LA QUENOUILLE
Quenouille, de Pallas la compagne et l'amie, Cher présent que je porle à ma chère Marie, Afin de soulager l'ennuy qu'ell' a de moy. Disant quelque chanson en filant dessur toy, Faisant pirouetter, à son huys amusée, Tout le jour son rouet et sa grosse fusée.
Quenouille, je te meine où je suis arreslé. Je voudrois racheter par toy ma liberté. Tu ne viendras es mains d'une mignonne oisive Qui ne fait qu'attifer sa perruque lascive, Et qui perd tout son temps à mirer et farder Sa face, à celle fin qu'on l'aille regarder ; Mais bien entre les mains d'une disposte fille. Qui dévide, qui coust, qui mesnage et qui file
> Ed. P. Bi., t. I, p. 218.
Avecque ses deux sœurs pour tromper ses ennuis, L'hyver devant le feu, Testé devant son huis.
Aussi je ne voudrois que toy, quenouille, faite En nostre Vendomois (où le peuple regrette Le jour qui passe eu vain) allasses en Anjou Pour demeurer oisive et le rouiller au clou. Je te puis asseurer que sa main délicate Filera dougement quelque drap d'escarlate, Qui si fin et si souef en sa laine sera, Que pour un jour de fesle un roy le vestira.
Suy-moi donc, tu seras la plus que bien-venue. Quenouille, des deux bouts et greslette et menue. Un peu grosse au milieu où la filace tient, Estreinte d'un ri ban qui de Montoire vient, Aime-laine, aime-fil, aime-estaim, maisonniere, Longue, Palladienne, enflée, chansonnière; Suy-moy, laisse Cousture, et allons à Bourgueil, Où, quenouille, on te doit recevoir d'un bon œil : Car le petit présent qu'un loyal amy donne. Passe des puissants roys le sceptre et la couronne. *
L'invention est de Théocrite, qui donna en présent une quenouille à la femme du médecin Nicias, son hôte et son ami. (Idylle 34.) — Filera dougement^ subtilement, à trame fine et déliée. Le bon Belleau, qui a commenté cette partie des amours de Ronsard, prend de là occasion de nous apprendre que la Marie du poète n'était pas de grande et riche famille, mais simple fille d'hôtellerie : « ce qui ne doit surprendre, ajoute-t-il, car « l'Amour, qui n'a point d'yeux, ne regarde pas aux « grandeurs ; et volontiers les plus nobles et gentils es-
« Éd. P. 131., t. I, p. 219.
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« i^rits sont plustost amoureux des simples filles que « des riches ; Icsmoin David et presque tous les roys et « grands capitaines qui ont jamais vescu. » — Estreinle d'un riban qui de Montoire vient. Montoire est un bourg situé à trois petites lieues de Cousture, patrie de Ronsard.— Aviiie-laine, aime-fil., aime-estaim. Estaim est une espèce de laine cardée et prête à filer. La pièce qu'on vient de lire me semble excellente de style et de facture ; tous les mots justes et propres y entrent, et font trait dans cet humble et riant tableau. On y voit la filandière. assise eu chantant sur son huis, qui fait pirouetter tout le jour le rouet et la grosse fusée ; on voit en ses mains laborieuses la quenouille grêle des deux bouts et renflée au milieu, et la filasse nouée du ruban de Montoire. J'aime fort cette quenouille,
Aime-laine, aime-fil, aime-estaim, maisonniere. Longue, Palladienne, enflée, chansonnière.
Cela est un peu grec sans doute ; mais André Chénier lui-même n'eût pas dédaigné de tels vers dans ces poésies d'une inspiration antique, qui sont pour lui comme des réminiscences du berceau, comme des souvenirs de la patrie.
CHANSON
Quand ce beau printemps je voy,
J'appercoy Rajeunir la terre et l'onde, Et me semble que le jour
Et l'Amour, Comme enfans, naissent au monde.
Le jour qui plus beau se fait, Nous refait
Plus belle et verde la terre :
Et Amour, armé de traits
Et d'attraits, En nos cœurs nous fait la guerre.
Il respand de toutes parts
Feu et dards, Et domte sous sa puissance Hommes, bestes et oyseaux,
Et les eaux Luy rendent obéissance.
Venus, avec son enfant
Triomphant Au haut de son coche assise, Laisse ses cygnes voler
Parmy l'air Pour aller voir son Anchise.
Quelque paît que ses beaux yeux
Par les cieux Tournent leurs lumières belles, L'air qui se montre serein
Est tout plein D'amoureuses estincelles.
Puis en descendant à bas,
Sous ses pas Naissent mille fleurs ecloses :
Les beaux lyz et les œillets
Vermeiïlets Rougissent entre les roses.
Je seus en ce mois si beau Le flambeau
D'Amour qui m'eschaufe l'ame, Y voyant de tous coslez
Les beautez Qu'il emprunte de ma Dame.
Quand je voy tant de couleurs
Et de fleurs Qui esmaillent un rivage, Je pense voir le beau teint
Qui est peint Si vermeil en son visage.
Quand je voy les grands rameaux
Des ormeaux Qui sont lacez de lierre, Je pense estre pris es laz
De ses bras, Et que mon col elle serre.
Quand j'enten la douce vois
Par les bois Du gay rossignol qui chante, D'elle je pense jouyr
Et ouyr Sa douce voix qui m'enchante.
Quand je voy en quelque endroit
Un pin droit, Ou quelque arbre qui s'esleve.
Je me laisse décevoir,
Pensant voir Sa belle taille et sa grève. '
' /S'a grece. Ce mot offre deux sens vraisemblables qui rentren l'un dans l'autre : ou il signifie jambe, et c'est dans ce sens que
Quand je voy dans un jardin
Au matin S'esclorre une fleur nouvelle, J'accompare le bouton
Au te ton De son beau sein qui pommelle.
Quand le soleil tout riant
D'orient Nous monstre sa blonde tresse, Il me semble que je voy
Devant moy Lever ma belle maistresse.
Quand je sens panny les prez
Diaprez Les fleurs dont la terre est pleine, Lors je fais croire à mes sens
Que je sens La douceur de son haleine.
Bref, je fais comparaison
Par raison Du printemps et de m'amie :
Il donne aux fleurs la vigueur,
Et mon cœur D'elle prend vigueur et vie.
Je voudrois au bruit de l'eau D'un ruisseau
l'a employé Rabelais {Gargantua, livre 1", chap. xxvii) lorsqu'il nous montre frère Jean qui avale les nez, poche les yeux, sphacèle les grèves; ou bien il signifierait allure, port, et il viendrait alors de garbo.
Desplier ses tresses blondes, Frizant eu autant de nœus
Ses cheveux, Que je veiTois friser d'oudes.
Je voudiois, pour la tenir,
Devenir Dieu de ces forests désertes, La baisant autant de fois
Qu'en un bois Il y a de fueiiles vertes.
Hà Maistresse, mon soucy,
Vien icy, Vien contempler la verdure 1 Les fleurs, de mou amitié
Ont pitié, Et seule tu n'en as cure.
Au moins levé un peu tes yeux
Gracieux, Et voy ces deux colombelles, Qui font naturellement,
Doucement, L'amour du bec et des ailes :
Et nous, sous ombre d'honneur.
Le bon-heur Trahissons par une crainte :
Les oyseaux sont plus heureux
Amoureux, Qui font l'amour sans contrainte.
Toutefois ne perdons pas Nos esbats
DE MARIK iî9
Pour ces loix tant rigoureuses :
Mais si tu m'en crois, vivons,
Et suyvons Les colombes amoureuses.
Pour effacer mon esmoy
Baise-moy, Piebaise-moy, ma Déesse :
Ne laissons passer en vain
Si soudain Les ans de notre jeunesse. '
Cette chanson est pleine de grâce et de fraîcheur ; le rhythme, dont Belleau plus tard fit usage dans sa charmante pièce & Avril, paraît être de l'invention de Ronsard ou de Dubellay, car c'est dans les poésies de ces deux écrivains qu'il se montre pour la première fois*. On sent assez tout ce qu'il a de curieux, de vif et de pressant ; pourtant il ne survécut guère à la Pléiade, et nos lyriques des deux derniers siècles l'ont laissé tomber en oubli. Le spirituel Hamilton essaya de l'employer dans
> Éd. p. Bi., t. I, p. 220.
* Dans l'éclilioii du Tableau de la jjoésie de 18'j3, Sainte-Beuve ajoute :
« Ce curieux rhythme n'est pas tout à fait de l'invention des poëtes de la Pléiade, comme je l'avais cru d'abord. M. Vallet de Viriville, dans la Bibliothèque de l'école des Chartes (tome III, page 468), en cite un exemple approchant, tiré d'un mystère du XV» siècle. J'aurais dû me souvenir moi-même (;ue Marot l'a employé une fois dans la traduction du XXX VI 11" psaume. Mais ce n'est que chez les poëtes de la Pléiade que ce rhythme du moins prend toute sa vogue ; ce n'est que chez eux cpie grâce à l'entrelacement, pour la première fois obligé, des rimes masculines et féminines, il acquiert sa vraie légèreté et son tour définitif. Cette remarque peut s'appliquer aux autres rhythmes dont on retrouverait des échantillons antérieurs, et que cette confusion des rimes nissait toujours plus ou moins à l'état d'ébauche. »
î)0 AMOURS
une de ses chansons, mais avec peu d'intelligence et sans succès. L'auteur du présent commentaire a luimême osé remanier ce rliythme délicat dans une bagatelle intitulée la Rime, qu'il se permettra de consigner ici comme un hommage offert au grand inventeur lyrique du xvio siècle. C'est à peu près ainsi qu'à défaut d'originalité propre, Warlon, auquel nous n'avons nullement d'ailleurs la vanité de nous comparer, recueillit de la lecture des vieux poèmes anglais plus d'une inspiration d'artiste, et ne put s'empêcher d'en reproduire parfois l'esprit ou la forme.