A LA RIME
Rime, qui donnes leurs sons
Aux chansons; Rime, l'unique harmonie Du vers qui, sans tes accents
Frémissants, Serait muet au génie ;
Rime, écho qui prend la voix
Du hautbois.
Ou l'éclat de la trompette ; Dernier adieu d'un ami,
Qu'à demi L'autre ami de loin répète ;
Rime, tranchant aviron,
Éperon Qui fends la vague écumante ; P'rein d'or, aiguillon d'acier
Du coursier A la crinière fumante ;
DE MABIE 81
Agrafe, autour des seins nus
De Vénus Pressant l'écharpe divine, Ou serrant le baudrier
Du guerrier Contre sa forte poitrine ;
Col étroit, par où saillit
Et jaillit La source au ciel élancée, Qui brisant l'éclat vermeil
Du soleil, Tombe en gerbe nuancée ;
Anneau pur de diamant
Ou d'aimant.
Qui, jour et nuit, dans l'enceinlo Suspends la lampe, ou le soir
L'encensoir Aux mains de la vierge sainte ;
Clé qui, loin de l'œil mortel,
Sur l'autel Ouvres l'arche du miracle, Ou tiens le vase embaumé
Renfermé Dans le cèdre, au tabernacle ;
Ou plutôt Fée au léger
Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mène le char des vers
Dans les airs Par deux sillons de lurriore;
0 Rime ! qui que tu sois,
Je reçois Tou joug; et, longtemps rebcilc, Corrigé, je te promets
Désormais Une oreille plus fidèle.
Mais aussi dovaiit mes pas
Ne l'iiis pas ; Quand la muse me dévore.
Donne, donne, par égard
Un regard Au poète qui t'implore 1
Dans un vers tout détleuri,
Qu'a flétri L'aspect d'une règle austère, Ne laisse point murmurer,
Soupirer La syllabe solitaire.
Sur ma lyre, l'autre fois.
Dans un bois, Ma main préludait à peine; Une colombe descend,
En passant Blanche sur le luth d'ébène.
Mais au lieu d'accords touchants,
De doux chants, La colombe gémissante Me demande par pitié
Sa moitié, Sa moitié loin d'elle absente.
Ail ! plutôt, oiseaux charmants,
Vrais amants, Mariez vos voix jumelles ; Que ma lyre el ses concerts
Soient couverts De vos baisers, de vos ailes;
Ou Lien, attelés d'un crin
Pour tout frein Au plus léger des nuages, Trainez-moi, coursiers chéris
De Cypris, Au fond des sacrés bocages.
Ce serait peul-êti'c ici le lieu de faire remarquer que Ronsard ne s'est pas toujours assez religieusement astreint à ce joug sacré de la rime, qu'avaient porté sans révolte Villon, Marot et Saint-Gelais, et que reprirent bientôt Passerat, Gilles Durant et Régnier.
CHANSON
Douce Maistresse, touche, Pour soulager mon mal, Ma bouche de ta bouche Plus rouge que coral :
Que mon col soit pressé De ton bras enlassé.
Puis, face dessus face, Regarde-moi les yeux, Afin que ton trait passe En mon cœur soucieux,
Cœur qui ne vit sinon D'amour et de ton nom.
Je Tay veu fier et brave, Avant que ta beauté Pour estre son esclave Du sein me l'eust osté :
Mais son mal luy plaist bien, Pourveu qu'il meure tien.
Belle, par qui je donne A mes yeux tant d'esmoy.
Baise-moy, ma mignonne, Cent fois rebaise-moy.
Et quoi V fdut-il en vain Languir dessus ton sein V
Maistresse, je n'ay garde De vouloir t'eveiller :
Heureux quand je regardt Tes beaux yeux sommeiller ; Heureux quand je les voy Endormis dessus moy !
Veux-tu que je les baise Afin le les ouvrir '?
Hà ! tu fais la mauvaise Pour me faire mourir : Je meurs entre tes bras, Et si ne t'en cbaut pas !
Hà ! ma chère ennemie.
Si tu veux m'appaiser, Redonne-moi la vie
Par l'esprit d'un baiser.
Hà! j'en sens la douceur Couler jusques au cœur.
J'aime la douce rage
D'amour continuel,
Quand d'un mesnie courage
Le soin est mutuel.
Heureux sera le jour
Que je mourray d'amour ! ^
« Cette chanson, dit le bon Rémi Belleau en soncom. mentaire, est pleine de délices et mignardises amoureuses, assez faciles à celuy qui aura tant soit peu pratiqué la faction d'amour. »
Dans une Élégie à Marie, dont nous ne donneront q i e la fin, Ronsard dit à sa maîtresse que, s'il était grand roi, il lui bâtirait un temple dont elle serait la déesse et lui le dieu, et que là les amants viendraient tous les ans se disputer le prix du baiser.
Celui qui mieux serait en tels baisers appris, Sur tous les jouvenceaux emporteroit le prix, Seroit dit le vainqueur des baisers de Cythere Et tout chargé de fleurs s'en-iroit à sa mère.
Aux pieds de mon autel en ce temple nouveau Luiroit le feu veillant d'un éternel flambeau, Et seroient ces combats nommez après ma vie, Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie.
• Éd. P. 151., t. I, p. 22j,
0 ma belle Maistresse, hé que je voudrois bien Qu'Amour nous eust conjoints d'un semblable lien, Et qu'après nos trespas dans nos fosses ombreuses Nous fussions la chanson des bouches amoureuses; Que ceux de Vcndomois dissent tous d'un accord (Visitant le tombeau sous qui je serois mort) : Nostre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut espris d'une belle Angevine ; Et que les Angevins dissent tous d'une vois : Nostre belle Marie aimait un Vendomois ; Les deux n'avoient qu'un cœur, et l'amour mutuelle, Qu'on ne void plus icy, leur fut perpetuellti. Siècle vrayment heureux, siècle d'or estimé, Où toujours l'amoureux se voyoit contre-aimé !
Puisse arriver après l'espace d'un long âge,
Qu'un esprit vienne à bas, sous le mignard ombrage
Des myrtes, me conter que les âges n'ont peu
Effacer la clarté qui luist de nostre feu ;
Mais que de voix en voix, de parole eu parole,
Nostre gentille ardeur par la jeunesse vole.
Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons
Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons,
Et qu'on pense amoureux celui qui remémore
Vostre nom et le mien, et nos tombes honore 1
Or il en adviendra ce que le ciel voudra,
Si est-ce que ce livre immortel apprendra
Aux hommes et au temps et à la renommée
Que je vous ay six ans plus que mon cœur aimée. *
Cette élégie est imitée de la douzième idylle de ïhéocrite.
« Éd. P. m., t. I, p. 23».
Après six ans d'amour, la belle Marie tomba malade et mourut. Le poète déplore ce malheur dans plusieurs pièces, stances et sonnets.
Ciel, que tu es malicieux !
Qui eust pensé que ces beaux yeux Qui me faisoient si douce guerre, Ces mains, ceste bouche et ce front Qui priudrent mon cœur, et qui l'onl, Ne fussent maintenant que terre ?
Helas ! où est ce doux parler, Ce voir, cet ouyr, cet aller, Ce ris qui me faisoit apprendre Que c'est qu'aimer? hà, doux refur> î Hà, doux desdains, vous n'estes plus.
Vous n'estes plus qu'un peu de cendre 1
Toutesfois en moy je la sens Encore l'objet de mes sens.
Comme à l'heure qu'elle estoit vive :
Ny mort ne me peut retarder, Ny tombeau ne me peut garder Que par penser je ne la suive.
Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix, qui sonnoit mieux Que de coustume, et ses beaux yeux Qui reluisoieut outre mesure,
Et son soupir qui m'embrasoit,
J'eusse bien veu qu'ell' me disoit :
Or, soule-toy de mon visage,
Si jamais tu en eus souci :
Tu ne me verras plus ici,
Je m'en vay faire un long voyage.
J'eusse amassé de ses regars Un magasin de toutes pars, Pour nourrir mon ame estonnée, Et paistre longtemps ma douleur :
Mais ouques mon cruel malheur Ne sceut prévoir ma destinée.
Depuis j'ay vescu de souci, Et de regret qui m'a transi, Comblé de passions estranges.
Je ne desguise mes ennuis :
Tu vois Testât auquel je suis, Du ciel, assise entre les anges.
En ton âge le plus gaillard, Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tost retournée, Perdant beauté, grâce et couleur.
Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.
Si tu veux. Amour, que je sois Encore un coup dessous tes lois
M'ordonnant un nouveau service, Il te faut sous la terre aller Flatter Pluton, et r'appeller En lumière mon Eurydice :
Ou bien va-t'en là haut crier
A la Nature, et la prier
D'en faire une aussi admirable :
Mais j'ay grand peur qu'elle rompit
Le moule alors qu'elle la fit,
Pour n'en tracer plus de semblable.
Refay-moy voir deux yeux pareils Aux siens qui ni'estoieut deux soleils, Et m'ardoient d'une flamme extrême, Où tu soulois tendre tes las, Tes hameçons et tes appas Où s'engluoit la raison mesme.
Ren-moy ce voir et cet ouir.
De ce parler fay-moy jouir.
Si douteux à rendre responce :
Ren-moy l'objet de mes ennuys :
Si faire cela tu ne puis,
Va t'en ailleurs, je te renonce.
A la Mort j'auray mon recours :
La Mort me sera mon secours, Gomme le but que je désire.
Dessus la Mort tu ne peus rien, Puis qu'elle a desrobé ton bien, Qui fut l'honneur de ton empire.
Soit que tu vives près de Dieu, Ou aux Champs Llisez, adieu.
Adieu cent fois, adieu Marie :
Jamais mou cœur ne t'oubliera, Jamais la Mort ne desli'ra Le nœud dont la beauté me lie. ^
Comme on void sur la branche au mois de mai la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur. Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose :
La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose, Embasmant les jardins et les arbres dodeur : Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt feuille à feuille declose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel honoroient la beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de laict, ce pannier plein de fleurs. Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. *
Charles IX, étant tombé amoureux de mademoiselle d'Alrie, de la maison d'Aquavive, depuis comtesse de Chàteauvilain, chargea Ronsard de célébrer sa flamme ce que fit le poète, en désignant les illustres amants sous les noms d'Eurymédon le chasseur et de la nymphe Callirhée. Dans le sonnet suivant, Gallirhée, qui déjà
» Éd. P. Bl., t. I, p. 23i.
2 Éd. P. Bl., t. 1, p. 239.
s'est rendue à Tamour, appréhende pour son Eurymédon les accidents qui pourraient lui arriver à la chasse.
Celuy fut ennemy des Deitez puissantes,
Et cruel viola de Nature les lois,
Qui le premier rompit le silence des bois.
Et les nymphes qui sont dans les arbres naissantes ;
Qui premier de limiers et de meules pressantes. De piqueurs, de veneurs, de trompes et d'abois Donna par les forests un passetemps aux roys De la course et du sang des bestes innocentes.
Je n'ayme ny piqueurs, ny filets, ny veneurs, Ny meules, ny forests la cause de mes peurs : Je doute qu'Artemis quelque sanglier n'appelle
Encontre Eurymedon pour voir ses jours finis ; Que le dueil ne me face une Venus nouvelle. Que la mort ne le face un nouvel Adonis. *
Ar ternis, Diane.
' Lid. P. Cl., t. I, p. 264.
AMOURS D'ASTREE
Ronsard, qui n'avait pas dédaigné dans Marie une humble fille de village, ne craignit pas de lever les yeux jusqu'à une noble dame de la famille d'Estrée, qu'il ce lébra sous le nom d''Asirée. Nous prendrons trois sonnets parmi ceux qui sont adressés à celte dame.
Jarnais Hector aux guerres n'estoit lâche Lors qu'il alloil combattre les Grégeois; Tousjours sa femme attacboit son harnois, Et sur l'armet luy plantoit son pennache.
Il ne craignoit la Peléenne hache Du grand Achille, ayant deux ou trois fois Baisé sa femme, et tenant en ses dois Une faveur de sa belle Andromache.
Heureux cent fois, toy chevalier errant,
Que ma Déesse alloit hier parant.
Et qu'en armant baisoit, comme je pense!
De sa vertu procède ton honneur :
Que pleust à Dieu pour avoir ce bon-heur,
Avoir changé mes plumes à ta lance ! *
1 Ed. P. Bl., t. I. p. 268.
AMOURS d'aSTRÉE fi?.
A mon retour ( hé, je m'en désespère ! ) Tu m'as receu d'un baiser tout glacé, Froid, sans saveur, baiser d'un trespassé, Tel que Diane en dounoit à son frère,
Tel qu'une fille eu donne à sa grand mère, La fiancée en donne au fiancé, Ny savoureux, ny moiteux, ny pressé :
Et quoy, ma lèvre est-elle, si amere?
Hà, tu devrois imiter les pigeons.
Qui bec en bec de baisers doux et longs
Se font l'amour sur le haut d'une souche.
Je te suppli', Maistresse, désormais Ou baise-moy la saveur en la bouche Ou bien du tout ne me baise jamais.^
Charmant sonnet ; jamais on n'a mieux rendu la saveur d'un baiser d'amour.
Pour retenir un amant on servage Il faut aimer et non dissimuler. De mesme flame amoureuse brusier, Et que le cœur soit pareil au langage :
Tousjours un ris, tousjours un bon visage, Tousjours s'escrire et s'entre-consoler : Ou qui ne peut escrire ny parler, A tout le moins s'entre-voir par message.
» Éd. P. Bi., t. l, p. -273.
Il fctut avoir de l'amy le pourtraict, Cent fois le jour en rebaiser le traict : Que d'un plaisir deux âmes soient guidées,
Deux corps en un rejoincts en leur moitié.
Voilà les poincts qui gardent l'amitié,
Et non pas vous qui n'aimez qu'en idées.*