et telle passion

De mon amour donne assez tesmoignage. *

Le tableau du premier quatrain est parfaitement touché : cet air pensif, cette tête penchante, et cette façon d'exprimer la rêverie : Toute amusée avecques ta censée! La Fontaine eût-il pu trouver mieux?

» Éd. p. Bi., 1. 1, p. 120.

AMOURS DE MARIE

Dédaigné de la fière Cassandre, le poêle se console avec Marie, qui paraît avoir été une simple fille de Bourgueil ; Belleau va même jusqu'à dire qu'elle servait dans une hôtellerie de l'endroit. Ces nouvelles amours sont célébrées sur un ton un peu moins fastueux que celles de Cassandre. La jeune Marie ne tarda pas à mourir, et le poète a déploré ce trépas prématuré comme Pétrarque a fait celui de Laure. M. Nodier dans sa belle collection possède un livre d'heures qui pourrait bien avoir appartenu à cette Marie, et sur lequel on lit les vers suivants, qui sont de la main de Ronsard. '

Maugié l'envy je suis du tout à elle; Mais je vouldrois dans son cueur avoir leu Qu'elle ne veult et qu'elle n'a esleu Autre que moy pour bien estre aymé d'elle

Bien elle scet que je luy suis fide'.l), Et quant à moy j'estime en son endroit Ce qui en est : car elle ne vouldroit Autre que moy pour bien estre aymé d'elle.

Au reste, la discussion de ce point piquant de bibliologie a fourni matière à un intéressant chapitre des Mé~

Assertion contestée. V. Éd. Bl., t. VllI, p. 2G, nota 1.

AMOURS DE MARIE 17

langes tirés d'une petite Mhliothèque, que le public lettré attend avec une si vive impatience. '

Je veux, me souvenant de ma gentille amie, Boire ce soir d'autant, et pour ce, Gorydon, Fay remplir mes flacons, et verse à labandon Du vin pour resjouir toute la compagnie.

Soit que m'amie ait nom ou Cassandre ou Marie, Neuf fois je m'en vay boire aux lettres de son nom : Et toi si de ta belle et jeune Magdelon, Belleau, l'amour te poind, je te pri', ne l'oublie.

Apporte ces bouquets que tu m'avois cueillis, Ces roses, ces œillets, ce jasmin et ces lis : Attache une couronne à l'entour de ma teste.

Gaignons ce jour icy, trompons nostre trespas : Peut-estre que demain nous ne reboirons pas. S'attendre au lendemain n'est pas chose trop preste. *

Ainsi Tibulle :

Gare puer, madeant geneioso pocula baccho,

Et nobis pronà funde falerna manu.

Ite procul, durum, curœ genus, ite labores.

Marie, levez-vous, vous estes paresseuse, Ja la gaye alouette au ciel a fredonné,

> Les Meianges tires dune pecite bibliothèque, par Charles Nodier, parurent à Paris, chez Horot, 1829, in-8". (L. M ) « Éd. P. lii., t. I, p. 159.

Et ja le rassignol doucement jargonné,

Dessus l'espine assis, sa complainte amoureuse.

Sus debout, allons voir l'herbelette perleuse, Et vostre beau rosier de boutons couronné, Et vos œillets mignons ausquels aviez donné Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurastes vos yeux, D'estre plustost que moy ce matin esveillée ; Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux,

Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux silléo.

Ça ça que je les baise et vostre beau tetin

Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin. ^

Belleau, qui a commenté ce sonnet, en trouve avec raison hs mignardises pins belles en leur simplicité que toutes les inventions alambiqtiées des Espagnols et de quelques Italiens. — Marie se comptait de trois syllabes, parce qu'on faisait sentir Ve final. — Harsoir, pour hier soir.

Amour est un charmeur; si je suis une année Avecques ma maistresse à babiller tousjours, Et à luy raconter quelles sont mes amours. L'an me semble plus court qu'une courte journée.

Si quelque tiers survient, j'en ay l'ame gennée Ou je deviens muet, ou mes propos sont lours : Au milieu du devis s'esgarent mes discours, Et tout ainsi que moi ma langue est estonnée.

» Éd. p. Bi., 1. 1, p. 164.

DE MARIB 19

Mais quand je suis tout seul auprès de mon plaisir, Ma langue interprétant le plus de mon désir, Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse:

Je ne fais qu'inventer, que conter, que parler ; Car pour estre cent ans auprès de ma maistresse, Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller.*

Ce sonnet pourrait être de Marot, tant il est facile et naturel.

Cache pour ceste nuict ta corne, bonne Lune : Ainsi Endymion soit tousjours ton amy, Ainsi soit-il tousjours en ton sein endormy. Ainsi nul enchanteur jamais ne l'importune.

Le jour m'est odieux, la nuict m'est opportune, Je crains de jour l'aguet d'un voisin enuemy : De nuict plus courageux je traverse parniy Les espions, couvert de la courtine brune.

Tu sçais. Lune, que peut l'amoureuse poison : Le dieu Pan pour le prix d'une blanche toison Put bien fléchir ton cœur. Et vous, astres insignes.

Favorisez au feu qui me tient allumé.

Car, s'il vous en souvient, la pluspart de vous. Signes,

N'a place dans le ciel que pour avoir aimé. *

Je traverse 'parmi les espions. Malgré notre prédilection pour l'enjambement, nous trouvons celui-ci un peu

' Éd. P. Dl., i. I, p. 163.

» Éd. P. Bl., t. I, p. 168

hasardé ; pourtant il n'est pas trop mal en rapport avec ridée exprimée, et oblige le lecteur de traverser le vers furtivement et comme à la dérobée ^arm les espions. — Le dieu Pan. Pan, étant amoureux de la Lune, l'obtint moyennant la toison d'une brebis blanche :

Munere sic niveo lanae (si credere dignum est) Pan, deus Arcadiae, caplam te, Luna, fefellit.

Virgile, Oeorg.

N'a 2ilace dans le ciel. Vers d'une justesse ingénieuse et d'un sentiment exquis.

CHANSON

Fleur Angevine de quinze ans, Ton front monstre assez de simplessc :

Mais ton cœur ne cache au dedans Sinon que malice et finesse, Celant, sous ombre d'amitié, Une jeunette mauvaislié.

Rends-moy (si tu as quelque honte) Mon cœur que je t'avois donné.

Dont tu ne fais non plus de conte Que d'un esclave emprisonné, T'esjouissant de sa misère.

Et te plaisant de luy desplaire.

Une autre moins belle que toy.

Mais bien de meilleure nature, Le voudroit bien avoir de raoy.

Elle l'aura, je te le jure:

Elle l'aura, puis qu'autrement Il n'a de toy bon traitement.

Mars non, j'aime trop mieux qu'il meure Sans espérance en ta prison :

J'aime trop mieux qu'il y demeure Mort de douleur contre raison, Qu'en te changeant jouir de celle Qui m'est plus douce et non si belle. '

Chanson aimable et naïve, d'un rhythme léger et courant, tout à fait dans le goût de Marot ou de Saint-Gclais. — Une JenneUe manvaistié. Il esta regretter que ce substantif manvaistié n'ait pas été conservé dans la langue ; malice n'est pas son équivalent. Ronsard a dit ailleurs à sa maîtresse dans le même sens :

Ha! tu fais la mauvaise!

Qui m'est phis douce et non si belle. Vers exquis, comme nous en avons déjà rencontré tant de fois.

Vous mesprisez nature : estes-vous si cruelle De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux, Qui démènent lamour, voyez les colombeaux. Regardez le ramier, voyez la tourterelle ;

Voyez deçà delà d'une frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux ; Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux. Et toute chose rire en la saison nouvelle.

Icy, la bergerette en tournant son fuseau, Dcsgoise ses amours, et là le pastoureau Respond à sa chanson : icy toute chose aime,

' Éd. i>. Bi., 1. 1, p. 1C9.

Tout parle de ramoui, tout s'en veut enflammer : Seulement voire cœur, froid d'une glace extrême, Demeure opiuiaslre et ne veut point aimer. *

CHANSON

Amour, dy, je te prie (ainsi de tous humains

Et des dieux soit lousjours l'empire entre tes mains),

Qui te fournist de flèches?

Veu que tousjours colère en mille et mille lieux Tu pers tes traits es cœurs des hommes et des dieux,

Empennez de flammèches?

Mais je te pri', dy-moy, est-ce point le dieu Mars, Quand il revient chargé du butin des soldars

Tuez à la bataille ?

Ou bien si c'est Vulcan qui dedans ses fourneaux (Après les tiens perdus) t'en refait de nouveaux,

Et tousjours t'en rebaille?

Pauvret (respond Amour) et quoy? ignores-tu La rigueur, la douceur, la force, la vertu.

Des beaux yeux de t'amie ?

Plus je respan de traits sus hommes et sus dieux. Et plus d'un seul regard m'en fournissent les yeux

De ta belle Marie. *

Toute celte pièce est prise du latin de Marulle:

Cum tôt tela die, proterve, spargas ; Tôt figas sine fine, et hic et illic.

• Éd. P. BL, t. i, p. 171.

« Éd. P. Bi., t. 1, p. 173

Nous la citons surtout pour le rhythme, qui est de l'invention de Ronsard. Si les petits vers, troisième et sixième de chaque strophe, avaient quatre pieds au lieu de trois, ce serait précisément le rhythme de la Jeune Captive. Or il y a un grand charme et une singulière impression pour les oreilles délicates dans ce petit vers féminin qui vient après les deux grands vers masculins. Si la rime masculine portait sur le petit vers, et si celle des alexandrins était féminine, on n'aurait plus la même impression, et le rhythme, quoique d'un fort bon effet, serait plus ordinaire et moins savant.

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