AU SEIGNEUR DE VILLEROY
Ronsard, en envoyant au seigneur de Villeroy un livre (ÏAmoîii's diverses, qui suit ses sonnets à Hélène, lui adresse l'épître suivante, dont nous n'avons supprimé que le milieu :
Ja du prochain hyver je prevoy la tempesle, Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma teste, Il est temps de laisser les vers et les amours, Et de prendre congé du plus beau de mes jours. J'ay vescu, Villeroy, si bien, que nulle envie En partant je ne porte aux plaisirs de la vie ; Je les ai tous goustez, et me les suis permis Autant que la raison me les rendoit amis, Sur l'eschaffaut mondain jouant mon personnage D'un habit convenable au temps et à mon âge.
J'ay veu lever le jour, j'ay veu coucher le soir, J'ay veu gresler, tonner, eselairer et pleuvoir, J'ay veu peuples et roys, et depuis vingt années J'ay veu presque la France au bout de ses journées : J'ay veu guerres, débats, tantost trêves et paix, Tantost accords promis, redéfais et refais. Puis défais et refais. J'ay veu que sous la lune
Tout n estoit que hasard, et pendoit de Fortune. Pour néant la Prudence est guide des humains : L'invincible Destin luy enchaisne les maius, La tenant prisonnière, et tout ce qu'on propose Sagement, la Fortune autrement en dispose.
Je m'en-vais saoul du monde, ainsi qu'un convié S'en va saoul du banquet de quelque marié. Ou du festin d'un roy, sans renfrongner sa face, Si un autre après luy se saisist de sa place. J'ay couru mon flambeau sans me donner esmoy, Le baillant à quelqu'un, s'il recourt après moy : Il ne faut s'en fascher : c'est la loi de Nature, Où s'engage en naissant chacune créature.
Or comme un endeblé, de qui proche est le terme
De payer à son maistre ou l'usure ou la ferme.
Et n'ayant ny argent ny biens pour secourir
Sa misère au besoin, désire de mourir :
Ainsi, ton obligé, ne pouvant satisfaire
Aux biens que je te doibs, le jour ne peut me plaire :
Presque à regret je vy et à regret je voy
Les rayons du soleil s'estendre dessus moy.
Pour ce, je porte eu l'ame une amere tristesse,
De quoy mon pied s'avance aux faux-bourgs de vieillesse
Et voy (quelque moyen que je puisse essayer)
Qu'il faut que je desloge avant que te payer :
S'il ne te plaist d'ouvrir le ressort de mon coffre,
Et prendre ce papier que pour acquit je t'offre,
Et ma plume qui peut, escrivant vérité,
Tesmoigner ta louange à la postérité.
Reçoy donc mon présent, s'il le plaist. elle garde En la belle maison de Couflant, qui regarde Paris, séjour des roys, dont le front spacieux Ne void rien de pareil sous la voûte des cieux ; Attendant qu'Apollon m'eschauffe le courage De chanter tes jardins, ton clos et ton bocage, Ton bel air, ta rivière et les champs d'alentour Qui sont toute l'année esehauffez d'un beau jour. Ta forest d'orangers, dont la perruque verte De cheveux éternels en tout temps est couverte. Et tousjours son fruict d'or de ses feuilles défend, Comme une mère fait de ses bras son enfant.
Prend ce livre pour gage, et luy fais, je te prie, Ouvrir en ma faveur ta belle librairie, Où logent sans parler tant d'hostes estrangcrs : Car il sent aussi bon que font tes orangers. '
Une poésie douce et paisible anime cette pièce, que Ronsard composa quatre années seulement avant sa mort.
Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma teste.
Tai couru mon flambeau. Ainsi Lucrèce.
Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt.
Toutes les images de cette épître sont d'un choix parfait et d'un goût pur. Que j'aime ces arbres qui couvrent leurs beaux fruits de leurs feuilles,
Comme une mère fait de ses bras son enfant.
Que j'aime encore ce parfum des vers comparé à celui des orangers de Conflans !
» Éd. p. Bi., t. I, p. 3G7.
D'autant que l'arrogauce esl pire que l'humblesse, Que les pompes et fards sont tousjours desplaisans, Que les riches habits d'artifice pesans Ne sont jamais si beaux que la pure simplesse ;
D'autant que l'innoceule et peu eau te jeunesse D'une vierge vaut mieux eu la fleur de ses ans, Qu'une dame espouséc abondante en enfans, D'autantj'aime ma vierge, humble et jeune maistre?se.
J'aime un bouton vermeil entr'esclos au matin,
Non la rose du soir, qui au soleil se lâche :
J'aime un corps de jeunesse en sou printemps fleury :
J'aime une jeune bouche, un baiser enfantin
Encore non souillé d'une rude moustache,
Et qui n'a point senty le poil blanc d'un mary. *
Quand l'esté dans ton lict tu te couches malade, Couverte d'un linceul de roses tout semé, Amour, d'are et de trousse et de flèches armé, Caché sous ton chevet se tient en embuscade.
Personne ne te void, qui d'une couleur fade Ne retourne au logis ou malade ou pasmé : Qu'il ne seule d'Amour tout son cœur entamé, Ou ne soit esblouy des lais de ton œillade.
C'est un plaisir de voir les cheveux arrangez Sous un scotion peint d'une soye diverse : Voir deçà, voir delà tes membres allongez,
' l'.d. P. m., t. I. n. :wo.
Et ta main qui le lit nonchalante traverse,
Et ta voix qui me charme, et ma raison renverse
Si fort que tous mes sens en deviennent changez.*
Scofion, coiffe de femme.
CHANSON
Plus estroit que la vigne à l'ormeau se marie
De bras souplement forts, Du lien de les mains, Maistresse, je te prie,
Enlace-moy le corps.
Et feignant de dormir, d'une mignarde face
Sur mon front panche-toy :
Inspire, en me baisant, ton haleine et ta grâce
Et ton cœur dedans moy.
Puis appuyant ton sein sur le mien qui se pâme,
Pour mon mal appaiser.
Serre plus fort mon col, et me redonne l'ame
Par l'esprit d'un baiser.
Si tu me fais ce bieu, par tes yeux je te jure,
Serment qui m'est si cher, Que de tes bras aimez jamais autre avanture
Ne pourra m'arracher.
Mais souffrant doucement le joug de ton empire,
Tant soit-il rigoureux, Dans les champs Elysez une mesme navire
Nous passera tous deux.
« Éd. P. Bl., t. 1, p. 382.
Là, morts de trop aimer, sous les branches myrtines
Nous verrons tous les jours Les anciens héros auprès des héroïnes
Ne parler que d'amours.
Tantost nous dancerons par les fleurs des rivages
Sous maints accords divers, Tantost lassez du bal irons sous les ombrages
Des lauriers tousjours verds;
Où le mollet Zephire en haletant secoue
De souspirs printaniers Ores les orangers, ores mignard se joue
Entre les citronniers.
Là du plaisant avril la saison immortelle
Sans eschange le suit :
La terre sans labeur de sa grasse mamraelle
Toute chose y produit.
D'en-bas la troupe sainte autrefois amoureuse.
Nous honorant sur tous, Viendra nous saluer, s'estimant bien-heureuse
De s'accointer de nous.
Puis nous faisant asseoir dessus l'herbe fleurie,
De toutes au milieu.
Nulle en se retirant ne sera point marrie
De nous quitter son lieu.
Non celle qu'un taureau sous une peau menteuse
Emporta par la mer, Non celle qu'Apollon vid, vierge despiteuse,
En laurier se former,
84 AMOUBS
Ny celles qui s'en vont toutes tristes ensemble,
Artemise et Didon, Ny ceste belle Grecque à qui ta beauté semble
Comme tu fais de nom.^
Cette chanson, qui se trouve rejetée parmi les Amoîirs diverses, semble avoir été composée pour Cassandre ou plutôt pour Hélène, comme Tindiquent les derniers vers, ny ceste belle Grecque, etc. Peut-être Ronsard n'a-t-il pas jugé à propos de mêler une boutade si peu platonique aux autres poésies pour Hélène. Le rhythme est de rinvention de Ronsard ; c'est le même dont Malherbe a fait depuis usage dans la Comjtlainte à Desperriers. Si les idées appartiennent aux anciens, notre poète a su se les approprier par le sentiment voluptueux et triste dont il les anime, non moins que par une expression toujours simple et colorée. Quoi de plus tendre et de plus touchant que ces promenades élyséennes des deux amants rAorts de trop aimer ?
Que me servent me.s vers et les sons de ma lyre, Quand nuict et jour je change et de mœurs et de peau , Pour aimer sottement un visage si beau ! Que l'homme est mal-heureux qui pour l'amour souspire!
Je pleure, je me deuls, je suis plein de martyre, Je fay mille sonnets, je me romps le cerveau, Et ne suis point aimé : un amoureux nouveau Gaigne tousjours ma place, et je ne l'ose dire.
Madame en toute ruse a l'esprit bien appris,
Qui tousjours cherche un autre ajft'ès qu'elle m'a pris.
Quand d'elle je bruslois, son feu devenoit moindre :
> Éd. p. Bl., t. I, p. 383.
Mais ores que je feius u'estre plus enflamé,
Elle brusle de moy. Pour estre bieu aimé
Il faut aimer bien peu, beaucoup promettre et feindre.*